ORIGINAL-Criton-1947-04-12
Le Courrier d’Aix – 1947-04-12 – La Vie Internationale.
Tension
La Conférence dure depuis quatre semaines. Elle en durera encore deux ou trois peut-être. M. Marshall est devenu patient ; toujours « rien à signaler ». Nous avons épargné à dessein à nos lecteurs le détail des discussions : gouvernement central allemand, réparations, un labyrinthe. Derrière les confuses palabres, un grand drame se dessine.
L’Attitude Russe
Malgré leur faiblesse économique, les Russes, non seulement n’ont rien cédé, mais ont intensifié leur effort offensif. Sous prétexte d’une fausse interview de Staline publiée par un journal grec, l’ambassadeur soviétique à Athènes a été rappelé ; les guérillas du Nord ont reçu des renforts. La Russie publie son budget militaire pour 1947 ; treize milliards de dollars quatre fois le budget total de la France, déficits et scandales compris. (Celui des Etats-Unis n’excède pas 11 milliards et demi de dollars !). Même si l’on ne prend pas ce chiffre au sérieux, il est certain que le développement de l’aviation absorbe une bonne partie, sinon la principale de l’activité industrielle soviétique. Dans la lutte souterraine, les derniers faits sont l’incendie des pétroles de Haïfa, la révolte à Madagascar, l’attaque du camp et des stocks de guerre américains en Chine par les communistes. Enfin, les grèves des mineurs de la Ruhr, suivies de grèves de la faim en zone britannique et en zone américaine d’Allemagne ; la grève des dockers de Mannheim devait couper l’arrivée des vivres.
Nouveaux Discours Américains
Il faut dire que les Etats-Unis ne sont pas en reste, loin de là. La campagne alarmiste bat son plein. Le danger bolchévique est analysé sous tous ses aspects, avec toutes les ressources de la technique scientifique et publicitaire. On a fait des progrès depuis « l’homme au couteau entre les dents ». Le président Truman, devant les critiques adressées à son fameux discours du 12 mars, l’a répété encore plus nettement, s’il se peut, pour Pâques. On a surtout remarqué l’allusion à la politique d’avant-guerre et à la capitulation de Munich : « Nous avons vu jadis l’agression des faibles par les forts ouvertement par l’usage des armes, secrètement par l’infiltration. Nous savons comment cela finit ». Le sénateur Vandenberg à son tour a apporté l’appui des républicains aux paroles du président.
L’ O.N.U.
« L’O.N.U., a dit Truman, est impuissante parce que le veto la paralyse. Nous devons suppléer à son activité. Par-là, nous la renforçons au lieu de l’affaiblir », Le veto, en effet, fut une idée de Roosevelt qui craignait qu’en certaines matières l’isolement des Etats-Unis par les petites nations réunies ne profitât à ses adversaires anglais ou russes ; ce veto a servi aux soviétiques à réduire l’O.N.U. à l’impuissance. Il y a plus : le président Trygve Lie fut élu, on s’en souvient, par la Russie et ses satellites contre le candidat des Anglo-Saxon. Très actif et prompt à l’interview, il a mené depuis contre la politique américaine une guerre très bien dissimulée mais très habile. En dernier lieu quand l’O.N.U. envoya cet hiver une commission d’enquête aux frontières Nord de la Grèce avec le consentement de la Russie, Lie délégua son compatriote et ami le colonel Lund qui passe pour avoir avec Moscou des relations très étroites ; cette commission qui devait servir d’épreuve pour l’activité impartiale et pacificatrice de l’O.N.U. fût au contraire le théâtre d’intrigues invraisemblables où s’opposèrent outre Lund, le représentant russe Lavrichev et le Polonais qui l’accompagnait, au clan adverse dirigé par l’américain Ethridge. La commission coupée en deux groupes n’aboutit qu’à compliquer le désordre.
Conclusion
Dans ces conditions Truman dit : « Non seulement nous devons aller de l’avant, mais devancer les événements ». Que prévoir ? On peut toujours espérer un arrangement au dernier jour. Le fait que la conférence se prolonge donne consistance au bruit de négociations russo-américaines. Les Russes consentiraient à évacuer l’Autriche et à rendre à l’Allemagne son unité économique contre un crédit en dollars important. Nous persistons à penser que l’état précaire de l’économie russe imposera des accommodements. Personne ne pense cependant que la trêve soit très durable, et l’idée d’une guerre préventive pourrait prendre force chaque jour aux Etats-Unis.
Ce serait, hélas, dans la logique des événements dont nous essayons depuis deux ans de distraire quelque motif d’espoir.
CRITON