ORIGINAL-Criton-1947-04-19
Le Courrier d’Aix – 1947-04-19 – La Vie Internationale.
Le Langage de Cassandre
Péril Economique
Ce titre est de M. Lippmann ; le péril dont il parle n’est pas seulement politique, mais économique. Chaque jour, malgré les paroles d’espoir, on se rend mieux compte de l’incapacité des pays d’Europe à réaliser leur reconstruction. Chaque jour, une sorte de gouffre se creuse, plus large entre les besoins et les moyens. Non seulement une aide extérieure est indispensable, même pour l’Angleterre, mais cette aide risque d’être inefficace, comme elle l’a été jusqu’ici, si une large fédération économique des Etats Occidentaux ne se constitue pas au plus tôt, sous l’égide des Etats-Unis d’Amérique. Cette tâche sera d’autant plus urgente que la rupture définitive à Moscou entre les deux mondes paraît bien probable, malheureusement.
A Moscou
Cette rupture, on doit le dire, rien de sérieux n’a été fait ni du côté russe, ni du côté américain pour l’empêcher ; l’obstruction de Molotof et le discours Truman ne rendaient pas le terrain favorable. Cette malheureuse conférence de Moscou qui entre dans sa sixième semaine sans le moindre résultat, est peut-être la plus stérile de toutes les rencontres internationales depuis quarante ans, et ce n’est pas peu dire. En dernière heure, a eu lieu enfin une entrevue Marshall-Staline, dont rien n’a transpiré. Ce dernier espoir paraît néanmoins bien léger. Si l’on doit en rester là, non seulement rien n’est résolu, mais toute conversation ultérieure paraît inutile. On en serait arrivé à une rupture diplomatique morale entre les Etats-Unis et la Russie. Une phase nouvelle commencerait, assez analogue à la « drôle de guerre » de 1939-40. Du côté russe, on a pensé que le précédent recul en Perse, suivi aujourd’hui d’une seconde étape, amorcerait une série qui ferait perdre à l’U.R.S.S. son prestige, déjà ébranlé par la misère. Un ou deux milliards de dollars, à supposer qu’on les obtint, ne résoudraient pas le problème économique soviétique. Du côté américain, l’opinion est bien arrêtée : on ne peut pas s’entendre avec les Russes. Il faudrait de fortes évidences pour les faire changer d’avis.
Les Débats de Washington
C’est ce qui se dégage des débats qui ont eu lieu au Sénat américain à l’occasion du prêt à la Grèce et à la Turquie. Il s’est dit beaucoup de sottises comme dans tous les Parlements ; mais la plupart des orateurs admettent, d’un cœur d’ailleurs léger, que la 3ème guerre mondiale est commencée. Ils ne voient pas d’issue politique.
La Tournée Wallace
Wallace est en Europe : il va prononcer une série de discours contre la politique américaine. Il y a aux Etats-Unis une opinion très nombreuse et très forte en faveur de la politique Truman. Tout comme Elliott Roosevelt, Wallace ne représente que lui-même. Les arguments sont loin d’être négligeables et beaucoup d’aperçus sont profonds : on n’en finit pas avec une idéologie qui présente aux masses plus d’une séduction par l’appel aux armes. Pour répondre au communisme il faudrait organiser la prospérité et montrer par les faits que la méthode américaine l’emporte en résultats. Ces arguments malheureusement ont déjà servi à propos d’Hitler, et avancés par des hommes de même tendance que Wallace. Ils n’ont guère de poids dans un conflit d’impérialisme comme le présent.
La Sarre
La nouvelle que les Russes s’opposaient au rattachement de la Sarre à l’économie française que les Anglais et les Américains nous accordaient, a soulevé une vive indignation. A tort d’ailleurs, car on savait depuis longtemps que la Russie refuserait une modification quelconque des frontières de l’Ouest ; les communistes en Sarre étaient les seuls à s’opposer à l’union économique avec la France. La Russie n’a pas agi par hostilité à l’égard de la France. La Radio de Moscou est pleine de sympathie pour notre pays. On nous représente comme des originaux, incorrigibles libertaires dont le génie est plein de promesses encore, mais qui ont cessé d’être en tant que nation d’amis une influence quelconque dans le monde. L’U.R.S.S. ne modifiera en rien son jeu en notre faveur. Une promesse a été faite au peuple allemand, que le jour où il serait libéré des Anglo-Saxons et constituerait une république communiste, son intégrité territoriale lui serait rendue, y compris une bonne part des territoires cédés aux Polonais. Jusque-là, on s’opposera à tout changement favorable aux Occidentaux.
Nous saurons d’ici quelques semaines si la Russie accepte le challenge lancé par les Etats-Unis. Il faudra alors que la France en tire les conséquences qui s’imposent. C’est pourquoi la politique intérieure domine pour nous l’extérieur en ce moment.
CRITON