Criton – 1947-04-26 – Epilogue à Moscou

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Le Courrier d’Aix – 1947-04-26 – La Vie Internationale.

 

Epilogue à Moscou

 

Il semble bien que le sort en soit jeté. On ne s’attend pas à un accord de dernière heure à Moscou. Les Conséquences de cette rupture morale ne peuvent être que considérables. Déjà le premier résultat, le seul de la conférence, vient de paraître : la nouvelle attitude française.

 

L’Accord sur le Charbon et la Fusion des Zones

Depuis la libération, la France a fait l’essai de deux politiques, la première devait être celle d’une grande puissance forte de sa participation à la victoire, de son prestige moral, de son empire ; la seconde, plus modeste visait à tenir une position neutre entre les Grands devenus adversaires, et jouer entre les deux camps la médiation. Nous avons dit en leur temps ce qu’on pouvait penser de l’un et de l’autre. La politique de grandeur succomba sous la dureté des faits. Notre faiblesse économique, la confusion des tendances idéologiques, la fragilité peut-être inconsidérément provoquée de notre empire. La seconde ne pouvait être que stérile, voire dangereuse. Notre poids était trop léger au regard des forces en présence. Loin de nous obtenir les avantages escomptés de « l’honnête courtier », elle nous exposait à tous les coups. L’incident de Moscou, le dernier en date quand Molotof nous refusa la Sarre, est venu achever la démonstration. Force est bien d’en venir à la troisième, celle de la collaboration occidentale. Certes, elle n’est ni sans risques, ni sans inconvénients. Mais la politique est le choix entre des maux. Elle est surtout la seule possible : la logique des faits est plus forte que tous les plans. On aurait évité bien des difficultés en s’y résignant dès 1944 et mieux encore dès 1942.

Un accord a donc été conclu entre la France et les puissances Anglo-Saxonnes en dehors de la Russie sur trois points essentiels :

  1. La répartition des excédents exportables du charbon de la Ruhr ;
  2. L’attribution à la France du charbon de la Sarre ;
  3. La fusion s économique de la zone française d’Allemagne avec la zone anglo-américaine.

Cet alignement soudain de la politique française a surpris un peu l’opinion. Elle n’est pas sans relation avec certaines éventualités à l’intérieur. Les Américains voudront-ils comprendre qu’il n’est pas sans relation avec certaines éventualités à l’intérieur. Les Américains voudront-ils comprendre qu’il n’est pas besoin de changer de berger pour s’entendre ? Du côté Russe, pas de réaction à prévoir.

Il y a cela de bon au Kremlin qu’on n’y est ni sentimental ni rancunier. On tue ses amis, on embrasse ses ennemis, suivant la tactique.

 

Le Traité Anglo-Soviétique

Staline, on s’en souvient, voulait amender le traité d’alliance Anglo-Soviétique. On se demandait ce qu’il y voulait ajouter. Voici la clause : les deux gouvernements s’engagent « à exclure la participation de chacun dans tout bloc ou action engagée contre l’autre sous quelque forme que cette participation puisse être déguisée ». Rien moins que d’exclure toute entente ou action commune entre Anglais et Américains. Aucun gouvernement britannique ne signera cela. Mais Bevin est mis dans l’embarras. Les « rebelles » travaillistes et le grand pontife du parti Laski ont donné de la voix pour que la politique anglaise ne soit pas davantage liée à l’américaine et pour réclamer une entente avec la Russie. Mais Attlee tient bon pour son ministre.

 

Le Prêt-Bail

Les Américains ont répondu comme de coutume à l’intransigeance soviétique en présentant la facture, celle du prêt-bail, assez ronde. Mais les Russes avant de discuter ont réclamé des fournitures pour 16.700.000 dollars promis par les Etats-Unis et qu’on avait oublié d’expédier ? Il s’agit précisément de matériel pour l’industrie pétrolière. Le gouvernement américain ne veut pas renier sa signature et il adjure le Congrès d’ordonner cette livraison. Mais le Congrès en la matière est souverain. S’il refuse, le gouvernement n’en peut mais –désolé évidemment.

 

Et Maintenant

Les Russes, tout au long des débats, se sont efforcés de persuader leur peuple des résultats obtenus. La radio commentait fidèlement article par article les clauses de détail sur lesquelles on s’était entendu. Les autres, disaient-ils, ont été réservés. Ils veulent donner l’impression que la conférence de Moscou n’est pas un échec, mais un prologue fructueux à toute une série de colloques ultérieurs. On parle déjà d’une nouvelle réunion des quatre ministres en juillet. Les Russes se trouveraient fort bien de discussions interminables qui leur permettraient de faire durer le statu quo pendant des années, tirer pendant ce temps le maximum des pays occupés, les laisser peut-être ensuite complètement vidés ou au contraire, s’ils se sentaient eux-mêmes assez forts, les annexer définitivement. Mais que vont faire les Américains ?

Faut-il prendre au sérieux le mot de Vandenberg à propos du prêt à la Grèce et à la Turquie. « C’est la dernière tentative pour faire triompher notre point de vue avant de recourir à la guerre ».

 

                                                                                      CRITON