ORIGINAL-Criton-1947-05-03
Le Courrier d’Aix – 1947-05-03 – La Vie Internationale.
Après l’Echec
Comme d’ordinaire après une conférence, une vague de commentaires vient nous prouver son utilité. On a clarifié les positions, dit-on. On a clarifié les positions, dit-on. En réalité, malgré les paroles d’espoir largement prodiguées, la réaction profonde est l’inquiétude. Et cela, tout autant chez les Anglo-Saxons que parmi les petites Nations européennes, chez les vainqueurs comme chez les vaincus et même et peut-être surtout chez les Russes que la détermination américaine a, dès le début, surpris.
Causes de l’échec
L’observateur impartial a quelque peine à discerner qui est responsable. Les Russes rejettent la faute sur les Anglo-Saxons. Ils en font une affaire de réparations. On nous avait promis dix milliards de dollars à Potsdam, sur la production courante de l’Allemagne. On nous les refuse pour que les contribuables anglais et américains n’aient pas à payer un léger impôt pour nourrir les Allemands. Qu’est-ce que cela au regard de nos 500 milliards de dollars de destructions ?
La situation intérieure est si grave en Russie par suite de la pénurie d’outillage que cette question de réparations est plus sérieuse qu’elle ne semble. Dans ce gouffre qu’est la Russie, toutes les ressources tirées des pays conquis, le travail des prisonniers, l’équipement des usines fondent ou se perdent. L’ouvrier russe est mécontent et s’il est capable de prodiges quand il est possédé par l’enthousiasme, son rendement devient nul s’il est de mauvaise humeur.
Du côté américain, que s’est-il passé ? Sont-ils venus à Moscou pour s’entendre ? Le message Truman sur l’assistance à la Grèce et la Turquie, les motifs qui l’accompagnaient étaient une singulière préface à une conversation amicale. Ils ont voulu mettre la Russie au pied du mur. La Russie n’a pas cédé. Il se peut que les Américains aient escompté ce résultat et n’en soient pas fâchés. N’oublions pas que leur armée fond tous les jours vingt-mille soldats de moins par mois ; des mesures militaires doivent être prises, des crédits demandés. Il n’est peut-être pas mauvais que l’opinion soit émue et que 75% des Américains croient à une troisième guerre.
L’Affaire de la Fusion de Zones
Le rapprochement avec la France a été signalé, et par Marshall et par Dulles, comme un des résultats de la conférence. Nous avions annoncé sur la foi de renseignements quasi officiels qu’à côté de l’accord du charbon, on s’était entendu sur la fusion prochaine de notre zone d’Allemagne avec l’Anglo-Américaine. Puis ce fut le silence. Ni démenti, ni confirmation. Peur de l’opinion en France sans doute. En réalité, des accords existent qui deviendront publics quand les esprits y seront préparés. Cette évolution de la politique française largement commentée à l’étranger a été, comme par un accord tacite, passée sous silence ici. La presse n’est-elle libre qu’à Aix ?
Où l’on Reparle de Von Paulus
L’Agence Anglaise Exchange s’occupe à nouveau des généraux allemands prisonniers des Russes dont Paulus et Seydlitz qui seraient à la tête d’école d’administration et d’entraînement pour les officiers et les soldats de la Wehrmacht appelés peu à peu à des postes importants. Dans le cas où l’unité allemande pourrait se reconstituer, les cadres en seraient formés, tout prêts à fonctionner, par les éléments militaires dits de « l’Allemagne libre » et les partisans politiques du leader communiste Wilhelm Pieck. Il n’est pas certain que tout cela soit vrai. Ce qui est sûr, c’est que de nombreux nazis occupent en zone russe des postes importants que la Russie entretient, en faveur de l’unité allemande, une force où les éléments nationalistes de gauche et de droite fusionnent. Si la rupture entre Alliés devient définitive et que la frontière militaire passe au milieu de l’Allemagne, la zone de l’Ouest se trouvera menacée par la propagande d’infiltration et l’organisation militaire de la zone soviétique. Si ce n’est déjà fait.
Les Plans Américains
Le Département d’Etat, après l’échec de la conférence, nous annonce des projets d’assistance aux pays ruinés par la guerre, mais qui évidemment devront fournir des garanties. La famine de crédits sera utilisée à des fins à la fois politiques et économiques. L’idée profonde (qui soit dit en passant pour ceux qui ont feint de le comprendre mal est aussi celle de Wallace), l’idée est que le conflit entre les deux mondes, l’Anglo-Saxon et le Soviétique, peut se résoudre pacifiquement, si le premier relève tous les pays qui se confieront à lui, tandis que l’autre bloc sombrerait dans la misère. La force d’attraction de la prospérité serait telle que la paix serait sauvée, mais pour cela il faut un plan, et un plan dont on surveille l’exécution. La tâche est énorme et dépasse peut-être la puissance même immense des Etats-Unis.
CRITON