Criton – 1947-05-10 – Notre Destin

ORIGINAL-Criton-1947-05-10

Le Courrier d’Aix – 1947-05-10 – La Vie Internationale.

 

Notre Destin

 

Pour quelques temps au moins, la diplomatie a achevé son rôle, entre l’Orient et l’Occident. C’est sur le plan de l’action économique et sociale que va porter l’effort des adversaires.

 

Le Challenge

Les Américains vont donc essayer d’une façon plus systématique de rendre aux pays dévastés, Allemagne comprise, un peu de leur prospérité passée, par des crédits consentis aux Etats et par de larges participations d’hommes d’affaires américains dans leurs entreprises privées. En contre-partie, ils exigeront la restauration progressive de la liberté économique, l’abaissement des tarifs douaniers et le retour au système de la libre entreprise qui est le leur et ouvre les portes à leur commerce. Trois milliards de dollars au moins sont prévus annuellement dans le budget ordinaire que paieront les contribuables américains. Sans nul doute, pour contrecarrer l’efficacité de ces mesures, les Soviétiques continueront à mettre en œuvre leurs moyens d’action : l’agitation ouvrière en Angleterre où les charbonnages sont en grève le jour où entre en vigueur la semaine de cinq jours. En Italie, l’échauffourée de Sicile et la grève générale qui s’ensuivit ; les exportations clandestines de blé fourni par les Américains, d’Italie en Yougoslavie. En France, passons. Sur le plan militaire, l’arrivée en Autriche de 5 divisions soviétiques munies des armes les plus récentes qui va vivre sur l’habitant et faire des manœuvres. En Allemagne enfin, la propagande et les meetings de la S.E.D. en zone occidentale.

C’est malheureusement en France et en Italie que l’épreuve principale va se jouer, que leur actuelle misère rend plus vulnérables et moins maîtresses de leur destin.

 

Les Déclarations de Staline

Dans la conversation qu’il a eue avec Stassen, le futur président probable des Etats-Unis, Staline a déclaré en substance que, puisque la Russie aurait pu vivre en bonne intelligence avec l’Allemagne si Hitler ne l’avait pas attaquée, il n’était pas impossible que l’U.R.S.S. ait de bons rapports avec les Etats-Unis, ce qui revient à dire que la Russie n’a pas combattu pour la liberté du monde mais uniquement pour sa défense et qu’il en serait de même à l’avenir. Il semble d’autre part, à la suite des révélations faites par Bevin sur sa conversation avec Staline, que le vieux maître du Kremlin n’est plus très au courant des négociations de ses ministres. Il paraissait en effet ignorer les traités et les conversations en cours. Comme au temps de Nicolas II, on se demande qui en Russie mène la politique extérieure. Quelle éminence grise dirige Molotof et Vychinski ?

 

Un Manifeste des Travaillistes

Ces jours-ci paraissait un manifeste d’une fraction de l’extrême-gauche travailliste anglaise dirigé contre la politique extérieure de Bevin. Il réclamait une attitude d’entière indépendance tant vis-à-vis de l’Amérique que de l’U.R.S.S. Pour cela, une alliance plus étroite avec la France était nécessaire pour augmenter le poids de la Grande-Bretagne en face des deux géants. L’appel faisait ressortir qu’à côté de la démocratie capitaliste américaine et du communisme russe devait s’affirmer le bloc du socialisme européen constitué par la France et l’Angleterre auxquelles se joindraient la Belgique, la Hollande et les Scandinaves et peut-être l’Italie et l’Allemagne nouvelle. Cette attitude du Labour n’est pas nouvelle. Ce qui peut surprendre, c’est qu’elle ait reçu une complète approbation dans un article de notre journal officieux Le Monde.

 

Politique Française

Qu’on nous permette d’exprimer notre avis : rien ne serait plus dangereux, plus contraire à nos intérêts, qu’une politique Franco-Anglaise qui ne recevrait pas l’appui total des Etats-Unis. Déjà trop faible en face de l’Allemagne, l’alliance Franco-Anglaise l’est encore plus devant les conflits possibles de demain. Cette faiblesse pourrait nous conduire ensemble au désastre qui, sans l’intervention américaine, se serait produit dans les deux guerres précédentes. D’autre part, les Anglais qui ont donné leur voix aux travaillistes peuvent la leur retirer un jour prochain. Le Travaillisme est une expérience dont les résultats jusqu’ici ne sont pas particulièrement brillants.

Avec leur patience habituelle et aussi leurs vues un peu courtes, les Anglais en feront l’épreuve jusqu’à ce qu’elle ait produit tous ses résultats. Si elle s’avère néfaste, ils retourneront à leurs libertés anciennes. Cette opposition du socialisme européen et du capitalisme américain n’est pas aussi radicale qu’on la représente et surtout pas définitive, au moins sous sa forme actuelle, On est plutôt porté à croire qu’elle est sur son déclin. A défaut de l’entente générale, U.R.S.S. comprise, que l’on aurait souhaitée, et la France a fait dans ce sens tout son possible – il ne saurait y avoir d’accord politique dont les Etats-Unis ne seraient pas garants. Une sorte de ligue des socialismes européens serait la plus néfaste des alliances idéologiques, suspecte aux Etats-Unis et abhorrée par l’U.R.S.S. Elle nous exposerait à tous les coups. Ajoutons que telle ne semble pas être la pensée de M. Bidault dont l’action au cours des dernières rencontres diplomatiques a reçu une très légitime approbation.

 

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