ORIGINAL-Criton-1947-05-17
Le Courrier d’Aix – 1947-05-17 – La Vie Internationale.
Réflexions
La scène diplomatique s’est vidée. On commence à réaliser ce qui s’est passé à Moscou. On cherche à voir ce qui se passera.
L’Opinion aux Etats-Unis
La politique Truman inaugurée le 18 mars a d’abord plu, comme tout geste énergique. Mais on s’est aperçu qu’elle marquait une ère nouvelle, aventure pleine de risques lourde de conséquences, qu’on allait imposer aux Etats-Unis un effort financier et politique qui serait énorme et peut-être vain. Car dans cette lutte entre les reconstructeurs et les démolisseurs, la partie n’est pas égale : un sabotage bien organisé peut rendre stérile n’importe quel plan, n’importe quel apport de capitaux.
Offensive Soviétique
La riposte des Soviétiques s’est immédiatement fait sentir sur d’immenses espaces. En Grèce d’abord, loin de produire l’apaisement, le plan Truman a coïncidé avec un nouveau foyer de guerre civile : le Péloponnèse. En Chine, la Mongolie intérieure après l’extérieure, va former une république indépendante associée à l’U.R.S.S. et aux communistes chinois maîtres en Mandchourie. On s’attend à une reprise de la guerre civile en Perse où la révolte s’organise en Azerbaïdjan. Grandes manœuvres soviétiques en Autriche, tandis que la Commission pour l’élaboration du traité s’enlise dans la procédure contre les envois de blé d’Amérique ; En Roumanie, la farine réquisitionnée par les troupes Russes d’occupation. En Italie, elle passe aux balkaniques en contrebande, en Allemagne, les Anglo-Saxons sont obligés de procéder à nouveau eux-mêmes aux répartitions, la marchandise disparaissant en route. Sur le plan social, la grève colossale de Hambourg et l’agitation italienne. Enfin, à la conférence chargée de préparer le règlement de la question palestinienne, les Soviétiques prennent position pour l’indépendance du pays, c’est-à-dire pour les Arabes et en même temps contre le mandat et l’occupation britannique. Moscou a relevé le gant et de façon impressionnante, car on n’hésite devant l’emploi d’aucun moyen.
Les Malheurs de John Bull
Pauvre John Bull, tu ne seras plus jamais ce que tu as été, dit une caricature devant un vieillard maigre et loqueteux. Voici que M. Dalton, Chancelier de l’Echiquier, est obligé d’annoncer que la Grande-Bretagne va demander un concordat à ses créanciers. La Cité de Londres en posture de débiteur insolvable ! Il est curieux d’entendre Attlee reprocher à Churchill d’avoir été un ministre des finances désastreux après l’autre guerre pour avoir maintenu la livre à un niveau intolérable. C’est exactement ce que les Anglais ont dit à nouveau ; conservateurs ou travaillistes, les uns comme les autres ont failli aux deux tâches essentielles qui s’imposaient dès la victoire : nourrir coûte que coûte le peuple anglais et dévaluer la livre à un niveau raisonnable autour de celui qu’indiquait le marché libre : un sixième environ de sa valeur de 1914. Aujourd’hui, les médecins inquiets constatent les effets de la sous-alimentation sur le rendement ouvrier et le moral d’une nation surmenée, et les économistes voient que le fardeau des dettes intérieures et extérieures, en dévorant la quasi-totalité des ressources excédent le minimum vital, décourage toute initiative. Entre la course à l’inflation et le sabotage de la monnaie auxquels on s’est livré en France depuis la libération et la rigidité qu’on s’est acharné à conserver outre-Manche, il y avait place pour une politique de bon sens qui avait certes des inconvénients et n’aurait pas supprimé les difficultés mais aurait maintenu chez les Anglais l’optimisme nécessaire pour jouer un rôle essentiel dans le monde actuel.
En Allemagne
Les grands changements politiques et économiques qui se préparent dans l’Allemagne de l’Ouest sont entourés de mystère. Les présidents des länder se rendent à une sorte de congrès à Munich. Francfort, au carrefour des trois zones, devient la capitale de ce nouvel Etat. On fait réapparaître le vieux chancelier B…. qui serait le chef de l’Allemagne occidentale de demain. Il est difficile de savoir si la fusion des trois zones est décidée ou si, pour couvrir certaines susceptibilités, on la réalisera en fait au moyen d’accords économiques. L’impression est cependant très nette que la France, l’Angleterre et les Etats-Unis sont d’accord sur un programme commun, en particulier que les problèmes du charbon et de la Sarre seront entièrement résolus à la satisfaction de la France. Reste le problème alimentaire dont la gravité en Allemagne est telle qu’elle émeut jusqu’à ses victimes. Où prendra-t-on de quoi nourrir le Reich ? Comment produira-t-il, s’il n’est pas d’abord nourri ?
L’activité économique, et peut-être aussi les opinions politiques, sont aujourd’hui affaire d’estomac.
CRITON