ORIGINAL-Criton-1947-05-31
Le Courrier d’Aix – 1947-05-31 – La Vie Internationale.
Entre-Acte
Il faudrait remonter loin dans l’histoire pour retrouver la diplomatie aussi muette et impuissante qu’aujourd’hui. Et plus on médite l’échec de Moscou et la politique Truman, plus l’antagonisme des deux mondes apparaît irréductible. De plus, la voie où sont engagés les Américains est sans retour. Les esprits heureusement ne sont pas portés au combat et le temps est un grand maître.
Le Congrès Travailliste
Après des mois de vicissitudes il semble bien que la politique de Bevin ne sera plus sérieusement menacée. Le Congrès travailliste qui se réunit à Margate entendra encore beaucoup de critiques, mais un revirement très caractéristique s’est produit ces dernières semaines dans l’esprit des travaillistes même d’extrême-gauche ; les attaques de Moscou et l’action souterraine en Angleterre même, ont rendu tangible le péril. On se rend compte d’autre part que le moindre relâchement des relations Anglo-Américaine rendrait plus précaire la paix au lieu de l’assurer. Enfin, l’emprunt de 3.600 millions de dollars consenti l’an passé par les Etats-Unis s’épuise plus rapidement qu’on ne l’escomptait. Ce sera donc le gouvernement travailliste qui devra lui-même solliciter de nouveaux crédits. Sans eux, l’échec de sa politique économique est certain. Il faudrait aussi que cet argent frais ne coûtât pas trop cher. On a été effrayé du taux de 4% que les Français ont accepté pour les 250 millions empruntés à la Banque Internationale. Un tel taux pour une forte somme serait intolérable. Cela, et d’autres raisons encore, empêchera l’Angleterre de faire cavalier seul.
France et Russie
C’est bien la première fois que la diplomatie russe s’aperçoit que la France existe : par une note rendue publique, elle accuse notre gouvernement de retenir des prisonniers autrichiens qui lui appartiennent, soit comme sujets, soit comme criminels de guerre. L’affaire en soi est de peu d’importance mais marque la riposte soviétique aux accords Bidault-Marshall et la nouvelle politique occidentale de la France. Les nouvelles déclarations de guerre d’Ho-Chi-Min, en Indochine sont un autre aspect de la question.
La radio soviétique a commencé, contre les tendances réactionnaires en notre pays, une série d’attaques parallèles à celles qui visent les Anglo-Saxons. Nous voilà dans le même sac.
En France et en Italie
Nous avons dit que la France et l’Italie seraient le centre de la lutte d’influence qui se joue en Europe. Cette lutte ne semble pas tourner à l’avantage des Soviétiques. Un courant d’opinion qui s’est formé en France et qui, par contagion, s’est répandu en Italie, tend à ramener ces pays à leur politique traditionnelle, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, éliminant les forces destructrices et repoussant les tentations d’autorité et d’aventure. Adroitement soutenues par des crédits soigneusement dosés et échelonnés, ces forces modératrices parviendront à s’imposer. Après divers échecs le ministre de Gasperi finira par réussir son ministère et sauver la lire.
En Allemagne
Les desseins des Américains ne sont pas encore clairs. Il ne semble pas qu’on ait tenu un compte suffisant des intérêts français dans le règlement final qui s’élabore à Francfort et à Munich. Le redressement de l’Allemagne est décidé : Lord Pakenham, ministre anglais de la zone d’occupation a annoncé qu’une ère nouvelle s’ouvrait pour l’Allemagne occidentale. Après une fusion plus complète des deux zones, sinon des trois, l’Allemagne sortirait de son isolement. On se demande s’il ne s’agit pas d’un traité de paix séparée, dont le bruit court à Washington, que les Anglo-Saxons et sans doute la France signeraient avec l’Allemagne et le Japon. Lord Pakenham ajoutait que l’Angleterre tendait aux Allemands une main fraternelle et éprouvait des sentiments de profonde sympathie à l’égard de la nouvelle génération allemande ! Allons, messieurs, pas de bêtises. Le portrait d’Hitler est encore sur bien des murs et celui de Bismarck en-dessous. Les Allemands ont certes droit à la vie, mais gare à la campagne d’attendrissement dont les journaux suisses se sont fait l’écho et qui s’étend un peu partout. Rappelez-vous la même en 1923.
L’Autriche
Ayons les yeux fixés sur l’Autriche qui, elle, mérite vraiment pitié : c’est sur elle que s’exercent les représailles russes après l’échec de négociations. Pillée, vidée de sa substance, privée de son pétrole, de ses bateaux, coupée par terre et par eau de ses débouchés naturels, c’est l’Autriche qui constitue le point névralgique du monde actuel, plus encore que l’Allemagne. Si une étincelle devait jaillir, c’est de là que nous la verrions allumer le grand incendie.
CRITON