ORIGINAL-Criton-1947-06-14
Le Courrier d’Aix – 1947-06-14 – La Vie Internationale.
ALARMES
L’histoire se répète. Comme Hitler en 1938-39, les Soviets réalisent dans les pays qu’ils occupent et ceux qu’ils peuvent manœuvrer par leurs partisans, des coups de force. Procédé dangereux. Car la peur, après avoir soumis les faibles, alerte les forts qui s’organisent. L’Union Soviétique joue en ce moment contre l’opinion mondiale. Souhaitons qu’elle y réfléchisse.
Le Drame Hongrois
Les mêmes faits se reproduisent partout. En Hongrie le coup d’Etat est achevé ; le nouveau Quisling s’appelle Dinnyés. Le malheureux Bela Kovacs arrêté par les Russes, a été soumis au régime qui conduit aux aveux spontanés, celui que Zinoviev autrefois inaugura avec ses camarades. Kovacs, dans une confession puérile, accuse ses partenaires politiques, le premier Nagy et tout le parti des petits propriétaires et s’accuse lui-même d’un complot contre la république, d’espionnage contre les Russes, etc…. Comme si un parti au pouvoir pouvait conspirer contre lui-même ! Mais on sait que la vraisemblance n’est pas nécessaire dans ces sortes de confessions.
En Europe Occupée
En Bulgarie, même sort au chef de l’opposition Petkov, arrêté et impliqué dans le traditionnel complot. Les aveux suivront. En Croatie, c’est l’ex-collaborateur Kvaternik qui se confesse pour discréditer le leader populaire Matchek réfugié à Paris. En Roumanie, les arrestations ont été si nombreuses que l’ordre règne comme à Varsovie. Mais de nouveaux orages se préparent. Ce sont surtout les socialistes qui sont visés : le duel socialo-communiste risque d’être fatal aux socialistes de Pologne, de la zone russe d’Allemagne et d’Autriche et même de Tchécoslovaquie. Déjà en Pologne, les chefs socialistes qui faisaient partout parti de la coalition gouvernementale sont traqués. En Tchécoslovaquie, le double jeu du subtil Benes menace de finir mal : bien que le chef du gouvernement soit un communiste, le parti sent venir la défaite aux prochaines élections. Un coup d’état se prépare pour mettre la main sur la police et l’administration et corriger les votes en temps opportun.
En Autriche
L’Autriche est l’épicentre du conflit. Car les Américains sont sur place et peuvent réagir. Le chef communiste Fisher dont les troupes sont d’ailleurs infimes a sommé au nom des Soviets le chancelier Figl de démissionner le cabinet Grüber pour lui substituer une coalition où il figurerait et dont l’orientation serait pro-soviétique. On sait de quels moyens de représailles disposent les Russes qui ont saisi les puits de pétrole et les principales industries comme biens allemands. Les Américains laisseront-ils les Autrichiens céder ? Et s’ils ne cèdent pas, la misère peut pousser le peuple à une vaine révolte. On voit le danger. Il est si clair que le Sénat américain ne prendra pas de vacances cet été, paraît-il.
France et U.R.S.S.
Les relations, depuis Moscou, ne font que se tendre. A Paris, les émigrés russes, grisés par la victoire, étaient passés de l’opposition à la soumission au régime ; leur journal s’était fait l’écho de l’ambassade. Mais voici que certains émigrés, d’anciens et de nouveaux, résistent et publient un organe antisoviétique. Querelle d’Eglise aussi : le nouveau synode docile à Moscou excommunie les dissidents de Paris. Et la radio soviétique accuse le gouvernement Français. Même animosité sur la Sarre. La France remanie les frontières du territoire avec l’acquiescement tacite des Anglo-Saxons. Les Russes contestent ce droit.
L’Allemagne
L’organisation française se poursuit dans le silence le plus discret. Le territoire de la Sarre a été délimité pour donner à son unité économique le plus d’efficacité : certaines communes ont été rétrocédées aux pays allemands limitrophes ; d’autres ont été incorporées dans le territoire. On a créé un mark sarrois distinct du mark allemand pour éviter un afflux malsain de capitaux germaniques que nous aurions dû revaloriser. Enfin, on prépare en secret le transfert de la capitale de notre zone, de Baden-Baden à Mayence qui se trouvera toute proche de la nouvelle capitale des zones anglo-américaines : Francfort. Ce qui évitera une fusion proprement dite mais permettra de la réaliser en fait tout en conservant à notre direction certains privilèges.
Le Plan Marshall
Le nouveau prêt-bail a changé d’aspect depuis le récent discours du ministre Marshall. Il ne s’agit plus d’un prêt séparé à chaque nation dans le besoin, mais d’un crédit collectif dont les intéressés fixeront eux-mêmes les modalités et l’étendue. Ce qui signifie que c’est aux pays européens de s’entendre pour répartir entre eux les secours et faire en sorte qu’ils en tirent un mutuel profit. Si l’on comprend bien ce plan encore un peu vague, une entente européenne sur le plan économique précèderait l’octroi et la répartition des crédits. On s’explique alors pourquoi M. Attlee a nettement dit qu’il ne solliciterait plus d’emprunt aux Etats-Unis. Des conversations anglo-américaines s’ouvriraient pour l’ensemble de la nouvelle communauté européenne. Le plan Churchill fait son chemin.
CRITON