ORIGINAL-Criton-1947-06-21
Le Courrier d’Aix – 1947-06-21 – La Vie Internationale.
LE PLAN MARSHALL
L’offre américaine d’aide à l’Europe a fait diversion à la dépression des esprits. La situation internationale vient d’être jugée avec beaucoup de gravité au parlement britannique. A la suite du coup d’état russe en Hongrie, de l’insolente réponse de Molotof aux demandes d’enquête, le mot danger de guerre a été prononcé. Ceux qui jugent nos chroniques pessimistes trouveraient à la lecture de ces débats matière à réflexion.
Le Plan Marshall
Il se résume ainsi : « Proposez, nous payons ». Les plans seront sans doute difficiles à concilier, mais il y a une volonté de faire vite ; la crise est pressante et sans l’aide américaine, le prochain hiver serait fatal à ce qui reste d’Europe.
Les Origines du Plan
La politique inaugurée le 17 mars par le discours Truman, l’aide à la Grèce et à la Turquie avait soulevé des critiques et des inquiétudes. On n’oppose pas à la menace d’expansion soviétique une croisade ou un défi, on propose un plan. Que veut la Russie ? Maintenir l’Europe dans la misère, le chaos économique, les rivalités politiques. Elle cherche à contrecarrer tout ce qui pourrait ramener la prospérité. Eh bien, cette prospérité, c’est nous Américains qui l’imposerons. Ainsi présenté, le plan Marshall a reçu en Angleterre et aux Etats-Unis une approbation sans réserve. D’abord parce que l’Américain moyen croit que la mission de son pays est de ramener l’abondance sur terre ; cela flatte son amour-propre et ses sentiments religieux. Ensuite parce que la hantise de ce même Américain est une nouvelle crise économique. Or, les prophètes la voient venir en 1950, si d’ici là, les clients du vieux continent ne sont pas remis sur pied et en mesure de payer de leurs produits les achats qu’ils font aux Etats-Unis. Ce qui plait également c’est que ce plan pour la prospérité est généreux et essentiellement pacifique. L’Américain ne voudrait pas passer pour provocateur. Enfin, l’offre faite à la Russie de coopérer achève d’apaiser toutes les consciences en rendant raison à M. Wallace lui-même.
Le Rôle de l’Angleterre
Pour l’Angleterre et M. Bevin, l’offre faite au Royaume-Uni de prendre en main la direction du plan est un gros succès.
Les Etats-Unis paraissaient jusqu’ici peu favorables à la constitution d’un bloc occidental inspiré par l’Angleterre. C’était rendre à ce pays son rôle traditionnel d’arbitre en Europe et ajouter considérablement à sa puissance. C’était aussi risquer entre les mains du gouvernement travailliste, de voir se constituer un ensemble économique à structure socialiste préjudiciable au commerce américain. A peine le Plan Marshall annoncé, M. Stassen, candidat républicain à la Présidence, a réclamé pour la Ruhr le maintien du régime capitaliste. Il est évident que des négociations secrètes se poursuivaient depuis quelque temps entre Américain et Anglais, que des concessions mutuelles ont été faites, des assurances précises données par les Anglais en matière économique. Par contre, en accordant aux Britanniques la direction des affaires européennes, l’Amérique leur enlève toute possibilité de se désolidariser d’elle en cas de conflit. Devant la gravité de la situation, c’est certainement l’argument qui l’a emporté. Jamais en effet les relations anglo-américaines n’ont été si étroites ; l’opinion anglaise en quelques semaines s’est complètement retournée. On est loin maintenant du manifeste : « Restez à gauche des rebelles du parti travailliste ».
L’Accueil en France
Les Français ont reçu l’offre américaine avec beaucoup d’empressement ; la situation en effet ne souffre aucun retard. La visite de M. Bevin à Paris, les entretiens d’experts, tout montre que l’affaire sera menée rondement, que tout était prêt, que la France agira en plein accord avec les Anglo-Américains.
L’Attitude Soviétique
L’U.R.S.S. voit naturellement dans le plan une manifestation de l’impérialisme du dollar, un moyen de coloniser l’Europe par l’argent. L’U.R.S.S. a été invitée, sommée presque, de dire oui ou non d’ici au 23. On s’attend à un refus ; mais ce n’est pas certain, Molotof peut vouloir s’immiscer dans la discussion pour retarder l’application des mesures à prendre et si possible les faire échouer. On sera bientôt fixé.
Le Congrès de Zurich
Le Congrès international des Socialistes à Zurich a été le triste reflet du chaos européen. Le parti socialiste gouverne cependant en Angleterre, en France, en Belgique et en Scandinavie. Il est très puissant en Hollande, en Suisse, en Italie. Il a la majorité en Allemagne et une minorité solide en Autriche et en Hongrie. Il s’est montré cependant impuissant à constituer une internationale agissante. On n’a même pas pu se mettre d’accord pour l’admission de la social-démocratie de M. Schumacher. Le délégué polonais s’est montré hostile, et plus nationaliste que socialiste. Les Français hésitent à tendre la main aux socialistes allemands qui leur semblent recouvrir un nouveau pangermanisme, par contre, la peur de mécontenter les communistes a paralysé plus d’une délégation. On a voté pour Nenni contre son concurrent Saragat anticommuniste. L’internationale socialiste en est encore à chercher sa voie ; il y a un demi-siècle que cela dure ; aussi, que de capitulations en cours de route !
CRITON