Criton – 1947-06-28 – La Rencontre de Paris

ORIGINAL-Criton-1947-06-28

Le Courrier d’Aix – 1947-06-28 – La Vie Internationale.

 

La Rencontre de Paris

 

Les Russes ont accepté l’invitation de Bevin et Bidault pour établir en commun le plan à proposer aux Américains. Cette nouvelle qui a fait sensation, a été accueillie apparemment avec satisfaction. Certains auraient, en secret, préféré un refus, à Londres surtout. Mais les Russes ont senti le piège et après avoir violemment critiqué le plan Marshall, ils en ont reconnu l’intérêt, sous réserves, toutefois ….

 

Les Raisons de Moscou

Le coup d’Etat en Hongrie, la fuite du premier Nagy aux Etats-Unis, avaient vivement ému l’opinion mondiale. Bevin, suivi quelques jours après par Attlee, avait manifesté leur indignation, et dans un discours qui a fait sensation, le chef des rebelles travaillistes Crossman avouait qu’il s’était trompé sur la bonne foi des Soviets et se ralliait à la ferme politique de Bevin. Aux Etats-Unis, comme bien on pense, les événements de Hongrie ont été exploités à fond. Isolée moralement, la Russie, en refusant de collaborer à la reconstruction de l’Europe avec l’aide américaine s’enfermait définitivement derrière le rideau de fer. Peut-être était-ce ce que l’on désirait au fond dans l’autre camp. C’était alors laisser le champ libre aux Anglais en Europe Occidentale et perdre tout contrôle sur l’ouest de l’Allemagne et l’arsenal de la Ruhr. Mais l’effet d’un tel refus aurait surtout été désastreux dans les pays conquis, Yougoslavie, Pologne, Roumanie et Bulgarie où l’opposition, malgré des persécutions farouches, reste forte, où la misère croit, où la population voit en rêve la pluie de dollars. C’eût été enfin perdre tout contrôle sur la Tchécoslovaquie qui ne pouvait pas refuser les secours américains.

 

La Conférence

Donc Molotof sera à Paris. Il est peu probable qu’il y fasse une obstruction systématique comme à Moscou. Bevin et Bidault, pressés par le besoin, sont décidés à aboutir. On sait à Washington que pour l’économie européenne, chaque jour compte, tant l’effondrement menace. Molotof n’aura aucune peine cependant à retarder la préparation du plan sans faire pour cela preuve de mauvaise volonté. Il présentera les besoins russes en chiffres exorbitants qui obligeront à des rabais ; l’essentiel serait d’effrayer le Congrès américain, qui décide souverainement, par des charges excessives et de retarder jusqu’en 1948 un vote sans lequel rien ne peut être entrepris.

 

L’Opposition aux Etats-Unis

Car il ne faut jamais perdre de vue que les propositions Marshall sont faites par un gouvernement démocrate dont les décisions dépendent du bon vouloir d’un Congrès Républicain. Déjà l’inévitable M. Hoover, soutenu par la fraction la plus obtuse du parti républicain, alerte le contribuable américain qui en dernier ressort doit payer les secours à l’Europe. Ils voient la situation en comptable. On va avancer de l’argent à fonds perdus à des gens qui ne remboursent jamais. M. Hoover en sait quelque chose qui fit prêter à l’Allemagne par les hommes d’affaires de son parti, quelques milliards de dollars qu’ils perdirent en 1931. Il faudra donc présenter les besoins européens avec tact non en dollars, ce qui effraye, mais en machines et en blé, ce qui plaît aux producteurs d’outre atlantique. En définitive, nous pensons que les Russes s’arrangeront pour montrer l’insuffisance des crédits américains et laisser les pays satellites sur l’impression que ces secours sont stériles. Les espoirs des peuples seraient déçus, c’est là l’essentiel.

D’autre part, il serait assez curieux de voir les Etats-Unis avancer quelque chose aux Russes alors qu’ils vont, sous prétexte de préserver les ressources nationales, suspendre leurs exportations de pétrole en U.R.S.S. !

 

Les Grèves

Tout cela est fort intéressant surtout pour les pays au bord du gouffre qui attendent d’un secours leur salut, mais ne change rien au fond de la lutte chaque jour plus âpre entre les deux blocs. Les Bolchévistes continuent, sur le plan des grèves, à remporter partout des succès. Ils tiennent par là en France et en Italie le sort de la monnaie, et par là de l’édifice social même. En Angleterre, la production de charbon diminue, des grèves sporadiques éclatent, l’absentéisme recommence.

 

Le Labour Bill

Aux Etats-Unis, la cause révolutionnaire vient d’être servie par la nouvelle loi sur les relations du travail et de l’entreprise dite Taft Hartley Bill, qui restreint les pouvoirs des associations ouvrières et soumet le droit de grève à des restrictions sérieuses. Poussés par le groupement des industriels qui les fait élire, les Républicains avaient hâte de voter cette loi : ils l’ont fait malgré le veto du président Truman.

Malgré une certaine hésitation du public hostile aux grèves, mais soucieux de toutes les libertés, le résultat ne s’est pas fait attendre : mineurs et dockers quittent le travail, et les bateaux pour l’Europe peuvent attendre.

 

L’Invasion de la Chine

Bevin nous avait prévenus que la situation en Extrême-Orient allait vers le pire. Le gouvernement Tchang-Kaï-Chek, depuis qu’il a été abandonné par les Américains, se désagrège et les défaites militaires se succèdent. Les communistes font de rapides progrès ; la Mandchourie est reconquise. A l’autre aile, les Mongols qui sont doublés par les Russes ont envahi le Sin-Kiang, sur lequel veillaient naguère les Américains. En quelques bonds ils menacent le Sud de la Chine. Tchang-Kaï-Chek proteste en vain. On sent que là-bas quelque chose s’effondre…

 

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