ORIGINAL-Criton-1947-07-05
Le Courrier d’Aix – 1947-07-05 – La Vie Internationale.
Mesures pour Rien
Dans l’état présent de tension entre la Russie et les puissances occidentales, tension qui s’accroît sensiblement chaque jour, il était bien clair que les entretiens de Paris ne pouvaient aboutir à un accord. La conférence ainsi provoquée ne répondait qu’à des desseins tactiques de diplomatie qui compliquait les problèmes sans les éclaircir.
La Note de l’Agence Tass
On avait commencé avec le sourire, comme il convient. Les Russes amenaient une délégation de 91 membres comme pour un travail sérieux. On délibérait à huis clos. Trois jours s’étaient à peine écoulés, que l’agence officielle russe, sans se soucier des promesses de discrétion, publiait une note qui semble mener l’affaire du plan Marshall à une impasse. Cette note repousse d’abord le plan français : celui-ci entendait confier à des comités spécialisés, la rédaction d’un rapport qui établirait les possibilités et les besoins de l’économie européenne dans son ensemble, selon le vœu de Marshall. Les Russes veulent au contraire que chaque pays dresse lui-même la liste de ses besoins. Un programme d’ensemble « favoriserait, dit Moscou, l’ingérence de certains pays dans les affaires économiques intérieures d’autres pays ». On fait comprendre ensuite que ce sont les pays qui ont le plus souffert de l’invasion allemande et le plus contribué à sa défaite qui devraient avoir la majeure partie des secours envisagés. On raconte, ainsi que nous l’avions fait prévoir, que les Russes demandaient 80% des avantages pour eux et leurs satellites. Quant aux pays vaincus, ils devraient être consultés, mais on sous-entend qu’ils seraient servis, s’il en reste.
Par ailleurs, on se rendait bien compte qu’une aide globale à l’Europe impliquait que soit fixé au moins sur le plan économique le sort de l’Allemagne. C’était donc reprendre à Paris les discussions qui avaient échoué à Moscou. C’était poser aussi le problème de l’indépendance autrichienne. Mais pour cela, comme le dit la note Tass, les Etats-Unis doivent être présents aux discussions.
En bref, s’il est toujours prudent de ne pas anticiper quand les Soviétiques discutent, on ne voit pas comment on aboutirait à un résultat, si modeste soit-il.
Les Conflits Locaux
Derrière cette mise en scène diplomatique, les Soviétiques continuent à pousser à fond leurs moyens d’action sur tous les pays qu’ils occupent ou pressent de près. Les Anglo-Saxons ripostent comme ils peuvent, mais force est de constater qu’ils ne réussissent guère. Au risque d’être monotone, il faut toujours reprendre notre petite revue habituelle.
En Grèce
Tandis que les guérillas armées par les satellites de Moscou accentuent leur action et sont arrivés à encercler Salonique, les Russes ont opposé leur veto à l’établissement d’une commission internationale permanente de contrôle aux frontières troublées de la Grèce. L’O.N.U. qui était officiellement chargée du problème grec et dont le rapport établissait la culpabilité de la Bulgarie, de la Yougoslavie et de l’Albanie dans l’organisation des troubles, est une fois de plus paralysée. A coup de vetos « la belle paralytique » comme on l’appelle, joue un rôle qui tourne au ridicule. Les Américains s’en rendent pleinement compte. Ils ne peuvent cependant pas perdre la face en Grèce et seront un jour ou l’autre obligés d’envoyer des troupes, ce qui au point de vue intérieur serait une mauvaise histoire.
En Roumanie
Dans les autres pays occupés par l’U.R.S.S. l’épuration redouble d’intensité et les camps de concentration se remplissent. En Roumanie, en particulier, la répression est si brutale que les Anglais ont envoyé au gouvernement Groza une protestation très vive. Mais cela est bien platonique. Depuis la Saxe où le camp de Torgau a soulevé les appels émus de l’évêque et des pasteurs de Berlin, en passant par ceux de Pologne, de Yougoslavie, de Bulgarie et de Hongrie, pour ne rien dire des Kidnappages d’Autriche, des persécutions antireligieuses en Croatie, et même de l’épuration très vaste entreprise par Kaganovitch en Ukraine ; le même régime de terreur s’étend……
En Chine
Tchang-Kaï-Chek en péril a fait appel aux Américains. Il a décrété la conscription et obtenu des armes et des munitions des Etats-Unis pour lutter contre les communistes. Cela prend la tournure d’une autre guerre d’Espagne.
En Suède
Enfin, un autre brandon de discorde s’allume en Suède. Les Suédois avaient, on s’en souvient, malgré les protestations américaines, conclu avec la Russie un accord commercial d’une portée assez vaste. Beaucoup d’articles indispensables aux Soviets allaient venir de Suède. Le programme aurait été saboté par les industriels suédois et de son côté l’état-major du pays commence un programme considérable de réarmement : les relations russo-suédoises tournent à l’aigre.
Un Appel de Rome
L’Osservatore Romano, organe officieux du Vatican, a publié une série d’articles très remarqués où sont exposés les périls que court la paix :
« Celle-ci, dit-il, n’est pas assurée parce que personne ne veut la guerre ; bien au contraire. Car pour garantir la paix, chacun élève devant soi une muraille de Chine qui, à son tour, inspire des craintes réciproques d’agression, et la guerre peut venir de l’effort désespéré pour se délivrer du mutuel cauchemar ».
Suit un nouvel appel à la sagesse et à la bonne volonté ; peut-il encore être entendu ?
CRITON