Criton – 1947-07-12 – Rétrospective

ORIGINAL-Criton-1947-07-12

Le Courrier d’Aix – 1947-07-12 – La Vie Internationale.

 

Rétrospective

 

La diplomatie ne nous avait pas habitués à une hâte pareille. En quatre jours, les conversations de Paris étaient liquidées. Le lendemain partent les invitations à vingt-deux pays d’Europe pour arrêter les propositions à faire aux Etats-Unis. La conférence doit s’ouvrir dès ce samedi : quatre jours aux intéressés pour répondre oui ou non. Certes le temps presse, il y a « famine de dollars » et sous peine d’asphyxie, les importations doivent continuer. Mais s’arrêteraient-elles ? N’avons-nous pas nous-mêmes épuisé nos crédits depuis longtemps ?

 

Bevin

Bevin a mené l’affaire de main de maître ; bousculant les usages, il a imposé le fait accompli. Quand on sut à Londres que Molotof viendrait à Paris, il y eut un moment d’angoisse. Les Russes avaient en effet dix façons de faire échouer le plan Marshall. A elle seule, la participation soviétique pouvait empêcher le Congrès américain de voter les crédits. En tout état de cause, on sait qu’il marchandera quelque temps. Molotof vint donc pour faire traîner les choses, selon son habitude. Mais Bevin le mit aussitôt devant l’ultimatum : accepter en gros le plan franco-anglais ou refuser et partir. La tentative conciliatrice de Bidault le quatrième jour, était de pure forme. Il fallait ménager les partis politiques à l’intérieur. Molotof et ses 91 suivants reprirent l’avion. Londres respirait ; la presse anglaise, malgré les regrets d’usage, ne put contenir sa joie. Le bloc occidental était formé.

Il était d’ailleurs impossible aux Soviets, si l’on y réfléchit, d’accepter les plans français ou anglais ; car les pays étaient invités à mettre en commun leurs ressources, autant qu’à partager les secours ; qui plus est, ils étaient tenus de développer pour le bien de toute l’Europe celles de leurs productions qui manquent aux autres, le charbon en Pologne, par exemple. La Russie se trouvait privée de ce fait de tout ce qu’elle tire de ses colonies intérieures, le courant des échanges eut été complètement détourné : le rideau de fer économique n’existerait plus ; sous une apparence de coopération au bien-être commun, on demandait à l’U.R.S.S. de renverser sa politique.

 

Les Discours

De retour à Londres, Bevin prononça le plus véhément discours de sa carrière :

« Nous n’avons pas de vassaux ; nous ne formons pas de gouvernements ; nous ne nommons pas de premiers ministres. Quant à la diplomatie du dollar, c’est une insanité ». Et plus loin : « Tant que je serai ministre des Affaires Etrangères, j’aiderai le grand continent américain à poursuivre sa mission ». Et en s’adressant à la Russie : « La Grande-Bretagne est capable de perdre patience, un moment viendra où nous dirons : nous en avons assez ».

 

Réactions Russes

Les Russes ne se sont pas mis en frais pour expliquer leur refus. Les arguments sont si spécieux que leurs partisans mêmes ont glissé. Car l’idée d’une aide américaine est chère aux peuples qui souffrent. Les communistes italiens ont même été obligés d’appuyer le plan Marshall. Les Russes vont donc renforcer encore leur emprise sur les pays conquis ; aucun des satellites ne participera à la conférence de Paris. Seule la Tchécoslovaquie a obtenu la permission, on ne sait à quelles conditions.

 

L’Allemagne

Le rideau de fer ne tardera pas à être avancé en Allemagne. On prépare un parlement et un gouvernement allemand de la zone soviétique d’occupation. Le bruit courait que Berlin serait abandonné par les trois autres alliés, ce qui est peu probable, mais significatif. C’est toujours la politique du « j’y suis, j’y reste ». Mais ce n’est là qu’une politique de combat : l’Europe ainsi partagée est inviable. Les Russes ne paraissent guère s’en soucier. De l’autre côté, on voit se réaliser les conditions de l’appui américain : la zone française fusionnera avec les autres, en fait tout au moins ; la Ruhr augmentera sa production et ne sera pas nationalisée.  Peu à peu l’Allemagne de l’Ouest s’intégrera politiquement et économiquement au bloc occidental, si les événements lui en laissent le temps.

 

Chine et Indochine

La question chinoise devient de plus en plus dramatique. Devant les échecs de ses troupes refoulées par les communistes, Tchang-Kaï-Chek voit son prestige s’effondrer. L’anarchie chinoise reparait à la faveur de l’inflation et de la misère. Les inondations ajoutent au désarroi. En Corée, les Américains qui se partagent l’occupation du pays avec les Russes voient échouer tout espoir d’établir un gouvernement démocratique. Pour limiter les dégâts et s’acquitter des promesses faites à la France, les Etats-Unis ont enfin révisé leur politique en Indo-Chine. On sait quelle lourde responsabilité les Américains portent dans les difficultés qui nous ont accablés là-bas. Ils se posent maintenant en médiateurs, après que nos armes ont fait leurs preuves. On s’achemine vers un compromis entre la puissance protectrice et les éléments nationalistes conservateurs. L’Empereur Bao-Daï reviendrait ; l’ancien Viet-Minh, d’Hochi-Minh serait écarté et un substantiel crédit en dollars scellerait le nouvel état de choses. Les Américains ont enfin compris qu’il fallait fermer le pays à l’influence russe ; leur échec en Chine a servi.

 

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