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Le Courrier d’Aix – 1947-08-23 – La Vie Internationale.
Quelques Réflexions
Les Soviétiques exultent : le plan Marshall « en carafe » ! La conférence des 16 n’a pu formuler aucune proposition précise. On accusait l’U.R.S.S. d’être l’obstacle à tout accord ? Au contraire, ce sont les pays d’Europe Orientale qui, sous l’égide russe, viennent de constituer une union économique. Sans la Russie, pas de plan viable. Vous ne réussirez qu’à présenter la note de vos besoins ce que précisément nous, Russes, voulions faire … Tout cela est tristement vrai. Il n’y a pas lieu cependant de désespérer. Répétons-le : les circonstances sont trop pressantes pour que les obstacles ne finissent pas par tomber. L’accord se fera.
Bataille à Londres
Ça chauffe à Londres. La fissure au sein du parti Travailliste s’élargit. A la réunion des parlementaires, le gouvernement ne l’a emporté que de quatre voix. Le socialisme anglais tend à ressembler au nôtre : Une gauche qui pousse au collectivisme ; une droite qui détient le pouvoir et, mesurant les difficultés de l’heure, voudrait faire une politique réaliste et nationale sans être lâchée par l’autre fraction. Les extrémistes anglais n’ont rien trouvé de mieux comme remède à la crise que de précipiter la nationalisation de l’industrie sidérurgique ! Idéologie avant tout.
Nous avions noté voilà deux ans que l’Angleterre, à son tour, devenait la proie des passions politiques qui peuvent être fatales à un corps social épuisé, énervé par l’angoisse et les privations. Le sens de l’intérêt national alors se perd ; ce qui nous est advenu après l’autre guerre et s’est hélas accentué depuis. Et cela aussi bien à gauche qu’à droite ; ni conservateurs ni travaillistes ne proposent à la crise des remèdes sérieux.
Nous avons vainement cherché dans les revues les mieux cotées un exposé concret. Désire-t-on ne rien voir ? Ceci entre autres : l’Etat en Angleterre comme en France exerce sur les changes un contrôle rigoureux ; Par là, il monopolise en fait le commerce extérieur de la nation. Si une seule maison de commerce chargée de toutes les transactions n’équilibre plus ses comptes, le pays entier risque de mourir de faim. Ce qui se produirait fatalement si les Etats-Unis n’intervenaient.
Si au contraire, le change était simplement surveillé et chaque entreprise libre de conclure ses marchés au dehors, l’appel des affaires, malgré tous les obstacles, amorcerait les échanges et ferait tourner la machine. Le capital des pays riches fournirait les moyens de produire et se payerait en participation dans les sociétés qu’il alimente, sans que pour cela les Anglais, en l’espèce, perdent le contrôle de leurs firmes. C’est ce qui est en train de s’opérer en Italie. Dans un pays comme l’Angleterre où l’équilibre du budget est sérieusement maintenu, le change après quelques à-coups se serait arrêté à un niveau où la balance des comptes s’ajusterait. Evidemment, les prix auraient monté ; cela eut entrainé un certain désordre social : un écart plus large entre riches et pauvres.
Mais ce sont choses inévitables après les guerres ruineuses. La Russie n’y échappe pas plus que la France. Ce fut de tous les temps ; une certaine égalité ne peut revenir qu’avec la prospérité. Et même si par artifice, on réalisait l’égalité dans la misère, cet état deviendrait vite insupportable et une inégalité plus grave que l’ancienne en résulterait. De même, l’indépendance économique et financière pour laquelle les Anglais luttent désespérément sera d’autant plus atteinte qu’ils auront plus longtemps tardé à faire la part du feu. La crise est grave et s’aggravera. Le gouvernement Attlee s’enferrera de plus en plus. Il s’est fait donner, en blanc, les pleins pouvoirs, mesure impopulaire. Il veut contrôler la répartition de la main-d’œuvre, obliger tout le monde au travail comme en temps de guerre, imposer à chacun l’emploi que l’Etat juge nécessaire sans tenir compte des goûts et des habitudes.
Voilà, disent ses adversaires, la pente vers le totalitarisme. Cette atteinte à la liberté individuelle, le citoyen anglais ne la tolère pas. Churchill a parlé : la Chambre de Lords, en révolte, a décidé de siéger en septembre alors que les Communes, à majorité travailliste, s’ajourneraient à octobre, fait sans précédent. L’âme anglaise est profondément agitée. Souhaitons pour le salut commun que ce grand pays trouve l’issue raisonnable entre l’idéologie qui le gagne et l’orgueilleux entêtement qu’il n’a pas renoncé.
Union Douanière Européenne
Comme toujours, lorsqu’on ne peut faire bouillir la marmite, on rêve de châteaux en Espagne. Jamais on a tant parlé d’Union Européenne, et l’on n’est même pas capable de décider du régime de la Ruhr. La chose a pris cependant un tour sérieux ; le Quai d’Orsay, par la bouche de M. Alphand, a proposé aux seize nations qui discutent du plan Marshall, une union douanière.
Manœuvre diplomatique pour prouver nos bonnes intentions ou pour mettre les Anglais dans l’embarras ? Comment concevoir une union douanière dans le désordre présent en Europe. Une union douanière n’est possible qu’entre pays de niveau économique sensiblement égal, dont les monnaies présentent des garanties équivalentes, dont les niveaux de vie se valent et dont les prix de revient industriels, par conséquent, peuvent être harmonisés. Sinon, la pauvreté de l’un aspire la richesse de l’autre. C’est pourquoi, les Italiens ont proposé ces temps-ci une union douanière à la France. Naturellement, les Anglais qui cherchent en ce moment à renforcer leurs liens économiques avec les Dominions ont aussitôt fait des réserves. C’est sans doute ce qu’on voulait démontrer.
L’Espagne
L’affaire d’Espagne, quel plus triste d’exemple de la passion politique s’opposant à l’intérêt national ? La fermeture de la frontière des Pyrénées, nous a fait perdre des milliards. Les Anglo-Saxons, comme prévu, se sont bien gardés de nous suivre. Et maintenant, il faut faire venir de sa retraite du Mexique le leader socialiste espagnol Indolacio Pinto pour nous « conseiller » de renouer avec Franco ! Humiliation bien évitable et qui réjouit les ennemis que nous nous sommes faits bien inutilement en Espagne. La sottise eut été la même si nous avions rompu avec Tito. Que le dictateur soit blanc ou rouge, est-ce une raison pour se priver d’oranges ?…
CRITON