ORIGINAL-Criton-1947-08-02. PDF
Le courrier d’Aix – 1947-08-02 – La Vie Internationale.
Les Positions se précisent
Nos lecteurs ont pu entendre, tant à la Chambre que sur la place, des vérités qui leur sont familières : la pression d’un énorme impérialisme Russe presque à nos frontières, le changement profond intervenu dans le problème allemand, les données nouvelles de notre sécurité. Il est regrettable qu’on ne se soit pas avisé de tout cela quand il était temps d’y pourvoir. Il est maintenant trop tard. Dans la limite de nos faibles vues humaines, le conflit est inévitable.
Toujours la Ruhr
La discussion demeure confuse. M. Bidault a dit au parlement le mot juste : « Mieux vaut importer une tonne de charbon de la Ruhr que d’y envoyer trois tonnes de notre fer ». C’est toute la question pour nous, rien de plus. Les choses d’ailleurs s’arrangeront. M. Bevin avait besoin de se montrer agressif pour complaire à son public, et tenir pour la nationalisation de la Ruhr pour des raisons doctrinales chères aux travaillistes. Il servait aussi les intérêts de l’industrie britannique. Applaudissements unanimes. M. Bidault avait besoin aussi d’un succès parlementaire pour se permettre ensuite de consentir aux Américains les concessions nécessaires. Pourvu que ceux-ci donnent tous apaisements sur ce que l’opinion française considère comme sa sécurité, le reste passera. Le contrôle de la Ruhr passera aux Etats-Unis. Il est beaucoup question que ceux-ci offrent comme bouquet une alliance militaire aux franco-anglais contre l’Allemagne, bien entendu, ce qui serait une manière de sceller le bloc occidental et de justifier les crédits devant le Congrès. Mais pourquoi les Etats-Unis sont-ils pressés de fixer le sort de l’Allemagne et son niveau de production qui ne sera pas atteint avant des années puisqu’en principe Molotof revient en novembre pour rediscuter la question.
L’Echec des Pourparlers Commerciaux Anglo-Russes
Encore une porte qui se ferme. Déception à Londres où l’on espérait garder le contact avec l’U.R.S.S. pour diminuer la pression des U.S.A. et recevoir de Russie des marchandises qu’il faudra payer en dollars. Les Russes ont-ils négocié seulement pour savoir le prix qu’y mettraient les Anglais ? Ou bien le blé qu’ils prétendaient livrer n’est-il que dans les statistiques ? La récolte est belle en Ukraine mais il n’y a ni silos pour la loger, ni wagons pour la répartir.
La Situation Britannique
La crise économique anglaise est si alarmante qu’une crise politique pourrait s’en suivre. Attlee va-t-il céder la place à Bevin comme premier ? A quoi bon puisque les Anglais ne veulent pas des seuls remèdes efficaces, comme l’admission d’une main-d’œuvre étrangère massive, la dévaluation de la livre, le recours à une certaine inflation, la fin des contrôles étatiques. Il est paradoxal que ce grand pays encore riche doté d’un magnifique empire colonial et de dominions fidèles, s’accable lui-même de restrictions croissantes, pour des préjugés d’orthodoxie financière et des craintes de chômage imaginaires.
On avoue cependant à Londres que la socialisation et la planification sous la forme du moins où l’ont conçu jusqu’ici les travaillistes ont fait faillite. Les Trade-Unions vont accepter –chose énorme – l’institution d’avantages spéciaux à certaines catégories de travailleurs, primes à la production, toutes formes modernes du taylorisme. L’exemple de la France où patrons et ouvriers reviennent à la discussion directe de leurs intérêts sans en passer par le gouvernement, a frappé les esprits. Le vieux socialisme serait-il dépassé par les réalités économiques, et cela n’est qu’un commencement avant d’avoir été réalisé ?
Le Bloc Oriental
Les Soviétiques accélèrent la besogne. En Hongrie et en Roumanie, on achève de liquider l’opposition. Les « petits propriétaires » ont renoncé à l’existence politique (sauf une fraction ralliée au pouvoir), Maniu est en prison à Bucarest et le parti agrarien dissous, Petkov en Bulgarie est condamné à mort. Plus d’opposition en pays Russe.
Dimitroff, le leader bulgare a rencontré Tito à Belgrade, complétant ainsi les accords qui sondent entre eux politiquement et économiquement les pays soumis à Moscou. A Prague cependant on voit avec effroi l’industrie tchèque coupée du monde occidental. Des regrets et des plaintes s’expriment dans la presse. Bien en vain.
Nous ne voudrions pas cependant donner l’impression que derrière le rideau de fer tout n’est que misère, geôles, lamentations. De puissants efforts de reconstruction réalisent parfois des prodiges grâce à l’enthousiasme de ces peuples encore primitifs pour l’œuvre collective. Le travail y est plus joyeux souvent qu’en occident et la propagande a suscité des ardeurs, des émulations, créé cette âme de défricheurs qui a soulevé la Russie révolutionnaire. A côté des brutalités et des horreurs, il ne fut pas méconnaître les créations de la foi.
La Guerre d’Indonésie
Les Hollandais après de longues négociations avec les leaders indonésiens et une silencieuse préparation militaire, ont pris les armes et, quoi qu’on en publie, la reconquête de Java se poursuit à vive allure et sans grande effusion de sang. Anglais et Américains feignent de s’indigner du procédé et l’O.N.U. est alertée. Cependant, ce sont les puits de pétrole et les plantations de caoutchouc où les capitaux anglo-saxons dominent que les Hollandais ont d’abord libéré. La paisible population javanaise n’a nullement soutenu les maîtres qu’en principe elle s’était donnés. Le retour des Hollandais semble le bienvenu. La suite nous dira la force réelle de ces minorités turbulentes dans les anciennes colonies d’Extrême-Orient. Le succès des Hollandais pourrait être de grande conséquence.
CRITON