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Le Courrier d’Aix – 1947-08-09 – La Vie Internationale.
Le Vrai Danger
Le plan Marshall aboutira sous une forme sans doute différente de la conception primitive, mais il sera mis en œuvre, parce qu’il ne peut en être autrement. Cependant, les discussions, atermoiements, controverses et coups d’épingle qui s’échangent entre les trois alliés, France, Angleterre, Etats-Unis, ont créé une ambiance de scepticisme et de défiance mutuelle, après l’enthousiasme des premiers jours, qui nuira certainement au succès. La situation est la même depuis trente ans. Face à la Russie aujourd’hui comme face à l’Allemagne hier, les Alliés par leurs disputes s’affaiblissent mutuellement jusqu’au jour où l’adversaire sûr de leur impuissance, joue son va-tout.
La Ruhr (Suite)
Les controverses frisent le ridicule. Voyons plutôt : le général Clay, chef de l’armée d’occupation en Allemagne, a son plan économique. Il veut redresser tout seul le potentiel industriel du pays. Le département d’Etat, en l’espèce M. Marshall, lui dit : « Halte là, c’est mon affaire ». J’ai des alliés à consulter et à ménager ; je dois décider, Truman approuve ; on nomme M. Forrestal, ministre de la Défense nationale, pour dominer de son autorité les ministres des trois armes dont M. Royal, ministre de la Guerre, qui a partie liée avec Clay. Forrestal va en Allemagne, aplanit la querelle. M. Royal se venge en déclarant qu’on se passera des Français pour fixer la capacité de production allemande, mais M. Marshall a écrit à Bidault qu’on ne ferait rien sans lui. Bevin de son côté ne veut pas parler charbon. Il veut qu’on envisage la question dans son ensemble. On discute ; on commencera par le charbon, mais sans les Français. Ensuite les Français seront invités à une conférence d’ensemble, quand le problème du charbon sera réglé, mais comme il commande tout le reste ! Là-dessus Bevin discourt ; il a le malheur de dire que les Français ont changé leur politique sur la Ruhr. Le Quai d’Orsay proteste violemment. Pendant ce temps, Staline se sert et s’amuse ; il y a de quoi !
Le Plan Marshall
L’opinion américaine s’énerve, d’autant qu’est est assez mal disposée pour l’Europe. Du côté républicain, M. Taft, le favori actuel pour la course présidentielle, veut bien qu’on aide l’Europe, mais pour l’équipement industriel seulement afin qu’elle se suffise au plus tôt. Les Américains ont été fort vexés de ce que les dirigeants d’Europe leur ont dit, plus ou moins ouvertement, qu’ils aidaient l’Europe par intérêt. Car devant une production surabondante, ils étaient bien obligés, pour éviter une crise, de trouver des débouchés, même gratuits. C’est la thèse des Soviétiques traduite en termes plus diplomatiques par Bidault et Bevin. Le résultat est que les crédits dont on ne peut se passer, « seront calculés au plus juste », qu’il faudra les mendier jusqu’au dernier cent, chaque fois qu’en Angleterre ou en France la situation économique et financière deviendra plus alarmante, et Dieu sait qu’elle n’y manquera pas !
La Politique Russe
La politique russe pendant ce temps grandit en insolence. A l’O.N.U., on discutait de l’envoi d’une Commission permanente aux frontières de la Grèce. Gromyko laisse voter tous les articles ; cela prend deux journées, puis brusquement il oppose son veto. L’affaire est par terre. En Autriche, le Gouvernement vient de refuser 150.000 tonnes de charbon que lui offrait l’U.R.S.S. en échange de l’essence que les Russes emportent chez eux. Là-dessus, les Soviets s’emparent d’une raffinerie de pétrole qui appartient aux Anglo-Saxons ! L’U.R.S.S. ne ratifie pas le traité de paix avec l’Italie, parce que cette ratification ferait courir les délais convenus pour l’évacuation militaire des pays ex-ennemis. Bien entendu, les Russes n’ont pas la moindre intention de retirer leurs troupes d’Autriche, de Hongrie. Ils préfèrent que les soldats anglais et américains demeurent en Italie, car la présence de ces armées étrangères est la meilleure propagande pour le communisme quand on sait exciter les passions xénophobes. Nous en avons fait l’expérience. A Berlin, les Soviétiques font une telle guerre des nerfs aux trois autres, que la ville vit en plein désordre ; le maire élu qui n’a pas l’agrément des Russes ne peut exercer ses fonctions, tandis que l’ancien, battu mais russophile, continue à signer les édits. La plus belle histoire est la découverte par les agents du contrôle américain de tout un matériel de précision pour l’armée rouge fabriqué dans la zone américaine de Berlin par une firme allemande. L’incident est peu de chose puisque toute l’Europe centrale œuvre pour l’armement soviétique, mais c’est un indice du travail souterrain qui s’opère en Allemagne. N’oublions pas que les Soviets gardent toujours en réserve Von Paulus et les généraux qui se sont ralliés au bolchévisme. Il circule en Allemagne des bruits sur quelques divisions allemandes qui seraient à l’entraînement quelque part à l’Est. Ces rumeurs, probablement fausses, mais répandues à dessein par l’U.R.S.S., s’accompagnent d’une intense propagande en faveur de l’unité de l’Allemagne sabotée par les Anglo-Saxons et les Français qui veulent imposer le fédéralisme, qui arrachent la Sarre et l’Alsace-Lorraine aux Germains – Parfaitement –. Nous l’avons entendu nous-même à la radio d’un jeune Saxon qui terminait par « Vive le cinquième Reich ! » Certains Allemands voient déjà la revanche sous forme d’une force populaire allemande soutenue par la puissante armée rouge écrasant les faibles gardiens de l’Ouest et libérant la patrie. A ceux qui en doutent, nous conseillons d’écouter Leipzig. C’est pourquoi la question de la Ruhr ne serait vraiment vitale que si nous avions comme en 1919 vingt ans devant nous, et l’Allemagne comme seule puissance continentale. Dans l’état présent, elle est parfaitement indifférente : avant que la Ruhr ait produit les 12.000 tonnes d’acier qu’on veut lui accorder, la face du monde aura bien changé.
CRITON