Criton – 1947-07-26 – La Bataille de la Ruhr

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Le courrier d’Aix – 1947-07-26 – La Vie Internationale.

 

La Bataille de la Ruhr

 

Voilà l’Europe coupée en deux. Il faut faire vivre ce corps estropié. A l’Est, la difficulté est d’ordre économique. A l’Ouest, elle est surtout politique : qui tient le Ruhr domine l’Europe Occidentale, le charbon et l’acier. Les Anglais y sont ; ils veulent y rester.

 

Imbroglio d’Intérêts

La nationalisation de la Ruhr, les Anglais n’y ont pas renoncé, comme nous le pensions. Nationaliser, c’est empêcher le capital américain de contrôler les entreprises et de s’assurer une participation aux brevets allemands d’inventions qui pourraient surclasser la technique américaine. C’est aussi pouvoir surveiller les exportations pour qu’elles ne concurrencent pas les industries britanniques. Par contre, les Anglais désirent élever la capacité de production allemande qui permettrait de payer la nourriture qui actuellement coûte aux Anglais des dollars. Les Français agitent l’épouvantail de la Ruhr, arsenal du pangermanisme. Mais il s’agit au fond d’autre chose : réserver une large part du charbon à l’industrie française et se défendre d’une concurrence jadis redoutable par ses bas prix de revient.

Les Anglais, au contraire, veulent demeurer les dispensateurs de la houille et régler aussi la capacité industrielle des pays du continent. Enfin, le groupe « Benelux » (Belgique, Hollande, Luxembourg) ne peut vivre que par une Allemagne active dont les exportations alimentent les ports d’Anvers et de Rotterdam. Leur intérêt est de pousser au maximum la production allemande dont la concurrence les gêne peu. Même si ces divergences finissaient par s’aplanir, il reste que l’Allemagne de l’Ouest et ses quarante millions d’habitants sur un maigre territoire, ne pourra subsister que par une surproduction industrielle difficile à placer en des temps normaux. C’est la situation laissée par le traité de Versailles cent fois aggravée. De tels artifices finissent toujours mal.

 

Le Capitalisme Soviétique

L’U.R.S.S. veut achever d’appliquer le plan Molotof. Les difficultés politiques ont été supprimées par la force, mais l’Europe Centrale n’en est pas plus viable. Voilà un territoire considérable dont la capacité industrielle est déjà faible et qui dépendra exclusivement de l’U.R.S.S. pour son ravitaillement en matières premières et en capitaux. La production agricole pourra-t-elle reprendre sans outillage ? Et où trouverait-elle des débouchés si l’Occident lui est fermé ? Pour organiser à son profit l’Europe Centrale, l’U.R.S.S. n’a eu qu’à reprendre les méthodes et la place du IIIème Reich. Capitalisme de proie s’il en est, car il asservit les entreprises sans leur fournir, comme le capitalisme privé, des moyens d’action. D’abord sous prétexte de réparations, les Soviets se sont emparés de toutes les participations allemandes. Secundo, dans les pays vaincus, ils ont imposé des réparations dont la Roumanie et la Hongrie s’acquittent en livrant une part du capital des entreprises nationales, tertio, dans tous les pays, amis ou ennemis, ils ont créé des sociétés mixtes qui, les nationalisations aidant, ont permis aux Soviets de contrôler les principales branches de l’activité économique. La Russie a dans les sociétés la majorité absolue et exploite à son profit. Les partenaires fournissent l’outillage et le travail. Ainsi ont-ils fait main basse partout sur le pétrole et la navigation fluviale. Ils se sont même emparés des actions des banques nationales qui, comme en Hongrie, appartenaient à des Français.

En zone allemande d’occupation une partie des usines a été démantelée et transportée en Russie. Le reste est géré par une « Sovietische Gesellschaft »  vaste société anonyme qui englobe presque toute l’industrie allemande. C’est le plus grand trust de l’Univers au sens exact du terme. Des sociétés mixtes fonctionnent en Pologne et vont s’abattre sur la Tchécoslovaquie. En fait de communisme, c’est une conquête financière, la forme la plus brutale d’exploitation humaine où les Allemands étaient passés maîtres.

 

En Grèce

La Grèce et l’Autriche seules, résistent. En Grèce, les Soviets savent qu’ils risquent une guerre si les Américains doivent vider la place. Ils ne se sont pas jusqu’ici montrés en personne. Ils continuent par le truchement de leurs satellites à entretenir la guerre civile dont le pays meurt peu à peu. Si grave que soit la situation, elle n’ira pas au-delà de la formation d’un gouvernement rebelle qui tiendra l’abcès ouvert.

 

Autriche

Plus dangereuse à notre sens, la situation en Autriche. Sous prétexte que les Allemands les avaient développés, les Russes se sont emparés des pétroles de Zistersdorf, des compagnies fluviales, de l’industrie lourde de leur zone. Ils ont même créé une banque d’Etat soviétique à Vienne. En Slovénie, les Yougoslaves entretiennent la guérilla. Le chancelier Figl néanmoins résiste, malgré la pression du général Koutousov. L’Autriche participera aux avantages du plan Marshall. Les Russes consentiront-ils à laisser entrer et sortir le produit des échanges ? Les Américains ont déjà exigé de superviser la distribution des secours qu’ils envoient en zone Russe.

 

Conclusion

La position américaine s’affaiblit ; des intérêts divergents opposent les Etats-Unis à leurs alliés d’Europe. La Russie organise son espace, Allemagne comprise, sans eux et contre eux ; le Congrès américain peu compréhensif rogne les crédits à l’Europe.

Enfin Bevin vient de faire un discours où tout comme M. Laski, il secoue le joug du dollar en termes assez rudes. Il y a deux hommes en Bevin, le ministre qui est homme d’Etat, le président de syndicats qui joue les démagogues. Ce double langage n’est pas de mise en ces temps fatidiques où tôt ou tard il faut renoncer ou se battre.

 

                                                                                      CRITON