Criton – 1948-05-29 – Discordes Autour d’Israël

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Le Courrier d’Aix – 1948-05-29 – La Vie Internationale.

 

Discordes Autour d’Israël

 

Walter Lippmann juge d’un mot juste les récents échanges diplomatiques Russo-Américains : « Pure propagande d’un côté, inexpérience politique de l’autre ». Il est sévère pour l’administration Truman ; faute d’une garantie d’assistance militaire à l’Europe Occidentale, les forces nationalistes ressuscitent ; le pacte de Bruxelles se relâche et restera lettre morte ; la politique envers l’Allemagne divise entre elles les Nations intéressées à son sort, au lieu de hâter l’intégration du pays vaincu dans l’Unité Européenne. Tout cela est exact.

 

Le Conflit Moral

La tension Russo-Américaine n’a fait que s’accentuer. La possibilité d’un accord avait soulevé inconsidérément l’enthousiasme des peuples inquiets. Cette alternance d’espoir et de dépression sert la politique Russe qui entretient sa force par l’agitation, l’alerte et la menace. Elle perdrait toute efficacité dans la conciliation. Mais il y a une raison plus profonde qui rend impossible toute entente. Le monde atlantique représente une civilisation sans mesure commune avec le monde oriental, et les diplomates de ce fait ne parlent pas la même langue.

Entre les grandes nations : France, Angleterre, Etats-Unis, les divergences d’intérêt se traitent comme des affaires ; l’idée d’un recours aux armes est exclu depuis la fin des conquêtes coloniales. Une guerre entre ces nations est inconcevable. En Russie, au contraire, la violence est le moyen normal des hommes d’état. Il suffit de rappeler par quels crimes s’est affermi le pouvoir stalinien : Lénine, Trotski, Toukhatchevski, Zinoviev, Kamenev et tant d’autres, tout comme au temps d’Ivan le Terrible ; la similitude des progrès scientifiques et techniques, une pseudo-idéologie populaire marquent le contraste entre les valeurs morales analogues au conflit qui opposa l’Empire Romain aux barbares du V° Siècle.

 

En Finlande

L’affaire Finlandaise rebondit. Pour avoir livré des réfugiés baltes aux Soviets, le ministre communiste Leino, désavoué par le Parlement, est contraint de démissionner. Là-dessus les grèves éclatent, les Comités d’action se mettent à l’œuvre. Tout se passe exactement comme à Prague en février. Staline alors avait été obligé d’en user plus prudemment avec les Finlandais ; sans doute, ce nouvel incident ne sera-t-il qu’une seconde étape, après la signature difficile du traité de Mars. L’issue n’est pas douteuse. Les jours de la carrière de Paasikivi sont comptés comme ceux de Benes.

 

Trieste

Et voici que l’affaire de Trieste mise en sommeil après l’attribution de la ville à l’Italie par les Franco-Anglo-Américains, se réveille à son tour. Il est encore trop tôt pour savoir de quelle nature sera l’action Russe. Les Soviets ont l’avantage de pouvoir se servir là de Tito et de le désavouer s’il échoue. Les préparatifs militaires se multiplient. On est assez inquiet à Rome ; les Etats-Unis vont essayer de prendre les devants comme à Trieste même et en Palestine pour éviter le choc contre l’Eglise. Dans les pays conquis par l’U.R.S.S., l’Eglise Catholique est le principal ennemi intérieur. Une vague violente de persécutions, d’exécutions de prêtres et de tortures s’étend en Albanie. En Yougoslavie on se contente de destituer les ecclésiastiques et de fermer les églises sous prétexte de complot. En Pologne et en Hongrie, ce sont les écoles et toutes les activités étrangères au culte qui sont peu à peu annihilées. En Tchécoslovaquie enfin, on se sert d’armes juridiques diverses pour étouffer l’influence du clergé. L’habileté du bolchévisme est d’adapter les moyens de pression au niveau de civilisation et au degré de résistance de chaque pays en cause. Mais la lutte contre l’Eglise est menée avec une violence qui rappelle les mœurs du XVI° Siècle.

 

La Palestine

Le conflit de Terre Sainte est devenu une querelle anglo-américaine. Les Etats-Unis ayant pris position pour l’état d’Israël, le Foreign Office soutenant la souveraineté arabe. L’opinion britannique a contribué aux difficultés de la diplomatie : Le « Manchester Gardian » accuse le gouvernement travailliste d’avoir fait d’Abdullah son instrument en Proche-Orient, de lui fournir des armes et des subsides – chose trop évidente pour être niée. Le malheureux Bevin qui collectionne les échecs, voit son plan près d’échouer. L’Etat d’Israël sera. L’U.R.S.S. saisissant l’occasion d’intervenir a déjà échangé des congratulations avec le président Ben Gurion et annonce l’envoi d’une mission diplomatique. La France ayant trop de liens avec le monde arabe et malgré des pressions maladroites, a sagement réservé sa décision. A l’heure où nous écrivons, les combats continuent. La trêve acceptée par les Juifs, est discutée par les Arabes. Ce qui rend difficile un accord, c’est que l’Egypte est entrée en lice et a engagé son prestige politique et militaire au service de la cause arabe. Chacun voudrait se réjouir de voir le peuple Juif prendre possession de son foyer national. Il est à craindre malheureusement que ce jeune état, loin d’être un centre de culture et de paix, ne devienne le nid de toutes sortes d’intrigues internationales. Il est regrettable en particulier que les nouveaux ministres d’Israël soient presque tous originaires d’Europe Centrale ou Orientale ; le Sionisme français, anglais, américain n’y a point part. De plus, si un accord est finalement imposé aux Arabes, il suffira d’une occasion malheureuse pour que la Terre Sainte soit à nouveau à feu et à sang.                                              

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1948-05-22 – Beaucoup de Bruit pour Rien

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Le courrier d’Aix – 1948-05-22 – La Vie Internationale.

 

Beaucoup de Bruit pour Rien

 

Notre dernière chronique s’arrêtait avant le grand éclat : la publication par Molotov de l’offre de négociations faite par Bedell Smith, ambassadeur américain, et la réponse russe. Grand espoir, puis grande déception, que de bêtises n’a-t-on pas écrites ? « Le plus grand événement diplomatique depuis la fin de la guerre ». De sang-froid, on dut s’apercevoir qu’il ne s’agissait que de manœuvres politiques. Il n’y avait rien de changé ; il n’y aura jamais d’accord tant que les trois quarts de l’Europe demeureront aux mains des Russes et ceux-là ne l’abandonneront pas de plein gré. Les risques de guerre demeurent.

 

L’offre Marshall

Voici l’histoire : Marshall, à l’insu de ses alliés Français et Anglais, offrait aux Russes une conversation diplomatique régulière sur les points de litige. Les méthodes publiques de conférence ayant échoué, un échange de notes précises et secrètes où l’on ne parlerait pas pour la galerie avait peut-être une chance. Washington énumérait ses griefs, Moscou en fit autant et donna sans aucun égard, une publicité complète aux deux notes. Bevin se montra surpris et froissé. Les Américains s’irritèrent de l’incorrection. Pourquoi cette démarche de Marshall ? De retour de la Conférence de Bogota, celui-ci fut effrayé des progrès de la psychose de guerre, de la nervosité des militaires, des préparatifs menaçants des Russes. Ambiance 1939. Il fallait donc que la diplomatie américaine se couvrit devant l’opinion. Si la guerre éclatait, il fallait prouver qu’on avait tout fait pour l’éviter. De plus, quoi qu’en dise Marshall, l’élection présidentielle qui, en fait se décidera le mois prochain, joue un rôle considérable. Truman espère encore garder le pouvoir et son administration se cramponne. Devant la menace des événements, les Etats-Unis devaient se ménager une bonne conscience, si peu de confiance qu’ils aient dans le succès de leur démarche.

 

La Manœuvre Russe

Les Russes ont aussitôt retourné la manœuvre contre Marshall. En rendant publique l’offre confidentielle de négociations à deux, ils affaiblissaient la position américaine auprès des Anglais en donnant à ceux-ci l’impression que les Etats-Unis étaient prêts à partager le monde en deux sphères d’influence. La mauvaise humeur de Bevin montre que le coup a porté. Il en faut peu au sein du parti travailliste pour ranimer les prétentions américaines, et s’exciter sur un rapprochement anglo-soviétique. Bonne opération aussi pour les Russes en vue de la propagande intérieure : montrer au peuple les intentions pacifiques de l’U.R.S.S., montrer aussi qu’on cherche à faire la paix avec elle, parce qu’elle est assez forte pour l’imposer. Enfin, on accentuait le désarroi dans l’opinion américaine et renforçait la position du candidat du 3ème parti aux élections : Henri Wallace.

 

La Lettre de Staline

C’est celui-ci qui offrit à Staline l’occasion de compléter l’action de Molotov. Wallace exposait dans une lettre ouverte au maître du Kremlin, avec d’assez dures vérités que celui-ci semble avoir très bien prises, des principes de paix russo-américains dont la naïveté, si elle est calculée, nous effraie. « La paix entre nous est possible à ces conditions, si Wallace est élu président, car l’actuel gouvernement des E.U. poursuit une politique agressive, répond Staline en substance. Tous les pacifistes américains devront donc voter pour Wallace. Echec à Truman.

Que conclure de tout cela ? Peut-être rien ; phases d’une lutte dont l’issue peut être proche ou lointaine. Cependant à l’écoute de Radio-Moscou et de son commentateur Leontiev, on sent que les Russes s’intéressent à l’action diplomatique ; ils relèvent, depuis le coup de Prague, tous les bruits de négociations ou de missions éventuelles. Ils veulent forcer les Etats-Unis à faire un pas vers eux ou les mettre dans leur tort. Ils savent qu’ils ne peuvent avancer sans guerre au-delà des limites atteintes, et peut-être seraient-ils satisfaits que les alliés de l’ouest consentent à reconnaître leurs conquêtes. En somme, un nouveau Munich ne serait pas pour leur déplaire.

Par ailleurs, on a à Washington beaucoup critiqué Marshall ; « stupide diplomatie » écrit-on. Pour peu qu’ils s’enferrent, les Américains, au jour du conflit, feront figure d’agresseur.

 

Préparatifs

Signalons encore la demande d’armes aux Etats-Unis du Danemark et de la Norvège ; les déclarations inquiétantes de Montgomery auxquelles le général Juin a fait écho, et surtout la proposition formelle d’alliance militaire entre les Etats-Unis et l’Union Européenne occidentale formulée par la Commission du Sénat américain. Ces alarmes dérivent-elles de renseignements qui nous échappent ou veut-on raidir l’opinion et intimider la Russie en lui faisant croire que l’on est prêt aux pires éventualités ? C’est ce que nous sommes incapables de décider.

 

Palestine

Il faut bien en parler ; la diplomatie Marshall n’a pas craint le ridicule, en reconnaissant dans les douze heures, le nouvel état juif, proclamé le 15 mai, pour devancer la Russie, dit-on, qui vient effectivement d’en faire autant, pour rattraper les voix juives qui échappaient à Truman. Les combats en Palestine se sont multipliés ; on conserve néanmoins l’impression qu’on négocie et le plan d’Abdullah et des Anglais finira probablement par se faire jour. Il n’en reste pas moins que la force s’exerce, et que c’est la force qui décidera de l’accord final, parce que chaque parti, en s’emparant de gages politiques et stratégiques fera pression sur l’autre. C’est ce qu’il fallait éviter : la Force, toujours la force. N’y a-t-il en 1948 encore que des solutions militaires ? Et croit-on, après tant de déceptions que ce sont des solutions ?

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1948-05-15 – Hésitations

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Le Courrier d’Aix – 1948-05-15 – La Vie Internationale.

 

Hésitations

 

« La meilleure chose à faire est de ne rien faire » semble être le mot d’ordre des diplomates ces temps-ci ; que ce soient les Juifs ou les Arabes, les Russes à Berlin, les Américains à Francfort, les Anglais à Londres et à La Haye ou les Nations Unies devant leur propre destin, chacun semble conclure qu’il vaut mieux laisser la situation évoluer d’elle-même, que depuis qu’on s’abstient, les choses semblent avoir un peu meilleure façon… Prudente conduite qui dans d’autres domaines, sinon tous, gagnerait à être appliquée souvent.

La revue de la semaine sera donc négative.

 

Marshall et les Seize

La première chose à ne pas faire, a dit Marshall en substance aux seize sénateurs qui voulaient réformer l’O.N.U. et la guérir de sa paralysie, c’est de la tuer ; en abolissant le Veto, on chasserait la Russie et ses satellites de l’Assemblée. Il en resterait que des Nations désunies, car beaucoup hésiteraient à s’associer à un organisme qui ne serait plus universel. Même impuissante, l’O.N.U. reste une possibilité. Par sa présence, elle maintient une précieuse fiction. La division du monde en deux blocs hostiles n’apparaît pas irrévocable. Il vaut mieux que les Russes paralysent l’O.N.U. que de s’en retirer. Comment fonderait-on une troisième Ligue, après la mort des deux premières ?

 

En Allemagne

L’hésitation, de part et d’autre, à faire sauter les ponts, se prolonge. Les Russes ne rencontrent pas grand succès en Allemagne Occidentale. Les agents communistes et ceux de « Freies Deutschland » ne réussissent pas à organiser un plébiscite en faveur de l’Unité Allemande ; les désertions de soldats Russes qui se multiplient ne servent pas la propagande et à l’intérieur de la zone, un gouvernement central aurait besoin d’un minimum de soutien populaire qui manque. Mais le fond de l’affaire n’est pas là. La Russie craint une rupture commerciale entre l’Est et l’Ouest. Comment les satellites et surtout la Tchécoslovaquie récemment annexée où la résistance est si vive en profondeur, pourrait-elle exister si les matières premières et les débouchés commerciaux lui manquaient brusquement à l’Ouest. Les Américains ont été très habiles en admettant, en préconisant même, le maintien des échanges qu’ils auraient pu interdire. Ils enlèvent un gros argument à leurs adversaires qui crient à l’impérialisme économique ; ils allègent la tâche réservée au plan Marshall et empêchent les Soviets de sauter le pas.

Ce qui contribue en outre à retarder à l’Ouest, les décisions finales, c’est l’opposition irréductible de la France à tout ce qui pourrait dans l’avenir, surtout éloigné, rendre caduc le contrôle de la Ruhr. De nouvelles divergences avec les Américains ont fait ajourner les pourparlers.

 

Le Discours Bevin

  1. Bevin réussit à décevoir alternativement ses amis et ses adversaires. Son dernier discours montre bien que l’Angleterre non plus n’a pas sauté le pas. Pour que la Grande-Bretagne associe son destin à l’Europe, il faudrait que les Dominions en fassent autant. Ce qui revient à dire qu’il faudrait que Le Cap soit dans la Manche. M, Eden, en l’absence de son chef Churchill, est en opposition au fond avec les discours et l’action de celui-ci à La Haye, approuve le travailliste Bevin, si bien que le projet d’Union Européenne reçoit plus d’hommage que d’appui pratique.

 

A La Haye

Au Congrès de La Haye se réunissaient des gens de pays et d’opinions divers qui se croyaient d’accord pour fonder la nouvelle Europe. Comme toujours, on vit s’affronter les doctrinaires qui voulaient proclamer le royaume d’Utopie et lui donner un chef, et les politiques qui, conscients à l’extrême des difficultés de réalisation, voulaient s’en tenir à nommer des Comités. Entre les deux, M. Paul Reynaud aurait voulu qu’on fît quelque chose de concret : Constituer un Parlement virtuel de la nouvelle Europe, en faisant élire des délégués dans chaque pays. Il fut battu. Si bien qu’on n’a rien fait à La Haye, sinon de s’y disputer ; cette foire n’est pas un succès, indigne même des personnalités présentes. On sait trop que les factions politiques veulent s’emparer de l’organisation future comme d’un moyen de domination. Contre la prétention du Socialisme à faire de l’Europe Occidentale son terrain d’expérience et son troisième monde, toutes les bonnes volontés qui sont légion viendront se briser et c’est la paix en définitive qui y perdra ses chances.

 

La Palestine

Nous parlons de la Palestine sans plaisir. D’abord parce que c’est une vilaine histoire qui est une honte pour tous, pour les Juifs qui y ont gâché leur cause, pour les Arabes qui en ont fait une combinaison politique, pour les Anglais et les Américains qui y ont donné le spectacle de l’incohérence, de la palinodie, de la faiblesse morale. Pour l’heure, nous serions en peine d’y voir clair. On peut se demander même si les acteurs savent quel rôle ils jouent. Mais l’impression demeure, là aussi, que les trois partis – l’Anglais formant le 3ème – hésitent devant toute démarche irréparable. Que n’ont-ils confié au temps et à la nature des choses le soin d’arranger une situation que le Juif et l’Arabe de la rue n’auraient jamais rendu tragique.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1948-05-08 – La Pause

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Le Courrier d’Aix – 1948-05-08 – La Vie Internationale.

 

La Pause

 

Deux semaines de silence. Les Soviets n’ont guère fait parler d’eux. On s’accorde cependant à ne pas croire à la trêve. Dans sa dernière lettre encyclique, le Pape, en demandant d’instantes prières pour la paix, semble bien la croire menacée. A notre avis, il est impossible de prévoir ce que feront les maîtres du Kremlin ; évidemment depuis la fin de l’automne, le temps ne travaille pas pour eux ; le rapide redressement économique de l’Europe, l’esquisse d’une union occidentale, le recul considérable du communisme, le succès du plan Marshall et d’autre part les très médiocres progrès de la reconstruction en U.R.S.S., tout cela pèse beaucoup plus lourd dans la balance que le coup de Prague. Voici comment on pose aujourd’hui la question : les Russes attendront-ils le coup de grâce que les Américains seront prêts à leur asséner en 1952 ou essayeront-ils de vaincre avant, faute de croire aux possibilités d’une entente pacifique.

 

La Situation aux U.S.A.

La confusion qui règne dans la politique aux U.S.A. s’est encore aggravée depuis notre dernière chronique. L’élection présidentielle se joue entre gens de peu d’autorité. Le favori, Strassen voit se coaliser contre lui des intérêts considérables ; on ne sait trop pourquoi le pauvre Truman est discrédité ; on n’est pas tendre aux U.S.A. pour les hommes qui déclinent. Si bien que des questions d’importance primordiale ne peuvent être réglées, comme le prêt-bail militaire et l’envoi d’armes aux pays d’Europe et les différentes modalités du projet de conscription. A cette absence d’autorité présidentielle s’ajoute comme toujours les difficultés inhérentes à la lourde machinerie administrative, à la procédure lente et compliquée du Congrès américain ; le système des sessions très espacées retardera sans doute le prêt-bail jusqu’en janvier. Vice inhérent aux démocraties qui a bien failli causer leur perte.

 

Accord Militaire et Tentatives de Pool Monétaire

Bien que les résultats concrets ne soient pas encore bien spectaculaires, on ne peut qu’admirer les efforts faits par la France, l’Angleterre et les pays du Benelux pour coordonner leur politique. L’accord militaire, la constitution d’un Etat-major collectif, la répartition des effectifs, la standardisation des armements, tout cela est réglé en principe ; plus difficile à se décider était la création d’une monnaie de compte échangeable entre les 5 pays et qui compliquait la mise en commun d’une partie des avoirs en dollars à provenir du plan Marshall pour compenser le déséquilibre des échanges entre les participants. Il ne semble pas que la Belgique, pays créditeur, ait accepté d’emblée de renoncer à cet avantage au profit des Franco-Anglais. Elle connait aussi la « famine de dollars » et ne veut pas qu’une partie de ceux que les Etats-Unis lui accordent se change en un « dollar européen » qui cesserait d’être convertible en dollar véritablement international. Il y a néanmoins une bonne volonté si évidente que l’on trouvera bien un compromis ; la Finance n’est-elle pas l’art des formules magiques ?

 

L’Allemagne et les « Trois »

Que ce soit du côté Russe ou du côté des Trois, le problème allemand n’évolue guère, on attend toujours des événements comme la fusion des trois zones ou un gouvernement populaire en zone russe, qui n’arrivent jamais. Visiblement, aucun des deux camps n’ose le premier prendre des décisions irrévocables ; les Russes parce qu’ils se rendent compte qu’ils ont 95% des Allemands contre eux en zone alliée, et sans doute 99 dans la leur. Dans ces conditions, toute représentation populaire serait trop manifestement vide de sens. Du côté allié, il y a quelque chose d’analogue ; la gêne qu’éprouve l’occupant à forcer l’occupé à décider de son propre sort en fonction d’un état d’occupation dont on ne voit pas la fin. Tout ce qu’on pourra faire demeurera provisoire et artificiel ; la situation n’est pas très différente de celle des Allemands en France, sous Pétain. Et en Allemagne actuelle, il n’y a même pas de Pétain. Côté diplomatique, ajoutons que l’accord entre la France et les Etats-Unis et sur d’autres points avec l’Angleterre, n’est pas encore complet. La France trouve que les concessions qu’elle a déjà faites sur la question de l’avenir de l’Allemagne ne sont pas assez payées et que sa sécurité dans un avenir lointain mais prévisible n’est plus assurée. Le danger allemand n’existe plus mais pour des raisons géographiques et démographiques permanentes, il peut renaître un jour.

 

Le Déclin du Socialisme

En marge des événements quotidiens, un phénomène politique significatif : la crise du Socialisme ; ce n’est ni la première ni la dernière. Le parti socialiste a sa physionomie et son tempérament comme les peuples et comme les personnes. Son caractère est la discussion perpétuelle et la capitulation régulière devant les forces qui montent et triomphent. Fractions de gauche, de droite et du centre ont toujours tiraillé les partis, que ce soit à Londres, à Paris, à Rome ou ailleurs. En ce moment à Londres, les trois branches se détachent ; les « Cryptocommunistes » qui ont envoyé le télégramme à Nenni, les droitiers qui vont accompagner Churchill au Congrès paneuropéen de la Haye ; même crise en Italie à la suite des élections, et latente en France. Ce qui est nouveau c’est que le Socialisme lui-même perd de son crédit. Il n’apparait plus comme un parti d’avenir. On lui reproche même dans les masses d’engendrer la bureaucratie et la sclérose économique, de promettre aux électeurs une sécurité sociale illusoire et d’abaisser en définitive le niveau de vie qu’il prétend élever.

 

                                                                                  CRITON

 

 

Criton – 1948-05-01- La Politique et les Fantômes

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Le Courrier d’Aix – 1948-05-01 – La Vie Internationale.

 

La Politique et les Fantômes

 

Après les élections d’Italie, on pensait pouvoir reprendre confiance ; l’équilibre des forces, à défaut de bonne volonté, pouvait maintenir la paix. Des esprits sérieux parlaient même d’une nouvelle orientation de la politique soviétique, de l’envoi d’une mission américaine à Moscou. Et puis sont venues les déclarations Forrestal-Bradley, des bruits de concentration de troupes russes en Hongrie, de mystérieux parachutages en France et en Italie ; la psychose de guerre a repris ses accès. La lutte en Palestine complète le tableau. La situation demeure sérieuse ; elle ne cessera jamais de l’être. Mais le péril est-il si proche ?

 

Les Déclarations Américaines

Forrestal, secrétaire à la défense et Bradley, chef d’état-major, ont déclaré en substance qu’il fallait de toute nécessité et urgence modifier le système militaire américain, conçu pour faire face à des périls lointains, alors que la guerre pouvait éclater bientôt. En effet, si « conscription sélective », service obligatoire, répartition des crédits entre l’aviation et les autres forces, rien de tout cela n’a été voté, les projets sont encore controversés ; l’opinion américaine très inquiète de la situation, certes, voudrait cependant que la défense soit confiée exclusivement aux armes scientifiques et aux spécialistes qui s’en servent. Elle répugne à la conscription. Il y a là pour les militaires une partie difficile à jouer ; d’abord s’entendre entre eux, ce qui est déjà presque un miracle ; ensuite convaincre le pays qu’ils ont raison, que les crédits demandés sont indispensables et leur méthode la bonne ; puis emporter le vote du Congrès ; On comprend qu’ils se servent de tous les moyens de persuasion dont ils disposent et même d’épouvantails.

 

La Garantie à l’Europe

On n’est pas plus avancé en fait sur la garantie à l’Europe. Le président Truman dont le prestige va déclinant, s’est presque engagé. Les pays en cause, les  Quatre, d’autres peut-être, comme les scandinaves et l’Italie, veulent des garanties en bonne forme. Ils veulent être défendus sur place, c’est-à-dire sur le Rhin ou l’Elbe ou à Trieste, et non abandonnés après un simulacre de combat aux rigueurs de l’invasion. Ils veulent aussi de la poudre et des balles, c’est-à-dire un prêt-bail militaire pour le temps de paix. Tout cela, les Etats-Unis semblent prêts à l’accorder, mais encore faudrait-il que leur appui représente une force immédiatement disponible, ce qui n’est pas encore le cas.

 

Et les Autres

Nous persistons à ne pas croire que les Soviets se proposent d’attaquer. Ce qui était possible l’année passée quand rien, rigoureusement ne pouvait arrêter un soldat rouge, ne l’est plus tout à fait, (les cinquièmes colonnes ont perdu de leur pouvoir). Les Russes ont, d’autre part complètement démonté le réseau des chemins de fer allemands, réduits à quelques lignes à une seule voie ; le réseau polonais ne vaut guère mieux. Quant au routes, elles n’ont pas été remises en état dans l’ensemble, pas même en Russie. La situation intérieure en U.R.S.S. ne s’améliore pas ; le même malaise, chose curieuse, s’étend à toute l’Europe. Il ne serait pas impossible que les hommes de ce continent soient avides seulement de paix et liberté, et prêts à mal répondre à leurs maîtres et à leur propagande ; le peuple russe n’est pas facile, une fois irrité. Le climat nulle part n’est favorable aux grandes aventures militaires.

 

La Palestine

La grande presse semble avoir découvert le problème palestinien et naturellement crie au drame, au désastre et à la guerre. Nos lecteurs qui voient s’avancer en zigzags souvent déconcertants comme toujours en Orient la solution depuis longtemps préparée par les Anglais et leur ami Abdullah, seront moins émus. Les Juifs défiés sur le terrain militaire ont voulu faire mieux. Ils ont, avec les aides les plus diverses, constitué une armée et s’en servent. Ils s’assurent aussi des positions stratégiques importantes qu’ils pensent tenir le jour où il faudra bien s’entendre. Abdullah s’avance avec prudence, car ses effectifs ne sont pas énormes et un échec militaire ferait s’écrouler toutes les chances de compromis. Qu’on nous pardonne le paradoxe mais ce serait alors que la vraie guerre commencerait. Pour le moment, les opérations militaires ont plus d’envergure géographique que de violence. On pense plus aux négociations futures qu’au combat présent. L’équilibre est néanmoins difficile à maintenir, car le fanatisme juif et le fanatisme arabe qui s’excitent à l’arrière pourraient bouleverser les plans raisonnables.

Comment les trois grands, France, Angleterre et Etats-Unis s’en tireront-ils ? La France propose ses services ; reviendrons-nous en Orient en uniforme ? Le projet d’une force militaire des trois pays occupant la Palestine confiée administrativement à l’O.N.U. parait probable. Pratiquement il est plein de difficultés. L’essentiel est de maintenir l’U.R.S.S. à l’écart.

 

La Course à la Présidence

N’oublions pas l’élection aux U.S.A. Voilà les derniers tuyaux : Truman est hors de course ; Eisenhower ayant refusé, les démocrates ont perdu toute chance. Côté républicain, Mac Arthur est tombé. Taft est abandonné et Dewey n’a aucun appui populaire. Strassen est grand favori. A la surprise générale, il l’a emporté aux élections primaires ; les gens très sages lui préfèreraient Vandenberghe ; un outsider est encore possible.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1948-04-24 – L’Occident s’Organise

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Le Courrier d’Aix – 1948-04-24 – La Vie Internationale.

 

L’Occident s’Organise

 

L’optimisme était justifié ; depuis les grèves de décembre, l’opinion occidentale a pris conscience du danger ; dans les trois domaines, militaire, économique et spirituel, l’action a été prompte plus qu’on osait l’espérer. Mais les objectifs réels de la politique soviétique demeurent obscurs ; veut-elle seulement consolider au maximum les conquêtes de l’armée rouge, dont le coup de Prague serait l’achèvement ou bien, le glacis une fois organisé, le départ serait-il donné à une nouvelle avance au risque de complications fatales ? Nous nous refusons à le croire, mais dans les pays anglo-saxons, et particulièrement en Angleterre, on ne croit pas à une trêve durable. On peut, à coup sûr, prédire de nouvelles émotions.

 

Les Elections Italiennes

Elles sont conformes aux pronostics qu’on pouvait faire depuis plusieurs semaines ; le plus significatif c’est que ce sont les milieux les plus évolués dans les centres ouvriers du Nord, qui ont donné plus de voix à la démocratie chrétienne qu’on n’y pouvait raisonnablement compter. Sur les masses moins conscientes de leur intérêt et du prestige national, le Front Populaire a conservé son influence. La promesse de partage des terres avait aidé beaucoup la propagande. Quoi qu’il en soit, le gouvernement de Gasperi sera pleinement maître de son destin et l’Italie est assez forte et assez aidée, pour jouer son rôle dans l’union occidentale. Des désordres graves sont matériellement impossibles pour l’heure.

 

L’Evolution de la Politique Anglaise

La majorité des députés britanniques, tant travaillistes que conservateurs, suffisamment alarmés par les incidents de Berlin et de Vienne accuse M. Bevin de complaisance et de faiblesse à l’égard des Soviets, et on a vu à l’inauguration de la statue de Roosevelt, que la masse des Anglais, rassurée par le vote du plan Marshall qui soulage la Grande Bretagne des dangers les plus immédiats, a changé d’attitude à l’égard des Etats-Unis. Une vague de sympathie profonde, un sentiment de solidarité anglo-saxonne s’est exprimé qu’on n’aurait pas rencontré il y a quelques mois. A l’égard de l’union européenne aussi un mouvement d’opinion sincère et spontané pousse le gouvernement anglais à franchir le pas décisif vers une collaboration continentale durable qui, nous l’avons dit, serait une véritable évolution dans la politique du Foreign Office.

Un nuage cependant : trente et un rebelles parmi les députés travaillistes ont envoyé le 10 avril, un télégramme de souhaits de victoire à Nenni, le chef socialiste italien qui fait bloc avec les communistes. L’ex-chancelier de l’échiquier Dalton, qui fut évincé par Sir Strafford Cripps ne serait pas, dit-on, étranger à l’affaire. L’indignation de la majorité des travaillistes, Morrison en tête a été violente. On enquête, et des sanctions sont prévues contre les cryptocommunistes, ce qui en dit long sur l’état d’esprit qui règne à Londres.

 

L’Allemagne

De tous côtés bien des difficultés ont été aplanies. Depuis l’affaire de Berlin, la réalisation de la trizone, longtemps différée par la France, paraît s’imposer comme indispensable au relèvement de l’Allemagne pour le profit de l’ensemble européen dont elle est une pièce essentielle ; sur le régime de la Ruhr, on paraît aussi d’accord. L’Allemagne occidentale sera un véritable Etat, une pluralité d’états plutôt étroitement confédérés auxquels l’aide du plan Marshall, la collaboration des responsables allemands, et la volonté des seize nations, donneront une existence viable malgré la coupure d’avec la zone russe, elle-même organisée en états satellites de l’U.R.S.S. Du côté des cinq signataires du pacte de Bruxelles, ce sont les conversations d’Etat-Major qui avancent le plus vite. On s’accorde pour une défense commune de la ligne du Rhin.

 

L’Affaire Palestinienne

Comme il était inévitable, le conflit judéo-arabe s’aggravant, devenant une véritable guerre raciale, a pris les proportions d’une affaire mondiale. On s’explique mieux dès lors les raisons qui ont poussé les Etats-Unis à se déjuger en substituant au plan de partage une tutelle de l’O.N.U. Malgré la violence des combats, une trêve se dessine. C’est sous le signe de l’anticommunisme que les Etats Arabes se rallieront à la politique américaine et accepteront, après avoir reçu une satisfaction de principe sur le fond même de la question palestinienne, c’est-à-dire une suzeraineté arabe, que les minorités juives jouiront d’une large autonomie et d’une possibilité d’immigration ; le moment est venu où l’ensemble des Etats Arabes, y compris la Syrie, le Liban et l’Irak feront un bloc avec les pays d’Orient déjà ralliés aux directives américaines ; la Perse, la Turquie, le Yémen et l’Arabie Séoudite, peut-être même l’Egypte qui ne saurait demeurer seule.

Comme nous l’avions dit, l’émir de Transjordanie, Abdullah avec ses troupes d’élite est prêt à appuyer le gouvernement provisoire que l’O.N.U. installera en Palestine. En sorte qu’un accord complet des Anglais, des Américains et des Arabes apparaît possible. Le danger communiste – on l’a vu aux élections d’Algérie – semble plus fort pour les Arabes que leur nationalisme.

Souhaitons que cette sagesse soit durable.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1948-04-17 – Pétards et Coups d’Epingles

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Le Courrier d’Aix – 1948-04-17 – La Vie Internationale.

 

Pétards et Coups d’Epingles

 

Les esprits se calment peu à peu. L’affaire de Berlin se dilue en  enquêtes, notes et controverses ; les chicanes de Vienne, soulevées par les Soviets, ont passé presque inaperçues. On s’habitue.

 

La Révolte de Bogota

Reconnaissons-le ; ce fut un coup de maître des Bolcheviques de porter la révolution en Colombie, paisible depuis 45 ans.

La Colombie est un fief, presque une colonie des Etats-Unis. Toute l’organisation économique du pays a été leur œuvre. En choisissant Bogota, la capitale, comme siège de la conférence panaméricaine qui devait s’occuper de la défense de l’hémisphère, des crédits aux petits états et des colonies européennes du nouveau monde, les Etats-Unis voulaient réunir les délégués de l’Amérique latine dans l’atmosphère la plus propice à leur influence. A peine assis, les délégués entendent des coups de feu dans la rue ; la ville est pillée ; le sang coule ; M. Marshall descend à la cave et commande l’avion de retour. Puis, on se ressaisit, le président de la Colombie rétablit l’ordre ; la conférence reprendra ses travaux.

L’alerte néanmoins laissera des traces profondes. Naturellement on a arrêté des communistes, et le même jour un complot était découvert au Paraguay. Les Soviets ont voulu montrer qu’aucune région du globe n’est hors de leur portée, même cet hémisphère occidental sur lequel veillent jalousement les Etats-Unis. Ceux-ci ont encaissé le coup non sans émotions. Ils ont été surpris. Il est sûr que leur détermination à agir et à réarmer n’en sera que plus forte.

 

Le Fond de l’Histoire

Que les Soviets soient dans l’affaire, nul doute ; qu’ils y soient seuls c’est peu probable. Il n’y a guère que 8.000 communistes en Colombie et on n’a trouvé que deux Russes. N’oublions pas que les Etats-Unis contre lesquels le complot était dirigé, ont d’autres ennemis en Amérique et tout d’abord, Perón, le dictateur d’Argentine, tantôt bien, tantôt mal, avec les rouges selon son intérêt tout comme Hitler avec Staline. Perón mène en Amérique latine le combat contre les Etats-Unis, allié à tous ceux qui les haïssent soit par intérêt commercial, soit par antagonisme idéologique, soit encore pour des mobiles purement sentimentaux.

 

L’Affaire des Falkland

La révolution de Colombie n’est pas sans relation avec l’affaire des Falkland qui mit récemment aux prises l’Angleterre d’une part, l’Argentine et le Chili de l’autre. Les républiques américains ont des visées d’expansion vers l’Arctique et veulent créer un mouvement d’opinion hostile à la « colonisation » européenne du nouveau monde ; dépouiller l’Angleterre, la France et la Hollande de leurs possessions. En d’autres temps les Etats-Unis fidèles à Monroe, auraient appuyé le mouvement. Mais pour diverses raisons et surtout pour ne pas créer à l’Angleterre, déjà accablée, de nouveaux embarras, ils ont soutenu le statu-quo, c’est-à-dire l’Angleterre tant aux Falkland qu’au Honduras. Colère à Buenos-Ayres. Enfin, les républiques latines sont jalouses de l’intérêt que les Etats-Unis portent à l’Europe, indignées de ne recevoir que 500 millions de crédits quand l’Europe reçoit cinq milliards. Ajoutez à cela le début d’une crise économique et vous comprendrez que le climat est favorable à l’émeute.

 

Tactique Soviétique

Constante dans ses procédés, la politique des Soviets est très mobile sur ses objectifs. Elle cherche le terrain favorable à l’agitation et se retire d’où il se montre défavorable. La France et l’Italie ne rendent pas. On les abandonne. Les élections d’Algérie venant après l’échec des grèves de décembre et différents revers électoraux ont fait de la France un mauvais placement. Aussi les fonds du P.C. sont en baisse et leurs organes se raréfient. En Italie, la Russie s’est résignée à la défaite de dimanche prochain. En refusant à l’Italie l’entrée à l’O.N.U. elle a porté un dernier coup à ses partisans dans la péninsule. Sur Trieste aussi l’U.R.S.S. a pris position contre la restitution après quinze jours d’hésitation.

 

En Palestine

Entre le dollar et la papauté la partie n’était pas égale, mais le foyer d’incendie en Palestine est bien tentant. On a acquis la preuve que Juifs et Arabes qui maintenant se livrent des batailles rangées et meurtrières reçoivent un appui soviétique ; armes de part et d’autre et du côté juif des instructeurs et des terroristes professionnels. On peut se demander depuis quelques jours si cela précisément n’incitera pas les deux parties à faire la trêve.

 

Conclusion

Cette politique soviétique présente des avantages. A Berlin et à Vienne, grâce à leurs coups d’épingles, les Russes ont obtenu un contrôle sur tous les mouvements des Anglo-Saxons, sur leurs transports, sur leur communications aériennes et même téléphoniques. Ils ont rendu plus difficile, moins sûr, plus désagréable le séjour dans les deux villes ; et surtout, en occupant la scène diplomatique, sur des points précis, avec toute la violence acquise, ils empêchent leurs adversaires de prendre l’initiative et peuvent, protégés par l’agitation et le bruit, avancer en silence ailleurs, en Chine, en Iran ou en Corée. Par contre, ils multiplient le nombre et l’activité de leurs ennemis et rendent chaque jour plus improbable une solution pacifique à longue échéance. Mais la cherchent-ils ?

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1948-04-10 – Escarmouche

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Le Courrier d’Aix – 1948-04-10 – La Vie Internationale.

 

Escarmouche

 

La bataille pour Berlin a donné le frisson à tout le monde sauf aux hommes d’Etat. L’Union Soviétique a besoin d’impressionner par des manifestations de puissance l’électeur de demain qui va d’instinct vers le plus fort. La peur de la guerre paralyse l’esprit d’entreprise et gène la reconstruction ; double raison d’inquiéter.

 

Le Challenge Economique

Comme l’a dit Marshall, rien ne servirait d’abattre le bolchévisme par la force, s’il n’était vaincu d’abord sur le terrain économique. La bataille sera gagnée d’avance et peut-être – tout est possible – évitée, si le retour à l’équilibre s’effectue plus vite et mieux à l’Ouest qu’à l’Est ; si surtout, l’écart déjà énorme entre les niveaux de vie des travailleurs des deux portions du monde va s’accentuant à mesure que la paix, ou ce qui en tient lieu, dure. C’est bien ce que les statistiques et l’aspect même des villes d’Europe continentale montrent. Le vote final du plan Marshall qui vient d’intervenir, rend certaine la continuité de ce redressement. Un courant d’idées encore confus pénètre les travailleurs, les fait douter de ceux qu’ils croyaient aveuglément leurs défenseurs naturels. Des signes irrécusables surgissent : hier, les élections algériennes, demain si nous ne nous trompons, les italiennes.

De l’autre côté du rideau de fer, les statistiques sont suspectes, mais certains faits sont éloquents. En U.R.S.S. en particulier, après la bonne récolte de l’été, une vague d’euphorie était passée ; la réforme monétaire a complètement changé l’humeur. Les plaintes ont afflué ; le ministre de l’économie a été destitué et accusé de sabotage. Non seulement les marchandises n’ont pas abondé comme on l’avait promis, mais les malfaçons se multiplient. La charge des armements égale à celle que supportent les Etats-Unis, écrase un pays dix fois moins riche. Il semble aussi que le Kominform dans ses calculs se trompe sur l’efficacité d’une propagande quelle qu’elle soit. Hitler a passé par là et 34 ans de bourrage de crâne. Il n’y a plus d’astuce inédite.

 

L’Affaire de Berlin

Le scénario est demeuré classique. Il y a plus de six mois qu’il était prêt ; nous en avions parlé. Les Occidentaux avaient eu le temps d’y parer. Il s’agit de rendre matériellement intenable la présence des 3 alliés dans la capitale. Evidemment, les Russes n’avaient pas la naïveté de croire que les Etats-Unis allaient céder et quitter Berlin ; outre la perte de prestige, ç’eut été rendre effective une république populaire de l’Allemagne orientale qui existe déjà virtuellement, à laquelle il ne manque qu’un siège et une tête.

Donc les Russes ont coupé les communications ferroviaires entre Berlin et la zone anglaise. Les Américains ont riposté en coupant la route de Postdam et occupé le siège des chemins de fer ; puis après cet échange de mauvais procédés, tout semble rentrer dans l’ordre ; les Russes espéraient peut-être un incident sanglant, mais de part et d’autre, les éléments militaires en place sont choisis parmi les plus disciplinés. Il n’y a eu qu’une collision d’avions. Un fait cependant demeure. A moins d’un modus vivendi que pourraient peut-être trouver Montgomery, qui vient d’arriver, et le général Sokolovski, le conseil quadripartite ne fonctionne plus et l’Allemagne de l’Est n’aura plus d’autre contact avec celle de l’Ouest que par quelques trocs commerciaux.

 

Un Plan

Nous sommes heureux de rencontrer dans le « Monde » une suggestion excellente.

Pourquoi, au lieu de jouer une partie sur l’échiquier de Berlin, les Alliés ne vont-ils pas résolument au-devant du désir des Allemands et que les Russes prétendent appuyer ? Qu’on fasse donc voter les Allemands et qu’ils choisissent leur gouvernement central. L’unité politique serait décidée par la majorité et l’unité économique s’imposerait. Qu’on offre aux Russes d’organiser dans les quatre zones des élections libres surveillées par des Commissions internationales ; qu’on laisse ensuite aux  Allemands la responsabilité de leur organisation interne, on mettrait ainsi les Russes au pied du mur ; nul doute qu’ils s’y refuseraient et les Allemands, s’il était besoin, sauraient au moins qui leur ment.

Qu’une telle suggestion vienne d’un journal officieux français est à nos yeux un événement. L’opinion chez nous a été lente à désapprendre de craindre le « boche », à admettre qu’un ennemi si proche et si puissant qu’on avait cru vaincre et qui s’était si vite relevé était cette fois incapable pour deux générations au moins, non seulement d’être menaçant, mais même de n’être plus, par son dénuement, une charge et une gêne pour le reste du monde. Il aurait fallu comprendre aussi que l’occupation militaire même était une erreur coûteuse et inutile, car le jour où, comme en 36, elle deviendrait nécessaire, elle aurait justement pris fin. Comme dit le rédacteur du « Monde » :

Qu’on le veuille ou non, les Alliés devront se délester un jour de ce poids trop lourd qui excède leurs forces et leur capacité d’entente ».

Ajoutons qu’il serait bon que les Allemands s’accusent eux-mêmes de leurs maux au lieu d’en maudire l’occupant.

 

                                                                        CRITON

Criton – 1948-04-03 – Armes Matérielles et Spirituelles

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Le Courrier d’Aix – 1948-04-03 – La Vie Internationale.

 

Armes Matérielles et Spirituelles

 

Après les gestes d’éclat de ces derniers jours, les politiques se recueillent tandis que sur le plan militaire les mesures concrètes se précisent : les Etats-Unis maintiennent en activité vingt mille officiers de réserve, renforcent les postes de l’Alaska, mettent au point un nouveau plan de recrutement immédiat. On parle d’un nouveau prêt-bail pour les armées de l’Occident, du réarmement de quarante divisions françaises, de l’envoi de plusieurs contingents en Afrique du Nord. Des pourparlers secrets viseraient à l’établissement de nouvelles bases dans l’Arctique. Enfin, pour la publicité, des sous-marins fantômes d’une puissance étrangère rôdent près des côtes américaines du Pacifique.

 

Le Conseil de Contrôle de Berlin

Un premier signe de détente du côté russe. D’abord on n’a jamais tant parlé de paix, même de démobilisation ; à Berlin, il y a dix jours, le maréchal Sokolovski avait brutalement mis fin aux réunions du Conseil quadripartite qui est censé coordonner l’activité des puissances occupantes en Allemagne, sous prétexte que les décisions prises à Londres par la France, l’Angleterre et les Etats-Unis contrevenaient aux accords de Postdam et rendaient impossible la coopération de la Russie. On croyait à une rupture. Les Soviets organisaient rapidement leur zone sur le modèle des autres satellites de l’Est. Devant la ferme attitude du général Clay et de Robertson, le maréchal Sokolovski a reçu de nouvelles instructions et, sous certaines conditions, le Conseil des Quatre à Berlin, reprendrait ses séances. En tout cas, quelles que soient les menaces et les difficultés, les Alliés de l’Ouest ne quitteront pas Berlin.

 

La Finlande

On ne sait toujours rien des négociations entre Staline et la délégation finlandaise à Moscou. Il y aura un traité, sans nul doute, mais sera-t-il aussi sévère que les Russes le voulaient ? Les Finlandais ont pris leur temps et le maréchal Mannerheim n’est pas pour rien en Suède : les Etats-Unis ne sont pas absents de la coulisse. Les trois pays scandinaves Norvège, Suède et Danemark directement visés par l’avance Russe prennent de concert des précautions militaires. Les Soviets accusent la Norvège de négocier avec les Etats-Unis l’octroi de bases au Cap Nord et dans l’Ile Jan Mayen aux approches de Spitzberg ; toute action soviétique rencontrera de rapides contre-mesures.

 

L’Union Européenne

On a beaucoup commenté les vacances que prend le Comité des Seize qui doit coordonner l’effort des Nations européennes en fonction du plan Marshall, aujourd’hui voté. Les difficultés viennent des Anglais. L’organisme permanent qui doit être créé aurait, selon les vœux de l’Amérique, à sa tête un secrétaire général qui aurait le droit de coordonner l’économie européenne. Un véritable esprit européen naîtrait de cet organisme central aux pouvoirs forts et effectifs. Cela aurait pour les Européens un autre avantage, celui d’éviter un contrôle direct des États-Unis sur la répartition des crédits et des marchandises réclamé par le Congrès mais rejeté par les nations européennes jalouses de leur souveraineté. Mais les Anglais hésitent à se soumettre à une autorité qu’ils ne pourraient récuser. Ils voudraient s’en tenir à un Comité de gestion où chaque pays conserverait sa liberté d’action.

 

L’Attitude Travailliste

Les hésitations de Monsieur Bevin ne sont pas partagées par tous les membres de son parti. Bon nombre voudraient voir l’Angleterre prendre l’initiative d’un parlement européen et d’un véritable super gouvernement dont leur pays ferait partie. Une autre évolution de leur part est fort intéressante. Dans un remarquable article, M. Crossman souligne que c’est de l’attitude des socialistes anglais que dépend la paix du monde. Il est frappé de l’incertitude qui divise les socialistes d’Europe et les capitulations successives que, soit par faiblesse, soit par indécision, ces partis ont consenti dans tous les pays ceinturés par l’U.R.S.S. En prenant une position nette et énergique contre le totalitarisme soviétique, en affirmant leurs principes démocratiques comme irréductibles devant la menace, ils pourraient créer un front européen solide qui serait une force morale contre l’invasion orientale. Cette attitude d’un ancien « rebelle » est à rapprocher du voyage aux Etats-Unis et des déclarations très fermes de M. Lasky qui, il n’y a pas très longtemps, visitait Staline et montrait de l’indulgence aux intentions du Kremlin. Ce revirement et la purge qui s’effectue dans l’administration anglaise … à l’endroit des communistes, montre que des esprits qui s’étaient révélés doctrinaires peuvent en Angleterre modifier leur opinion à la lumière des événements. Nous leur en rendons bien hautement hommage.

 

Le Discours Pontifical

Le Souverain Pontife n’a pas hésité, devant la gravité universellement reconnue du scrutin du 18 avril, à donner aux Italiens des directives particulièrement graves. Le Vatican a toujours répugné à se mêler aux querelles politiques, mais il s’agit aujourd’hui d’autre chose : l’avenir de la civilisation chrétienne : l’accès au pouvoir des communistes en Italie rendrait impossible le séjour à Rome de la Papauté. Le départ d’une telle puissance morale serait le signe précurseur de la fin de l’Europe. Contre ce péril majeur, les catholiques d’Italie ont développé tous leurs moyens ; c’est dans la péninsule une lutte d’homme à homme, de conscience à conscience. Aussi, la voix du pape sera-t-elle d’une grande portée.

On ne peut, a-t-il dit, servir deux maîtres : Dieu et Staline, dirons-nous.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1948-03-27 – La Fin du Commencement

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Le Courrier d’Aix – 1948-03-27 – La Vie Internationale.

 

La Fin du Commencement

 

Les leçons de l’histoire serviraient-elles ? « Chaque position perdue aujourd’hui, a dit Byrnes, devra être reconquise plus tard à grand peine ». Les Etats-Unis ont agi : ils ont accepté le risque de guerre, ils ont parlé le seul langage que les Hitler et les Staline comprennent : celui de la Force. On a été surpris à Moscou ; l’élection présidentielle, l’imminente crise économique, croyait-on, devaient suffire à paralyser les U.S.A.

 

Que se Passera-t-il ?

Si l’on écoutait Washington, la guerre serait à nos portes, Il est difficile de mesurer à quel degré d’émotion il faut porter les jeunes Américains pour leur faire accepter le service militaire. Mais il est aussi dans la manière américaine de mettre le public devant les conséquences des responsabilités que l’on prend, et les dangers qu’on court. Rien n’indique cependant que la situation échappe aux dirigeants. Moscou masquera son recul ; les Russes ont mille moyens de semer le trouble dans le monde sans provoquer la guerre. Mais, comme nous l’avons dit depuis longtemps, le coup de grâce se prépare et quand tout sera prêt…

Pour l’instant, nous sommes dans la guerre froide, comme dans l’autre à l’automne 42, la marée change de sens.

 

Trieste

En chargeant M. Bidault d’annoncer à l’Italie que les trois Alliés lui rendraient Trieste. Les Anglo-Saxons ont voulu marquer avec la France leur solidarité. Ils ont, a-t-on dit, devancé l’intention Russe d’influencer les élections du 18 avril en proposant eux-mêmes le retour de Trieste à l’Italie. Quoi qu’il en soit, ils ont délibérément pris une position à la fois politique et militaire sur ce point difficile où nous savons que des troubles étaient en préparation. Ils ont mis les communistes italiens en posture délicate et certainement orienté le vote d’un peuple très patriote. En tout état de cause d’ailleurs, le succès des rouges ne semblait pas probable. Mais leur effectif qui eut pu être de 45% tomberait à 35% et l’Italie sera solidement liée au bloc occidental.

L’Union douanière avec la France et, sans doute, malgré la résistance des Anglais, la restitution de ses anciennes colonies, l’admission à l’O.N.U. et finalement l’adhésion au pacte de Bruxelles signé l’autre jour, sanctionneront le retour de l’Italie dans le camp des nations civilisées.

 

La Politique Etrangère Anglaise

Mais revenons au pacte de Bruxelles : on a publié une amusante photo où Bevin à Bruxelles, la tête entre les mains en proie à de tumultueuses réflexions, écoute le discours de Bidault, et un article aussi objectif qu’ingénu de « L’Economist » pose la grande question : L’Angleterre, en signant le pacte de Bruxelles, est-elle sincère ? La politique traditionnelle de la Grande-Bretagne est-elle définitivement renversée ? Chaque fois en effet qu’elle s’est alliée à l’Europe, c’est qu’un danger pressant menaçait l’équilibre du continent indispensable à son intérêt et à sa sécurité. Mais sitôt le danger passé, Albion retournait à son isolement et reprenait la politique impériale, laissant les Européens meurtris panser leurs plaies. Le pacte de Bruxelles est-il encore une fois un pacte de circonstance, ou bien marque-t-il la volonté de réaliser les Etats-Unis d’Europe et d’intégrer définitivement les Iles Britanniques au continent tant économiquement que politiquement ? Notre conviction est que les Anglais n’ont pas choisi encore ; ils ont laissé ouvertes les deux issues : bloc européen ou bloc impérial, sincères en ce sens qu’ils n’ont pas exclu de devenir européens, avec l’espoir sans doute de n’y être pas contraints. Jamais cependant dans l’histoire, l’Angleterre n’a pris avec le continent des engagements aussi formels. C’est qu’elle est de tous les grands pays du monde, celui dont la situation est la plus difficile : définitivement incapable de se suffire, il faudra bien un jour s’associer à un grand ensemble. Le premier pas est fait. Les autres suivront-ils ?

 

La Palestine

On en parlera toujours ; la guerre entre Juifs et Arabes se poursuit et quelques Anglais tombent dans la bagarre. Les Américains si décidés en d’autres points ont, le mot est de mise, cafouillé étrangement sur celui-là. Ils établissent le plan de partage, l’abandonnent, parlent d’une occupation à trois, puis en dernière heure, proposent la tutelle de l’O.N.U. Il faut à tout prix éviter qu’un foyer de guerre ne se crée, qui ferait l’affaire des Soviets. Il ne faut pas mécontenter les Arabes et faire accepter aux Juifs un modus vivendi. Mais ceux-ci vont proclamer le 15 mai, quand les Anglais partiront, l’Etat Juif. Quadrature du cercle…

 

En Grèce

Nous avons été inquiets le jour où le jeune général américain Van Fleet, à peine débarqué, proclamait sa confiance dans une prochaine victoire des troupes gouvernementales grecques : quelle présomption ! Les Soviétiques tiennent là leur guerre d’Espagne et ils sauront la prolonger ; la situation, loin de s’apaiser, s’aggrave : très vilaine affaire qui durera jusqu’au jour fatal.

 

                                                                                  CRITON