Criton – 1948-05-08 – La Pause

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Le Courrier d’Aix – 1948-05-08 – La Vie Internationale.

 

La Pause

 

Deux semaines de silence. Les Soviets n’ont guère fait parler d’eux. On s’accorde cependant à ne pas croire à la trêve. Dans sa dernière lettre encyclique, le Pape, en demandant d’instantes prières pour la paix, semble bien la croire menacée. A notre avis, il est impossible de prévoir ce que feront les maîtres du Kremlin ; évidemment depuis la fin de l’automne, le temps ne travaille pas pour eux ; le rapide redressement économique de l’Europe, l’esquisse d’une union occidentale, le recul considérable du communisme, le succès du plan Marshall et d’autre part les très médiocres progrès de la reconstruction en U.R.S.S., tout cela pèse beaucoup plus lourd dans la balance que le coup de Prague. Voici comment on pose aujourd’hui la question : les Russes attendront-ils le coup de grâce que les Américains seront prêts à leur asséner en 1952 ou essayeront-ils de vaincre avant, faute de croire aux possibilités d’une entente pacifique.

 

La Situation aux U.S.A.

La confusion qui règne dans la politique aux U.S.A. s’est encore aggravée depuis notre dernière chronique. L’élection présidentielle se joue entre gens de peu d’autorité. Le favori, Strassen voit se coaliser contre lui des intérêts considérables ; on ne sait trop pourquoi le pauvre Truman est discrédité ; on n’est pas tendre aux U.S.A. pour les hommes qui déclinent. Si bien que des questions d’importance primordiale ne peuvent être réglées, comme le prêt-bail militaire et l’envoi d’armes aux pays d’Europe et les différentes modalités du projet de conscription. A cette absence d’autorité présidentielle s’ajoute comme toujours les difficultés inhérentes à la lourde machinerie administrative, à la procédure lente et compliquée du Congrès américain ; le système des sessions très espacées retardera sans doute le prêt-bail jusqu’en janvier. Vice inhérent aux démocraties qui a bien failli causer leur perte.

 

Accord Militaire et Tentatives de Pool Monétaire

Bien que les résultats concrets ne soient pas encore bien spectaculaires, on ne peut qu’admirer les efforts faits par la France, l’Angleterre et les pays du Benelux pour coordonner leur politique. L’accord militaire, la constitution d’un Etat-major collectif, la répartition des effectifs, la standardisation des armements, tout cela est réglé en principe ; plus difficile à se décider était la création d’une monnaie de compte échangeable entre les 5 pays et qui compliquait la mise en commun d’une partie des avoirs en dollars à provenir du plan Marshall pour compenser le déséquilibre des échanges entre les participants. Il ne semble pas que la Belgique, pays créditeur, ait accepté d’emblée de renoncer à cet avantage au profit des Franco-Anglais. Elle connait aussi la « famine de dollars » et ne veut pas qu’une partie de ceux que les Etats-Unis lui accordent se change en un « dollar européen » qui cesserait d’être convertible en dollar véritablement international. Il y a néanmoins une bonne volonté si évidente que l’on trouvera bien un compromis ; la Finance n’est-elle pas l’art des formules magiques ?

 

L’Allemagne et les « Trois »

Que ce soit du côté Russe ou du côté des Trois, le problème allemand n’évolue guère, on attend toujours des événements comme la fusion des trois zones ou un gouvernement populaire en zone russe, qui n’arrivent jamais. Visiblement, aucun des deux camps n’ose le premier prendre des décisions irrévocables ; les Russes parce qu’ils se rendent compte qu’ils ont 95% des Allemands contre eux en zone alliée, et sans doute 99 dans la leur. Dans ces conditions, toute représentation populaire serait trop manifestement vide de sens. Du côté allié, il y a quelque chose d’analogue ; la gêne qu’éprouve l’occupant à forcer l’occupé à décider de son propre sort en fonction d’un état d’occupation dont on ne voit pas la fin. Tout ce qu’on pourra faire demeurera provisoire et artificiel ; la situation n’est pas très différente de celle des Allemands en France, sous Pétain. Et en Allemagne actuelle, il n’y a même pas de Pétain. Côté diplomatique, ajoutons que l’accord entre la France et les Etats-Unis et sur d’autres points avec l’Angleterre, n’est pas encore complet. La France trouve que les concessions qu’elle a déjà faites sur la question de l’avenir de l’Allemagne ne sont pas assez payées et que sa sécurité dans un avenir lointain mais prévisible n’est plus assurée. Le danger allemand n’existe plus mais pour des raisons géographiques et démographiques permanentes, il peut renaître un jour.

 

Le Déclin du Socialisme

En marge des événements quotidiens, un phénomène politique significatif : la crise du Socialisme ; ce n’est ni la première ni la dernière. Le parti socialiste a sa physionomie et son tempérament comme les peuples et comme les personnes. Son caractère est la discussion perpétuelle et la capitulation régulière devant les forces qui montent et triomphent. Fractions de gauche, de droite et du centre ont toujours tiraillé les partis, que ce soit à Londres, à Paris, à Rome ou ailleurs. En ce moment à Londres, les trois branches se détachent ; les « Cryptocommunistes » qui ont envoyé le télégramme à Nenni, les droitiers qui vont accompagner Churchill au Congrès paneuropéen de la Haye ; même crise en Italie à la suite des élections, et latente en France. Ce qui est nouveau c’est que le Socialisme lui-même perd de son crédit. Il n’apparait plus comme un parti d’avenir. On lui reproche même dans les masses d’engendrer la bureaucratie et la sclérose économique, de promettre aux électeurs une sécurité sociale illusoire et d’abaisser en définitive le niveau de vie qu’il prétend élever.

 

                                                                                  CRITON