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Le Courrier d’Aix – 1948-05-15 – La Vie Internationale.
Hésitations
« La meilleure chose à faire est de ne rien faire » semble être le mot d’ordre des diplomates ces temps-ci ; que ce soient les Juifs ou les Arabes, les Russes à Berlin, les Américains à Francfort, les Anglais à Londres et à La Haye ou les Nations Unies devant leur propre destin, chacun semble conclure qu’il vaut mieux laisser la situation évoluer d’elle-même, que depuis qu’on s’abstient, les choses semblent avoir un peu meilleure façon… Prudente conduite qui dans d’autres domaines, sinon tous, gagnerait à être appliquée souvent.
La revue de la semaine sera donc négative.
Marshall et les Seize
La première chose à ne pas faire, a dit Marshall en substance aux seize sénateurs qui voulaient réformer l’O.N.U. et la guérir de sa paralysie, c’est de la tuer ; en abolissant le Veto, on chasserait la Russie et ses satellites de l’Assemblée. Il en resterait que des Nations désunies, car beaucoup hésiteraient à s’associer à un organisme qui ne serait plus universel. Même impuissante, l’O.N.U. reste une possibilité. Par sa présence, elle maintient une précieuse fiction. La division du monde en deux blocs hostiles n’apparaît pas irrévocable. Il vaut mieux que les Russes paralysent l’O.N.U. que de s’en retirer. Comment fonderait-on une troisième Ligue, après la mort des deux premières ?
En Allemagne
L’hésitation, de part et d’autre, à faire sauter les ponts, se prolonge. Les Russes ne rencontrent pas grand succès en Allemagne Occidentale. Les agents communistes et ceux de « Freies Deutschland » ne réussissent pas à organiser un plébiscite en faveur de l’Unité Allemande ; les désertions de soldats Russes qui se multiplient ne servent pas la propagande et à l’intérieur de la zone, un gouvernement central aurait besoin d’un minimum de soutien populaire qui manque. Mais le fond de l’affaire n’est pas là. La Russie craint une rupture commerciale entre l’Est et l’Ouest. Comment les satellites et surtout la Tchécoslovaquie récemment annexée où la résistance est si vive en profondeur, pourrait-elle exister si les matières premières et les débouchés commerciaux lui manquaient brusquement à l’Ouest. Les Américains ont été très habiles en admettant, en préconisant même, le maintien des échanges qu’ils auraient pu interdire. Ils enlèvent un gros argument à leurs adversaires qui crient à l’impérialisme économique ; ils allègent la tâche réservée au plan Marshall et empêchent les Soviets de sauter le pas.
Ce qui contribue en outre à retarder à l’Ouest, les décisions finales, c’est l’opposition irréductible de la France à tout ce qui pourrait dans l’avenir, surtout éloigné, rendre caduc le contrôle de la Ruhr. De nouvelles divergences avec les Américains ont fait ajourner les pourparlers.
Le Discours Bevin
- Bevin réussit à décevoir alternativement ses amis et ses adversaires. Son dernier discours montre bien que l’Angleterre non plus n’a pas sauté le pas. Pour que la Grande-Bretagne associe son destin à l’Europe, il faudrait que les Dominions en fassent autant. Ce qui revient à dire qu’il faudrait que Le Cap soit dans la Manche. M, Eden, en l’absence de son chef Churchill, est en opposition au fond avec les discours et l’action de celui-ci à La Haye, approuve le travailliste Bevin, si bien que le projet d’Union Européenne reçoit plus d’hommage que d’appui pratique.
A La Haye
Au Congrès de La Haye se réunissaient des gens de pays et d’opinions divers qui se croyaient d’accord pour fonder la nouvelle Europe. Comme toujours, on vit s’affronter les doctrinaires qui voulaient proclamer le royaume d’Utopie et lui donner un chef, et les politiques qui, conscients à l’extrême des difficultés de réalisation, voulaient s’en tenir à nommer des Comités. Entre les deux, M. Paul Reynaud aurait voulu qu’on fît quelque chose de concret : Constituer un Parlement virtuel de la nouvelle Europe, en faisant élire des délégués dans chaque pays. Il fut battu. Si bien qu’on n’a rien fait à La Haye, sinon de s’y disputer ; cette foire n’est pas un succès, indigne même des personnalités présentes. On sait trop que les factions politiques veulent s’emparer de l’organisation future comme d’un moyen de domination. Contre la prétention du Socialisme à faire de l’Europe Occidentale son terrain d’expérience et son troisième monde, toutes les bonnes volontés qui sont légion viendront se briser et c’est la paix en définitive qui y perdra ses chances.
La Palestine
Nous parlons de la Palestine sans plaisir. D’abord parce que c’est une vilaine histoire qui est une honte pour tous, pour les Juifs qui y ont gâché leur cause, pour les Arabes qui en ont fait une combinaison politique, pour les Anglais et les Américains qui y ont donné le spectacle de l’incohérence, de la palinodie, de la faiblesse morale. Pour l’heure, nous serions en peine d’y voir clair. On peut se demander même si les acteurs savent quel rôle ils jouent. Mais l’impression demeure, là aussi, que les trois partis – l’Anglais formant le 3ème – hésitent devant toute démarche irréparable. Que n’ont-ils confié au temps et à la nature des choses le soin d’arranger une situation que le Juif et l’Arabe de la rue n’auraient jamais rendu tragique.
CRITON