Criton – 1948-05-22 – Beaucoup de Bruit pour Rien

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Le courrier d’Aix – 1948-05-22 – La Vie Internationale.

 

Beaucoup de Bruit pour Rien

 

Notre dernière chronique s’arrêtait avant le grand éclat : la publication par Molotov de l’offre de négociations faite par Bedell Smith, ambassadeur américain, et la réponse russe. Grand espoir, puis grande déception, que de bêtises n’a-t-on pas écrites ? « Le plus grand événement diplomatique depuis la fin de la guerre ». De sang-froid, on dut s’apercevoir qu’il ne s’agissait que de manœuvres politiques. Il n’y avait rien de changé ; il n’y aura jamais d’accord tant que les trois quarts de l’Europe demeureront aux mains des Russes et ceux-là ne l’abandonneront pas de plein gré. Les risques de guerre demeurent.

 

L’offre Marshall

Voici l’histoire : Marshall, à l’insu de ses alliés Français et Anglais, offrait aux Russes une conversation diplomatique régulière sur les points de litige. Les méthodes publiques de conférence ayant échoué, un échange de notes précises et secrètes où l’on ne parlerait pas pour la galerie avait peut-être une chance. Washington énumérait ses griefs, Moscou en fit autant et donna sans aucun égard, une publicité complète aux deux notes. Bevin se montra surpris et froissé. Les Américains s’irritèrent de l’incorrection. Pourquoi cette démarche de Marshall ? De retour de la Conférence de Bogota, celui-ci fut effrayé des progrès de la psychose de guerre, de la nervosité des militaires, des préparatifs menaçants des Russes. Ambiance 1939. Il fallait donc que la diplomatie américaine se couvrit devant l’opinion. Si la guerre éclatait, il fallait prouver qu’on avait tout fait pour l’éviter. De plus, quoi qu’en dise Marshall, l’élection présidentielle qui, en fait se décidera le mois prochain, joue un rôle considérable. Truman espère encore garder le pouvoir et son administration se cramponne. Devant la menace des événements, les Etats-Unis devaient se ménager une bonne conscience, si peu de confiance qu’ils aient dans le succès de leur démarche.

 

La Manœuvre Russe

Les Russes ont aussitôt retourné la manœuvre contre Marshall. En rendant publique l’offre confidentielle de négociations à deux, ils affaiblissaient la position américaine auprès des Anglais en donnant à ceux-ci l’impression que les Etats-Unis étaient prêts à partager le monde en deux sphères d’influence. La mauvaise humeur de Bevin montre que le coup a porté. Il en faut peu au sein du parti travailliste pour ranimer les prétentions américaines, et s’exciter sur un rapprochement anglo-soviétique. Bonne opération aussi pour les Russes en vue de la propagande intérieure : montrer au peuple les intentions pacifiques de l’U.R.S.S., montrer aussi qu’on cherche à faire la paix avec elle, parce qu’elle est assez forte pour l’imposer. Enfin, on accentuait le désarroi dans l’opinion américaine et renforçait la position du candidat du 3ème parti aux élections : Henri Wallace.

 

La Lettre de Staline

C’est celui-ci qui offrit à Staline l’occasion de compléter l’action de Molotov. Wallace exposait dans une lettre ouverte au maître du Kremlin, avec d’assez dures vérités que celui-ci semble avoir très bien prises, des principes de paix russo-américains dont la naïveté, si elle est calculée, nous effraie. « La paix entre nous est possible à ces conditions, si Wallace est élu président, car l’actuel gouvernement des E.U. poursuit une politique agressive, répond Staline en substance. Tous les pacifistes américains devront donc voter pour Wallace. Echec à Truman.

Que conclure de tout cela ? Peut-être rien ; phases d’une lutte dont l’issue peut être proche ou lointaine. Cependant à l’écoute de Radio-Moscou et de son commentateur Leontiev, on sent que les Russes s’intéressent à l’action diplomatique ; ils relèvent, depuis le coup de Prague, tous les bruits de négociations ou de missions éventuelles. Ils veulent forcer les Etats-Unis à faire un pas vers eux ou les mettre dans leur tort. Ils savent qu’ils ne peuvent avancer sans guerre au-delà des limites atteintes, et peut-être seraient-ils satisfaits que les alliés de l’ouest consentent à reconnaître leurs conquêtes. En somme, un nouveau Munich ne serait pas pour leur déplaire.

Par ailleurs, on a à Washington beaucoup critiqué Marshall ; « stupide diplomatie » écrit-on. Pour peu qu’ils s’enferrent, les Américains, au jour du conflit, feront figure d’agresseur.

 

Préparatifs

Signalons encore la demande d’armes aux Etats-Unis du Danemark et de la Norvège ; les déclarations inquiétantes de Montgomery auxquelles le général Juin a fait écho, et surtout la proposition formelle d’alliance militaire entre les Etats-Unis et l’Union Européenne occidentale formulée par la Commission du Sénat américain. Ces alarmes dérivent-elles de renseignements qui nous échappent ou veut-on raidir l’opinion et intimider la Russie en lui faisant croire que l’on est prêt aux pires éventualités ? C’est ce que nous sommes incapables de décider.

 

Palestine

Il faut bien en parler ; la diplomatie Marshall n’a pas craint le ridicule, en reconnaissant dans les douze heures, le nouvel état juif, proclamé le 15 mai, pour devancer la Russie, dit-on, qui vient effectivement d’en faire autant, pour rattraper les voix juives qui échappaient à Truman. Les combats en Palestine se sont multipliés ; on conserve néanmoins l’impression qu’on négocie et le plan d’Abdullah et des Anglais finira probablement par se faire jour. Il n’en reste pas moins que la force s’exerce, et que c’est la force qui décidera de l’accord final, parce que chaque parti, en s’emparant de gages politiques et stratégiques fera pression sur l’autre. C’est ce qu’il fallait éviter : la Force, toujours la force. N’y a-t-il en 1948 encore que des solutions militaires ? Et croit-on, après tant de déceptions que ce sont des solutions ?

 

                                                                                            CRITON