Criton – 1948-04-10 – Escarmouche

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Le Courrier d’Aix – 1948-04-10 – La Vie Internationale.

 

Escarmouche

 

La bataille pour Berlin a donné le frisson à tout le monde sauf aux hommes d’Etat. L’Union Soviétique a besoin d’impressionner par des manifestations de puissance l’électeur de demain qui va d’instinct vers le plus fort. La peur de la guerre paralyse l’esprit d’entreprise et gène la reconstruction ; double raison d’inquiéter.

 

Le Challenge Economique

Comme l’a dit Marshall, rien ne servirait d’abattre le bolchévisme par la force, s’il n’était vaincu d’abord sur le terrain économique. La bataille sera gagnée d’avance et peut-être – tout est possible – évitée, si le retour à l’équilibre s’effectue plus vite et mieux à l’Ouest qu’à l’Est ; si surtout, l’écart déjà énorme entre les niveaux de vie des travailleurs des deux portions du monde va s’accentuant à mesure que la paix, ou ce qui en tient lieu, dure. C’est bien ce que les statistiques et l’aspect même des villes d’Europe continentale montrent. Le vote final du plan Marshall qui vient d’intervenir, rend certaine la continuité de ce redressement. Un courant d’idées encore confus pénètre les travailleurs, les fait douter de ceux qu’ils croyaient aveuglément leurs défenseurs naturels. Des signes irrécusables surgissent : hier, les élections algériennes, demain si nous ne nous trompons, les italiennes.

De l’autre côté du rideau de fer, les statistiques sont suspectes, mais certains faits sont éloquents. En U.R.S.S. en particulier, après la bonne récolte de l’été, une vague d’euphorie était passée ; la réforme monétaire a complètement changé l’humeur. Les plaintes ont afflué ; le ministre de l’économie a été destitué et accusé de sabotage. Non seulement les marchandises n’ont pas abondé comme on l’avait promis, mais les malfaçons se multiplient. La charge des armements égale à celle que supportent les Etats-Unis, écrase un pays dix fois moins riche. Il semble aussi que le Kominform dans ses calculs se trompe sur l’efficacité d’une propagande quelle qu’elle soit. Hitler a passé par là et 34 ans de bourrage de crâne. Il n’y a plus d’astuce inédite.

 

L’Affaire de Berlin

Le scénario est demeuré classique. Il y a plus de six mois qu’il était prêt ; nous en avions parlé. Les Occidentaux avaient eu le temps d’y parer. Il s’agit de rendre matériellement intenable la présence des 3 alliés dans la capitale. Evidemment, les Russes n’avaient pas la naïveté de croire que les Etats-Unis allaient céder et quitter Berlin ; outre la perte de prestige, ç’eut été rendre effective une république populaire de l’Allemagne orientale qui existe déjà virtuellement, à laquelle il ne manque qu’un siège et une tête.

Donc les Russes ont coupé les communications ferroviaires entre Berlin et la zone anglaise. Les Américains ont riposté en coupant la route de Postdam et occupé le siège des chemins de fer ; puis après cet échange de mauvais procédés, tout semble rentrer dans l’ordre ; les Russes espéraient peut-être un incident sanglant, mais de part et d’autre, les éléments militaires en place sont choisis parmi les plus disciplinés. Il n’y a eu qu’une collision d’avions. Un fait cependant demeure. A moins d’un modus vivendi que pourraient peut-être trouver Montgomery, qui vient d’arriver, et le général Sokolovski, le conseil quadripartite ne fonctionne plus et l’Allemagne de l’Est n’aura plus d’autre contact avec celle de l’Ouest que par quelques trocs commerciaux.

 

Un Plan

Nous sommes heureux de rencontrer dans le « Monde » une suggestion excellente.

Pourquoi, au lieu de jouer une partie sur l’échiquier de Berlin, les Alliés ne vont-ils pas résolument au-devant du désir des Allemands et que les Russes prétendent appuyer ? Qu’on fasse donc voter les Allemands et qu’ils choisissent leur gouvernement central. L’unité politique serait décidée par la majorité et l’unité économique s’imposerait. Qu’on offre aux Russes d’organiser dans les quatre zones des élections libres surveillées par des Commissions internationales ; qu’on laisse ensuite aux  Allemands la responsabilité de leur organisation interne, on mettrait ainsi les Russes au pied du mur ; nul doute qu’ils s’y refuseraient et les Allemands, s’il était besoin, sauraient au moins qui leur ment.

Qu’une telle suggestion vienne d’un journal officieux français est à nos yeux un événement. L’opinion chez nous a été lente à désapprendre de craindre le « boche », à admettre qu’un ennemi si proche et si puissant qu’on avait cru vaincre et qui s’était si vite relevé était cette fois incapable pour deux générations au moins, non seulement d’être menaçant, mais même de n’être plus, par son dénuement, une charge et une gêne pour le reste du monde. Il aurait fallu comprendre aussi que l’occupation militaire même était une erreur coûteuse et inutile, car le jour où, comme en 36, elle deviendrait nécessaire, elle aurait justement pris fin. Comme dit le rédacteur du « Monde » :

Qu’on le veuille ou non, les Alliés devront se délester un jour de ce poids trop lourd qui excède leurs forces et leur capacité d’entente ».

Ajoutons qu’il serait bon que les Allemands s’accusent eux-mêmes de leurs maux au lieu d’en maudire l’occupant.

 

                                                                        CRITON