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Le Courrier d’Aix – 1948-04-17 – La Vie Internationale.
Pétards et Coups d’Epingles
Les esprits se calment peu à peu. L’affaire de Berlin se dilue en enquêtes, notes et controverses ; les chicanes de Vienne, soulevées par les Soviets, ont passé presque inaperçues. On s’habitue.
La Révolte de Bogota
Reconnaissons-le ; ce fut un coup de maître des Bolcheviques de porter la révolution en Colombie, paisible depuis 45 ans.
La Colombie est un fief, presque une colonie des Etats-Unis. Toute l’organisation économique du pays a été leur œuvre. En choisissant Bogota, la capitale, comme siège de la conférence panaméricaine qui devait s’occuper de la défense de l’hémisphère, des crédits aux petits états et des colonies européennes du nouveau monde, les Etats-Unis voulaient réunir les délégués de l’Amérique latine dans l’atmosphère la plus propice à leur influence. A peine assis, les délégués entendent des coups de feu dans la rue ; la ville est pillée ; le sang coule ; M. Marshall descend à la cave et commande l’avion de retour. Puis, on se ressaisit, le président de la Colombie rétablit l’ordre ; la conférence reprendra ses travaux.
L’alerte néanmoins laissera des traces profondes. Naturellement on a arrêté des communistes, et le même jour un complot était découvert au Paraguay. Les Soviets ont voulu montrer qu’aucune région du globe n’est hors de leur portée, même cet hémisphère occidental sur lequel veillent jalousement les Etats-Unis. Ceux-ci ont encaissé le coup non sans émotions. Ils ont été surpris. Il est sûr que leur détermination à agir et à réarmer n’en sera que plus forte.
Le Fond de l’Histoire
Que les Soviets soient dans l’affaire, nul doute ; qu’ils y soient seuls c’est peu probable. Il n’y a guère que 8.000 communistes en Colombie et on n’a trouvé que deux Russes. N’oublions pas que les Etats-Unis contre lesquels le complot était dirigé, ont d’autres ennemis en Amérique et tout d’abord, Perón, le dictateur d’Argentine, tantôt bien, tantôt mal, avec les rouges selon son intérêt tout comme Hitler avec Staline. Perón mène en Amérique latine le combat contre les Etats-Unis, allié à tous ceux qui les haïssent soit par intérêt commercial, soit par antagonisme idéologique, soit encore pour des mobiles purement sentimentaux.
L’Affaire des Falkland
La révolution de Colombie n’est pas sans relation avec l’affaire des Falkland qui mit récemment aux prises l’Angleterre d’une part, l’Argentine et le Chili de l’autre. Les républiques américains ont des visées d’expansion vers l’Arctique et veulent créer un mouvement d’opinion hostile à la « colonisation » européenne du nouveau monde ; dépouiller l’Angleterre, la France et la Hollande de leurs possessions. En d’autres temps les Etats-Unis fidèles à Monroe, auraient appuyé le mouvement. Mais pour diverses raisons et surtout pour ne pas créer à l’Angleterre, déjà accablée, de nouveaux embarras, ils ont soutenu le statu-quo, c’est-à-dire l’Angleterre tant aux Falkland qu’au Honduras. Colère à Buenos-Ayres. Enfin, les républiques latines sont jalouses de l’intérêt que les Etats-Unis portent à l’Europe, indignées de ne recevoir que 500 millions de crédits quand l’Europe reçoit cinq milliards. Ajoutez à cela le début d’une crise économique et vous comprendrez que le climat est favorable à l’émeute.
Tactique Soviétique
Constante dans ses procédés, la politique des Soviets est très mobile sur ses objectifs. Elle cherche le terrain favorable à l’agitation et se retire d’où il se montre défavorable. La France et l’Italie ne rendent pas. On les abandonne. Les élections d’Algérie venant après l’échec des grèves de décembre et différents revers électoraux ont fait de la France un mauvais placement. Aussi les fonds du P.C. sont en baisse et leurs organes se raréfient. En Italie, la Russie s’est résignée à la défaite de dimanche prochain. En refusant à l’Italie l’entrée à l’O.N.U. elle a porté un dernier coup à ses partisans dans la péninsule. Sur Trieste aussi l’U.R.S.S. a pris position contre la restitution après quinze jours d’hésitation.
En Palestine
Entre le dollar et la papauté la partie n’était pas égale, mais le foyer d’incendie en Palestine est bien tentant. On a acquis la preuve que Juifs et Arabes qui maintenant se livrent des batailles rangées et meurtrières reçoivent un appui soviétique ; armes de part et d’autre et du côté juif des instructeurs et des terroristes professionnels. On peut se demander depuis quelques jours si cela précisément n’incitera pas les deux parties à faire la trêve.
Conclusion
Cette politique soviétique présente des avantages. A Berlin et à Vienne, grâce à leurs coups d’épingles, les Russes ont obtenu un contrôle sur tous les mouvements des Anglo-Saxons, sur leurs transports, sur leur communications aériennes et même téléphoniques. Ils ont rendu plus difficile, moins sûr, plus désagréable le séjour dans les deux villes ; et surtout, en occupant la scène diplomatique, sur des points précis, avec toute la violence acquise, ils empêchent leurs adversaires de prendre l’initiative et peuvent, protégés par l’agitation et le bruit, avancer en silence ailleurs, en Chine, en Iran ou en Corée. Par contre, ils multiplient le nombre et l’activité de leurs ennemis et rendent chaque jour plus improbable une solution pacifique à longue échéance. Mais la cherchent-ils ?
CRITON