Criton – 1950-09-02 – Épreuve de Force

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Le Courrier d’Aix – 1950-09-02 – La Vie Internationale.

 

Epreuve de Force

 

L’épreuve de force continue en Corée, plus âpre que jamais. Les deux parties, Russes et Américains, ont mis en jeu leur prestige. Bien qu’indirectement engagés, les Soviets souffriraient de l’effondrement de leur satellite, l’éclat d’une victoire militaire américaine devant rallier les hésitants – moralement déjà tout disposés à le faire – à la cause des Nations Unies. Les Soviets ont intérêt aussi à fixer dans cette expédition coûteuse et lointaine le meilleur des forces américaines et les détourner ainsi de l’Europe. On s’attend à une offensive prochaine d’Ho Chi Minh qui retiendrait en Indochine le gros des forces françaises et empêcherait la reconstitution d’une armée sur le Rhin. Tout cela est de bonne tactique. Il est trop tard pour s’en affliger. Reste à parer les coups.

 

En Corée

Au moment où les forces Nord-Coréennes commençaient à marquer de la lassitude, les Soviets ont jeté de nouvelles divisions dans la balance, des Chinois et des Mandchous, et les forces américaines ont péniblement tenu le choc.

Pessimistes et neutralistes en tirent argument pour mettre en doute la puissance américaine leurs chances de victoire dans un conflit général. On s’étonne qu’ayant la complète maîtrise du ciel et de la mer et un matériel du dernier modèle, les soldats des Etats-Unis ne puissent contenir un ennemi sans protection aérienne et inférieur en armements. De là on met en doute la possibilité même avec l’aide de la bombe atomique, de faire face à une agression en Europe à laquelle, le cas échéant, il serait vain de s’opposer, vain aussi de s’imposer des sacrifices qui ressembleraient à ceux que coûta la ligne Maginot.

Raisonnement faux sur le plan matériel : car on ne peut faire de comparaison valable entre une guerre en Extrême-Orient et une guerre en Europe, les conditions militaires sont trop différentes ; faux surtout sur le plan moral, car s’il y a une chance de sauver la paix, c’est par la démonstration de la volonté unanime de résistance de ceux que la guerre menace.

 

Le Péril Jaune

Une autre considération se dégage du drame coréen. On n’évoque pas sans ridicule le vieux thème du péril jaune et cependant on ne peut qu’être effrayé de voir l’aptitude au combat, le mépris de la mort et l’habileté à s’adapter à la guerre moderne et à sa technique compliquée dont fait preuve un peuple d’Asie dont la réputation était si paisible. La supériorité intellectuelle et scientifique joue peu en face de celle du nombre et d’un certain fanatisme. L’équilibre futur des forces de la planète devra tenir compte de ce facteur nouveau, gros de menaces.

 

Inde et Chine

Toujours aussi obscur est le jeu diplomatique entre Russes et Chinois. On a remarqué que malgré le peu d’empressement que Staline mettait à seconder les efforts du Pandit Nehru, celui-ci a envoyé à Pékin un ministre avec mission de discuter les problèmes de Corée et de Formose. Les Russes là-dessus ont publié une note où est affirmée la solidarité diplomatique Sino-Russe. Les Hindous n’en cherchent pas moins à établir une politique des pays asiatiques de couleur qui représenterait leurs intérêts communs et leur solidarité en face des blancs, en dehors de toute idéologie ; politique qui est encore impraticable à l’heure présente, mais qui peut prendre corps avec le temps car elle répond aux aspirations réelles des masses et favoriserait au maximum leur progrès économique.

Il est difficile d’admettre que les Chinois adoptent une attitude agressive à l’égard des Etats-Unis et servent sur le champ de bataille la cause de l’impérialisme soviétique qui leur a déjà ravi quatre provinces.

 

Les Deux Faces de la Politique Américaine

On a fait beaucoup de publicité au conflit Truman-Mac-Arthur. Conflit réel ou feint, on en sait trop. Truman cherchait évidemment une occasion de présenter la politique américaine sous le jour le plus pacifique ; l’amitié des Etats-Unis pour le peuple chinois, l’absence de visées territoriales sur Formose qu’il s’agit seulement de neutraliser temporairement et non d’enlever aux Chinois, auxquels on  l’a promis ; enfin et surtout, il fallait dissiper toute équivoque au sujet de la guerre préventive à laquelle les Etats-Unis se refusent de songer quoi qu’il advienne en Corée ou ailleurs. En coupant la parole à Mac Arthur, Truman a exposé une attitude diplomatique capable de rallier la majorité des Nations-Unies. Est-ce à dire que l’incident est clos ?

Il est significatif que le Secrétaire d’Etat à la Marine qui avait en termes non équivoques exposé le thème de la guerre préventive, est encore en fonction bien qu’il ait été désavoué. D’autres voix ont appuyé sa thèse dont celle du général Spaak. Tout en répudiant l’idée – ce qui est indispensable devant l’opinion mondiale – on la laisse à la libre discussion faire son chemin. Bon nombre d’Américains pensent depuis longtemps que leur pays s’épuisera à défaire tous les pièges que les Soviets leur dresseront de par le monde, et qu’il faut frapper à la tête pendant qu’il est encore temps, c’est-à-dire avant que les Russes n’aient assez de bombes atomiques pour anéantir par surprise les usines de Chicago et de Pittsburgh.

Les Soviets de leur côté poursuivent implacablement leur politique. Se rendent-ils compte qu’ils ont déjà été trop loin et qu’il faudra bientôt choisir entre l’apaisement et la guerre totale ? Ils sont sans doute alertés, mais persuadés aussi qu’ils pourront toujours freiner, même au bord du gouffre, où et quand ils voudront. Nous en sommes moins sûrs.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1950-08-05 – Six Semaines Après …

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Le Courrier d’Aix – 1950-08-05 – La Vie Internationale.

 

Six Semaines Après…

 

Le développement de la guerre de Corée confirme notre impression première : Sur le plan militaire comme sur le plan diplomatique, les Soviets ont échoué. Tandis que l’opinion perdait la tête, le Kremlin cherchait les moyens de retourner une situation dont il voyait les dangers. L’attaque brusquée minutieusement préparée, dirigée par un général allemand avec des aviateurs Japonais, des officiers Mandchous, des fantassins Coréens, encadrés de Mongols, avait pour objectif d’occuper toute la Corée en quinze jours avant que les Américains aient pu réagir ; de faire immédiatement des élections qui auraient fourni à Kim Il Sung, le dictateur rouge, un plébiscite cent un pour cent. A moins d’intervenir directement, les Russes ne peuvent empêcher les Américains de tenir et bientôt de contre-attaquer.

Mais l’échec diplomatique est plus grave que le militaire. Le but des Soviets est d’isoler peu à peu les Etats-Unis qu’ils ne peuvent songer à réduire par les armes, les discréditer dans l’opinion des masses, neutraliser l’Europe par la peur et rendre les nations, moins exposées à leurs coups, hésitantes ou passives.

Or l’attaque en Corée a groupé autour des Etats-Unis la plupart des nations ; l’Angleterre et les Dominions activement et sans réserve, ce qui représente une force considérable, et à leur suite, avec plus ou moins de fermeté, la quasi-totalité des nations libres.

Enfin, ce qui effraie Moscou encore davantage, le réarmement américain qui s’était effectué sur le plan technique et scientifique, passe au stade de réalisation massive et rien désormais ne retiendra la machine lancée à toute force.

 

Ligne de conduite des Etats-Unis

Tout se passe comme si les Soviets avaient donné à Washington tous les moyens de réaliser ses plans. Sitôt après la guerre, les Etats-Unis démobilisent et le monde reste exposé sans défense à l’invasion russe. L’Europe a couru alors un gros risque dont elle n’a pas eu nettement conscience ;  les Américains ont pensé – et ils ont eu raison – que les Soviets étaient trop affaiblis et désorganisés pour profiter d’une situation pourtant favorable. Pendant ce temps, les Etats-Unis ont employé tout leur potentiel industriel à ramener l’abondance chez eux et à remettre sur pied les économies exsangues des pays d’Europe. En même temps, ils poussaient la recherche scientifique et la fabrication des bombes atomiques pour être en mesure d’entreprendre sans délai au moment critique – ce qu’ils commencent à présent – un réarmement massif avec des engins du dernier modèle dont ils pourront se servir au moment opportun.

La question est de savoir si les Soviets leur laisseront les deux ans nécessaires à la réalisation de ce programme ou s’ils préfèreront tenter leur chance avant qu’il ne soit trop tard. Dans les milieux militaires de Washington et de Londres, on semblait croire ces jours-ci que les Soviets étaient prêts à engager la lutte ouverte. Ce sentiment paraît s’atténuer.

 

Le Retour des Russes à Lake-Success

Le retour après sept mois d’absence de M. Malik aux Nations-Unies est déjà en soi l’aveu de l’échec, surtout sensible sur le terrain de la propagande. Les Russes avaient quitté le Conseil de Sécurité pour protester contre la présence du délégué nationaliste chinois. Ils reviennent siéger à côté de celui-ci. Toutes les ficelles de procédure n’empêcheront pas que le Conseil de Sécurité se refuse à revenir sur la condamnation de l’agression coréenne.

 

La Chine

Malik ne réussira même pas à déloger le délégué de Tchang-Kaï-Chek. Les Etats-Unis, forts de l’appui moral qu’ils ont reçu, mènent déjà le jeu avec vigueur. Il y a plus : l’attitude de Mao Tsé Toung est, malgré l’apparence, douteuse. Complètement associé diplomatiquement avec les Russes il n’est pas sûr, par contre, qu’il s’engage à leur servir de pion dans une lutte armée.

A l’intérieur, la Chine est loin d’être acquise au communisme et l’opposition s’y manifeste sous les formes les plus diverses. A Pékin, on suit la guerre de Corée et l’on mesure les chances des deux partis. La Chine, épuisée par vingt ans de guerre civile et étrangère, ne peut risquer de compromettre une évolution encore mal assurée dans une aventure militaire. Un échec serait fatal. On pensait il y a quelques jours que l’armée d’Ho chi Minh qui s’est groupée au Yunnan pour attaquer l’Indochine à l’automne, appuyée et aidée par les Chinois recevrait l’ordre de marche ; ce n’est plus aussi sûr à présent. C’est la balance des forces qui décidera, et celle-ci a manifestement penché depuis huit jours en faveur des Etats-Unis. Mac Arthur n’a pas hésité à se rendre à Formose pour assurer la défense de l’île sans se soucier des clameurs des communistes chinois.

Les débats qui vont se succéder à Lake-Success n’ont pas autrement d’importance. Ils signifient cependant que l’U.R.S.S. est obligée de s’occuper de l’opinion internationale et d’essayer de la retourner. Si elle comptait sur la force des armes elle ne s’en soucierait guère.

 

Avertissement

Il est assez humiliant de constater que dans la panique absurde qui s’est emparée des Européens, ce sont certains Français qui se sont montrés le plus ouvertement défaitistes. Ils ont tort. Si par malheur les Soviets s’emparaient de l’Europe la France ne serait pas seulement occupée mais ses habitants, par des méthodes de destruction massive – probablement bactériologique – seraient exterminés, communistes compris. Non par haine, mais parce qu’ils sont « non récupérables », le type du peuple bourgeois invétéré, et le panslavisme a, lui aussi, besoin d’espace.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1950-07-29 – Retour à l’Economie de Guerre

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Le Courrier d’Aix – 1950-07-29 – La Vie Internationale.

 

Retour à l’Economie de Guerre

 

L’opinion prend peur parce que les troupes américaines n’ont pu arrêter l’avance communiste en Corée. On devrait comprendre que les Etats-Unis ne comptent occuper pour le moment qu’une tête de pont que puissent tenir de petits effectifs. Il serait insensé de faire le jeu de l’ennemi en envoyant en Extrême-Orient une part importante d’une armée encore squelettique. Quand la mobilisation sera avancée, en hiver, et que les Soviets auront montré leur jeu, il sera temps de donner, s’il y a lieu, la priorité au front d’Extrême-Orient. Pour l’heure, il faut veiller sur l’Europe. Ainsi envisagées, les opérations militaires prennent leur sens. Trois ou quatre divisions vont se concentrer autour du port de Fusan où l’assaut des rouges viendra se briser.

 

Stratégie russe

Les intentions soviétiques ne sont pas moins claires : attirer le plus possible de forces américaines sur ce front si lointain et difficile, les engager dans une lutte sans issue en pays hostile, et surtout y faire l’essai du matériel dont dispose l’armée rouge. Cet équipement qui comprend surtout des tanks et de l’artillerie est-il périmé ? Les Soviets seront-ils obligés de repartir dans la course aux armements sur de nouvelles bases ? C’est ce que la guerre de Corée devra décider.

Il semble jusqu’ici que si les Etats-Unis ont les moyens de détruire les engins de l’ennemi, la puissance du nombre est toujours décisive, même si l’armement des masses attaquantes est insuffisant. Le problème n’a pas changé depuis l’époque romaine. Une horde par la terreur qu’elle inspire peut forcer les barrages les mieux défendus, au mépris des pertes.

Il est bien difficile de percer les intentions du Kremlin. Rien cependant n’indique que la tactique ait changé et qu’un assaut général en Europe ou même dans le Moyen-Orient soit imminent. Menaces verbales, comme au congrès du Kominform à Berlin, déplacement de troupes dans les Balkans, intimidation en Turquie et en Iran, tout cela fait partie de la campagne – qui ne réussit que trop bien – qui vise à ébranler le moral des adversaires ; campagne chuchotée, propos alarmistes provoquant une dépression mentale chez les peuples, comme les drogues employées pour affaiblir la volonté des individus dans les procès politiques. Il faut dire que les gouvernants des pays visés ne font pas grand-chose pour réagir.

 

L’Allemagne et la Résistance

Le point le plus exposé est assurément l’Allemagne ; malgré l’hostilité de la population au bolchévisme, un coup analogue à celui de Corée mené avec les moyens adéquats, pourrait réussir. Les Allemands de l’Ouest qui se sentent désarmés et impuissants et nullement défendus par les occupants alliés qui ne se sont pas engagés envers eux, pourraient par désespoir se donner au plus fort. Il faut faire taire tout ressentiment et associer les Allemands à la défense commune tout en prenant les précautions nécessaires. Le problème n’est pas insoluble.

 

L’Aspect Economique de la Lutte

L’agression en Corée et la réaction américaine marquent le retour du monde occidental à l’économie de guerre (au moment où l’économie de paix commençait à trouver son équilibre), avec son cortège d’inflation, de contrôles, de taxes et de restrictions. L’expérience a prouvé que le capitalisme ne s’accommode que trop bien du système. La concurrence disparait et le plein-emploi est assuré. Dans le cas où l’Europe occidentale ne serait pas attaquée, les perspectives seraient même très favorables et le retour à la prospérité, factice mais apparente, serait accéléré.

En effet, les prix montant sans cesse, les bénéfices suivent. D’autre part, les Américains, obligés de convertir une part importante de leur industrie aux fabrications de guerre, les pays européens suppléeraient par leurs fournitures aux besoins civils des Etats-Unis. Bien des problèmes épineux, comme le déficit en dollars, seraient automatiquement résolus, et le programme de réarmement aidant, toutes les usines tourneraient à plein. Par leur politique d’agression, les Soviets verraient se fortifier l’économie instable de leurs adversaires au lieu de l’ébranler. D’ores et déjà, les excédents d’acier du Benelux et de l’Allemagne, hier invendables, prennent le chemin des Etats-Unis qui en manquent. Et surtout, le chômage, point faible de l’économie capitaliste disparaîtra sans délai. Plus de surproduction à redouter. Les contradictions du capitalisme sur lesquelles Staline comptait pour hâter son succès sont dissimulées par l’économie de guerre. Il faut bien malheureusement reconnaître que les Etats, qu’ils soient totalitaires ou libéraux, ont la tâche beaucoup plus facile quand les fabricants de canons qu’ils soient fonctionnaires ou patrons, travaillent à plein. Nous y sommes sans aucun doute pour longtemps.

 

Prévisions

Il est raisonnable de penser que la guerre restera froide en Europe. En Extrême-Orient, par contre et surtout depuis que l’affaire de Formose a été si fâcheusement mêlée par les Américains à celle de Corée, une extension du conflit paraît inévitable. Il faudra que la Marine des Etats-Unis face front à Formose, et que nous subissions en Indochine un assaut prochain. La position des Soviets est beaucoup plus forte sur ce théâtre d’opération, et l’on sait qu’une armée perd beaucoup de son efficacité quand elle doit être transportée à des milliers de kilomètres. La partie qui se joue est colossale plus que ne l’était la guerre contre Hitler. Il faut beaucoup de sang-froid, de patience, de résolution, de vigilance et surtout des hommes d’Etat pour développer parmi les hommes ces qualités que la peur étouffe.

 

                                                                        CRITON

Criton – 1950-07-22 – Le Grand Tournant

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Le Courrier d’Aix – 1950-07-22 – La Vie Internationale.

 

Le Grand Tournant

 

Staline n’a pas tardé à s’apercevoir que l’affaire de Corée allait mal tourner pour l’U.R.S.S. L’opinion internationale, effrayée de cette brusque agression, s’est immédiatement rangée aux côtés des Etats-Unis. L’attitude de Henry Wallace, abandonnant la ligne des partisans de la paix, montre combien est atteinte la propagande du Kominform. On ne s’est pas trompé davantage à Moscou sur les premiers échecs militaires américains. Ceux-ci, sans compromettre un redressement prochain, ont donné au public américain la secousse nécessaire pour consentir aux sacrifices. D’ailleurs l’attaque de la Corée du Sud n’a pas été pour le « Pentagone » la surprise qu’on a prétendue. Seule la date exacte n’en était pas connue, mais les préparatifs l’étaient.

L’attitude à prendre avait été discutée à Tokyo peu de jours auparavant entre Bradley et Mac Arthur ; comme nous l’avions signalé, certains militaires considéraient la position stratégique comme difficile et préconisaient l’abandon de l’Extrême-Orient continental et même du Japon ce qui, en cas seulement de guerre totale, paraissait plus sage. L’avis de Mac Arthur l’emporta. La Corée serait tenue.

 

La Guerre

La guerre commencée ne peut se terminer que par la victoire. Elle coûtera cher, à moins que les Russes n’insistent pas, ce qui est fort possible. C’est l’impression que nous donne ces jours-ci Radio-Moscou, si discret sur la guerre de Corée et les succès militaires des rouges. En effet, devant la résolution américaine, les troupes mandchoues, chinoises et mongoles qui se battent avec quelques coréens en Corée, ne sont pas en mesure de l’emporter. Il faudra employer l’armée chinoise et peu à peu les corps mongols de Sibérie. Avec le temps, la guerre s’étendrait fatalement.

Les Etats-Unis dont le prestige est engagé y mettront le prix, quel qu’il soit. Ils n’accepteront jamais un échec. Il y a plus. Si le Président décrète une mobilisation des civils américains, le citoyen ne rentrera dans ses foyers que l’affaire liquidée, c’est-à-dire le jour où le bolchévisme, comme l’a dit Truman un jour, aura « capitulé sans condition ». Et Moscou qui connaît ses propres faiblesses a pris peur.

 

Les Négociations

C’est ce qui explique que, dès le début, Gromyko qui remplace Vichinsky, mystérieusement disparu, a discuté assidûment avec l’ambassadeur anglais à Moscou, et que Staline a saisi, avec un empressement inhabituel, l’offre de médiation du Pandit Nehru. Il s’agirait pour les Russes de rentrer au Conseil de Sécurité qui a si bien joué contre eux en leur absence, d’y faire pénétrer le représentant de Mao Tsé Tung, et, une fois en place, de se servir à nouveau du veto pour paralyser la machine.

Il n’y a aucune chance pour que les Etats-Unis y consentent mais alors, en faisant échouer les efforts du Pandit Nehru dont le prestige est grand en Asie, on pourrait retourner l’opinion mondiale et ressaisir la propagande contre l’impérialisme américain. Car cette propagande qui nous laisse assez froids, nous occidentaux qui avons subi dix ans Goebbels et vingt ans Mussolini, a pour les Russes une extrême importance. Ils sont très sensibles aux fiascos, et des incidents comme la publication par l’experte hongroise Sulner des faux du procès Mindszensky, les touchent au vif. Staline se contentera-t-il de sauver la face et lui en laissera-t-on les moyens ?

Le moment semble venu où la volonté des hommes est dépassée par l’événement. Les Etats-Unis qui se sentent menacés et ne peuvent compter que sur eux-mêmes sont décidés à en finir. Ils vont mettre en marche, plus tôt qu’ils ne l’avaient voulu, leur machine de guerre. L’opinion sera ulcérée en présence des morts et surtout, pour qui connait la mentalité américaine, l’homme de la rue contraint à prendre les armes ne retournera au travail que quand l’ennemi sera knock-out. C’est là, l’aspect le plus redoutable de la situation.

Pour ceux qui ont suivi ces chroniques, la logique des événements apparait fulgurante. D’abord, le malaise entre Alliés sensible pendant la guerre surtout depuis la révolte de Varsovie ; ensuite, la lutte diplomatique dès la fin des hostilités ; puis la guerre froide ; enfin la guerre chaude ; ce crescendo  ininterrompu  a quelque chose de fascinant, comme le mouvement des astres. Il faut le regarder en face comme un aspect de la condition humaine et aussi avec optimisme. Quoi qu’il advienne en Orient, il y a fort peu de chances pour que les Russes ouvrent en Europe un second front plus hasardeux et moins vaste où les retraites sont difficiles ….

Il est donc peu probable que nous ne serons que peu atteints par le conflit. L’énorme effort militaire annoncé par Truman est une garantie pour l’Europe jusqu’ici exposée et sans défense. Enfin, les valeurs spirituelles dont ce demi-siècle a vu l’épreuve, trimpheront plus aisément qu’on ne pense et sans doute pour longtemps.

 

Opinions

Ce sont là des vues personnelles ; à Londres où le souvenir tout proche des V2 entretient une extrême nervosité, une autorité comme « Spectator » voit dans les trois mois qui viennent, le moment crucial de l’histoire. Il est peu probable que les événements aillent aussi vite. Les Russes sont prudents. Les Etats-Unis sont encore loin d’être en mesure d’assurer la décision. Le crescendo n’est pas à sa limite et l’on peut compter sur des pauses.

 

A l’O.N.U.

  1. Trygve Lie s’efforce de réaliser cette armée internationale que nous appelions de nos vœux ; l’enthousiasme est médiocre, au moins du côté des Gouvernements responsables, et nous avons l’impression que les Etats-Unis veulent bien combattre sous le drapeau de l’O.N.U., à condition d’être seuls à le tenir. La présence d’autres nations au conflit pourraient gêner leur dessein final.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1950-07-08 – Comment imposer la Paix

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Le Courrier d’Aix – 1950-07-08 – La Vie Internationale.

 

Comment Imposer la Paix ?

 

Ce serait faire le jeu des Soviets que de céder à l’inquiétude ; la situation économique du monde libre est difficile. La peur, le découragement suffiraient à transformer en crise ce qui n’est qu’une phase d’adaptation au retour sur les marchés de produits abondants. La guerre de Corée, d’autres incidents qui se préparent, n’ont pour but que de faire ajourner les grands projets de défense et d’union militaire, monétaire commerciale et industrielle qui peuvent faire de l’Europe et de la communauté atlantique des réalités. Laissons – une fois n’est pas coutume – aux Etats-Unis le soin de faire le barrage et de payer de leur personne. Leurs intérêts directs sont en jeu, ils sauront les défendre. Suivons la lutte avec attention et pour le reste « business as usual ».

La guerre en Corée ; en tant qu’hommes, ce conflit nous afflige. D’un point de vue national et plus égoïste, il nous sert. Nous soutenons seul depuis quatre ans une guerre en Indochine. Ce conflit, la maladresse des Américains, leur anti-colonialisme aveugle l’avaient aggravé, sinon suscité. Ils s’en sont rendu compte peu à peu, ont réagi lentement et avec peine quand ils ont compris qu’ils allaient être confrontés sur le continent asiatique avec des problèmes analogues. C’est fait aujourd’hui.

Les trois guerres : Corée, Indochine, Malaisie, n’en font qu’une et les trois puissances Etats-Unis, France, Angleterre sont solidaires. La défaite de l’une mettrait en danger les deux autres. La situation des Etats-Unis est difficile parce qu’ils n’ont pas d’armée : quatre divisions au Japon ; deux en Allemagne ; quatre et demi dans la Métropole. Devant ces effectifs, des tâches multiples et dispersées. Il faut veiller en Perse, dans les Balkans, en Allemagne, sur tout le pourtour du Pacifique-ouest et même dans l’Arctique. Il faudra qu’ils constituent avec la plus grande célérité les moyens de faire face ; ils le peuvent.

 

Sur le Plan Moral

Cette première semaine d’hostilités est pleine d’enseignements. En Corée même, on voit que les deux gouvernements, le Blanc du Sud et le Rouge du Nord, étaient également impopulaires. Clique contre clique. L’action des guérillas sur lesquelles comptaient les rouges n’a rencontré aucun appui parmi les masses et reste inefficace. De son côté, l’armée du Sud s’est effondrée. Ce qui ne l’a pas empêchée d’acclamer les Américains venus à son secours, et sans doute, le danger passé, saluera-t-elle leur départ. Ces peuples jaunes, asservis depuis toujours, n’ont aucune éducation politique, craignent tous les maîtres et n’aiment guère l’étranger.

 

La Question Chinoise

Les Etats-Unis ont, à notre avis, commis une grave erreur en liant dès le premier jour la question de Formose à celle de Corée. Les Soviets qui venaient d’être pris de court au Conseil de Sécurité ont aussitôt poussé Mao Tsé Toung en avant.  Mao Tsé a une armée disponible qui peut attaquer depuis la Mandchourie.

Au lieu de proclamer qu’ils défendraient l’accès de Formose aux Communistes Chinois, il était plus habile de demander au Conseil de l’O.N.U. de neutraliser Formose – juridiquement possession japonaise  puisque le traité de paix avec le Japon n’est pas signé – et d’en confier la défense aux Nations-Unes ; le cas échéant, les Etats-Unis pouvaient agir en leur nom. L’affaire de Formose, très mal engagée dès le début pourrait coûter à Acheson sa carrière diplomatique. Il ne faudrait pas non plus que Mac Arthur accepte qu’une armée de Tchang-Kaï-Chek vienne l’aider en Corée. Ce serait le  meilleur moyen de provoquer, sinon un conflit mondial, du moins une guerre généralisée en Extrême-Orient. Aux dernières nouvelles, cette erreur parait devoir être évitée.

 

Ce qu’il Faudrait Faire

Il faut profiter tout de suite de l’adhésion massive des 27 états membres de l’O.N.U. à la politique de résistance à l’agression, pour constituer une armée internationale qui viendrait remplacer les Américains dès que les communistes Coréens auront repassé le 38ème parallèle. Faire occuper par cette armée, même si elle n’est composée que de détachements symboliques et sans potentiel militaire, non seulement la Corée du Sud mais celle du Nord, et faire élire un gouvernement de la Corée unifiée dont l’existence serait garantie par toutes les nations signataires. Les Etats-Unis restant à proximité pour faire respecter la décision. On verrait bien si les Soviets oseraient s’attaquer à l’O.N.U.

Cette procédure créerait un précédent d’une valeur inappréciable qui pourrait servir en Autriche, en Allemagne et ailleurs. Le monde libre tout entier, dans les cinq parties du monde s’associerait ainsi au maintien de la paix d’une façon concrète. Souhaitons que les Etats-Unis le comprennent et que les éléments militaires un peu brutaux n’imposent pas l’action directe. Dans les circonstances actuelles, il n’y a à plus ou moins longue échéance que deux solutions : l’armée internationale, gardienne de la paix, ou la bombe atomique sur le Kremlin, et Moscou craint peut-être plus la première que la seconde.

Voilà une belle occasion de répondre à « l’appel de Stockholm » une immense pétition mondiale avec enrôlement de volontaires à l’appui, pour « la police internationale de la Paix ». On comparerait le nombre des signatures de part et d’autre. Un petit Gallup pour voir.

 

La Stratégie des Soviets

Elle ne manque pas d’habileté ; l’affaire de Corée déclenchée, une affaire de Chine peut naître autour de la question de Formose. En Perse, il est question d’un ultimatum russe pour exiger le départ des missions géologiques américaines sur la frontière de l’Azerbaïdjan. Tito voit cinq divisions s’assembler sur ses frontières. Enfin, les Russes envoient aux Etats-Unis une note comminatoire à propos de l’histoire des doryphores dont nous n’avons pas parlé jusqu’ici tant elle semble ridicule.

Les Américains sont accusés d’avoir ensemencé par avion les champs de pommes de terre d’Allemagne de l’Est et de Tchécoslovaquie de ces insectes ravageurs ! Il y a d’ailleurs longtemps qu’on parle à Moscou de guerre bactériologique à propos du procès des officiers Japonais. Cela cache quelque chose. Bref, des foyers d’incendie sont attisés sur tous les fronts possibles sans qu’on puisse deviner si les Russes préparent le grand assaut ou simplement bluffent. Ils devraient cependant savoir par l’exemple de leur maître et émule à la fois, Adolphe Hitler, qu’il ne faut pas jouer avec la peur quand ceux qui ont tremblé se sentent les plus forts.

 

                                                                        CRITON

Criton – 1950-07-01 – Nouveau Challenge

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Le Courrier d’Aix – 1950-07-01 – La Vie Internationale.

 

Nouveau Challenge

 

La guerre a éclaté en Corée ; est-ce le début du troisième conflit mondial ? Ou n’est-ce plutôt qu’un épisode de l’état de trouble où les Soviets veulent tenir le monde pour empêcher la prospérité de confondre leur propagande ? Battus en Grèce et à deux reprises à Berlin, les Russes pensent trouver en Extrême-Orient un champ plus favorable.

L’invasion de la Corée du Sud par le gouvernement communiste du Nord était préparée depuis longtemps. Mais on pensait qu’elle se ferait de l’intérieur à la manière du putsch tchécoslovaque ; sans doute l’armée et la police de Syngman Rhee le premier coréen, ont paru aux Nordistes un obstacle insurmontable. Ils ont choisi le coup de force militaire qu’ils pensaient réussir avant que les Etats-Unis aient pu réagir. Au contraire, avec une promptitude qui a surpris le monde, les Américains sont entrés dans la lutte.

Le calcul russe semblait être ceci : ou les Etats-Unis ne feront rien et nous triomphons, ou ils seront englués dans une guerre coloniale difficile, coûteuse, impopulaire à l’intérieur et qui sera pour la propagande un précieux argument. Engagés en Extrême-Orient, les Anglo-Saxons relâcheront leur vigilance en Europe où un coup contre Tito deviendrait peut être possible, sans risquer la guerre totale.

 

Situation en Corée

Le choix de la Corée était bon. Le régime de Syngman Rhee ressemblait fort à celui de Tchang-Kaï-Chek : Intrigues, corruption, exactions, inflation monétaire avaient discrédité le régime ; aux récentes élections les candidats indépendants avaient été élus contre le premier ministre ; des arrestations avaient suivi, puis des troubles ; les partisans communistes du Nord s’infiltraient peu à peu ; les américains, en soutenant Syngman à contrecœur, n’en avaient pas moins pâti de son impopularité. Bien que la situation économique se fût améliorée grâce aux 400 millions de dollars employés par les U.S.A., la réforme agraire réalisée au Nord attendait toujours.

 

La Décision Américaine

L’invasion de la Corée du Sud a mis un instant d’accord le « Pentagone » militaire et le Département d’Etat dont les politiques extrême-orientales étaient en conflit depuis des années. Mac Arthur qui voulait garder Formose et toutes les îles, Japon compris et tenir garnison en Corée, triomphe.

Le président Truman a convoqué le Conseil de Sécurité et a pu abriter son action derrière l’autorité de l’O.N.U. parce que les Russes s’étaient retirés du Conseil de Sécurité où ils disposaient du droit de veto. Les Anglais, inquiets de leur impopularité aux U.S.A. à cause de la reconnaissance de Mao Tsé et du refus au plan Schuman, se sont bruyamment rangés aux côtés des Etats-Unis. La politique des Américains se trouve du coup fixée. Ils ont le droit pour eux ; leur conscience en repos, civils et militaires vont pouvoir montrer leur force.

 

Perspectives

Quand la parole est au canon il est malaisé de prévoir. Heureusement, on sait par l’exemple de Markos en Grèce que Staline a tôt fait d’abandonner une position dangereuse et de laisser tomber ses protégés. La radio soviétique est prudente. La Russie n’est pas personnellement engagée. Côté Américain, on veut surtout relever le défi. On ne s’arrêtera que lorsque les Nordistes auront repassé le 38° parallèle. On se bat pour la paix, comme on dit.

 

Le Rôle de l’O.N.U.

L’O.N.U. tant décriée, et non sans raisons, a rempli là un rôle fort utile. Il y avait une mission des Nations-Unies à Séoul. Le prestige de l’organisation internationale était donc engagé ; Celui des Etats-Unis qui avaient des représentants militaires et civils en vertu des traités également ; le statut de la Charte a joué. On a désigné l’agresseur et chargé tous les peuples liés par le Covenant, de contribuer au rétablissement de la paix par tous les moyens. L’intervention américaine prend le caractère d’un devoir international.

Ce point de droit a pour les Etats-Unis une importance capitale : on voit mieux l’intention qui a présidé à la fondation des Nations Unies à San Francisco en 45. C’est le seul moyen que les Américains ont de lier à leur politique des états qu’ils pourraient difficilement atteindre par les moyens diplomatiques normaux. Ils peuvent les englober dans une procédure collective et les obliger à souscrire par des articles juridiques à des responsabilités qu’ils répugneraient à prendre isolément. C’est ainsi qu’ils ont pu faire souscrire à leur action militaire en Corée les pays sud-américains et même l’Inde, si réticente jusqu’ici. Présenter comme une agression non provoquée l’attaque des Nordistes oblige tout le monde à prendre parti.

 

Résultats

A Washington on est satisfait. On pourra empêcher Formose de tomber aux mains de Mao Tsé Tung ; donner à l’Indochine une aide adéquate et sans doute conserver en Corée des bases sans lesquels le Japon trop vulnérable aurait dû être abandonné. C’est ce qui paraissait décidé il y a quelques jours par le département d’Etat qui faisait valoir que le Japon avec ses 80 millions ne pouvait être ravitaillé à travers le Pacifique en temps de guerre. On a lieu également d’être satisfait de l’empressement avec lequel les nations libres ont répondu à la résolution américaine. Le péril communiste était mieux senti qu’on ne le pensait. On peut donc aller de l’avant, sans passer pour impérialiste ou protecteur du colonialisme.

 

Le rôle de la France

La France, en pleine crise ministérielle, dans ces circonstances graves, fait piètre figure. On a largement profité de l’occasion en Angleterre pour montrer combien il était sage de ne pas faire fond sur un pays dont la préoccupation essentielle est la réforme électorale dont on discute depuis 40 ans. Eclipsé par les événements de Corée, le plan Schuman torpillé par la politique pourrait bien s’en ressentir. La France qui depuis quelque temps reprenait un prestige dont elle avait grand besoin, va-t-elle à nouveau montrer sa faiblesse et ses ridicules ?

 

                                                                        CRITON

Criton – 1950-06-24 – Les Chances de l’Europe

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Le Courrier d’Aix – 1950-06-24 – La Vie Internationale.

 

Les Chances de l’Europe

 

L’énorme bévue des Travaillistes anglais prenant position contre le plan Schuman a rallié l’opinion des pays libres au projet qui, dès l’abord, l’avait déconcertée, si différent qu’il était des actes habituels de la Diplomatie. On y voit avant tout un instrument de paix authentique et non de propagande, capable d’écarter à jamais la possibilité d’un conflit franco-allemand.

Les oppositions conservatrice et libérale réunies vont, aux Communes, mettre le Gouvernement britannique dans l’obligation de prendre position contre les doctrinaires du Labour. M. Attlee en profitera certainement pour se rapprocher des négociateurs de Paris. Il faudrait manquer de sens politique pour ne pas comprendre que l’Angleterre ne peut s’opposer à un courant aussi puissant, ni se tenir à l’écart d’un plan qui doit associer les principales industries de l’Europe continentale. Fortement appuyé, le plan aboutira ; l’Angleterre s’y ralliera. Reste à savoir par quels compromis et sous quelle forme, et ce qui restera des idées directrices.

 

Les Elections en Allemagne

Les élections de dimanche en Rhénanie-Westphalie avaient une importance exceptionnelle. Il s’agissait du Land le plus peuplé d’Allemagne et précisément de la Ruhr. Le chancelier Adenauer a pu se féliciter du résultat : les communistes écrasés et les néo-nazis presque anéantis ; une forte poussée du centre droit, les libéraux du président Heuss, enfin la consolidation de la position prépondérante des Chrétiens-Démocrates. Les socialistes se maintiennent mais ne profitent pas de la débâcle communiste. Le Dr. Schumacher qui pensait que la surenchère nationaliste le pousserait au pouvoir, doit réfléchir.

 

Démocratie Chrétienne et Socialisme

C’est un aspect de la lutte d’influence et d’idées que se livrent le Socialisme et la Démocratie Chrétienne au pouvoir en Allemagne, en Italie, en Belgique et en France.

L’Angleterre travailliste aurait accepté de faire l’Europe mais à son profit, si elle avait pu mettre au pouvoir sur le continent ses coreligionnaires politiques. Mais le recul de ceux-ci et le crépuscule du Labour lui-même, lui enlèvent tout espoir. L’Europe se fera, si elle y réussit, sur d’autres bases. Le manifeste de Londres est l’expression de ce dépit.

Le mouvement démocrate-chrétien est international parce qu’il cherche à établir un lien de fraternité entre peuples issus de la même tradition judéo-chrétienne, non sur le plan strictement confessionnel, mais essentiellement spiritualiste et anti-étatique. C’est de ces principes que relève le plan Schuman : l’Union suppose une renonciation à la souveraineté nationale au profit d’une autorité supérieure et le pool respectera les droits individuels. Ce ne sera pas une étape vers la nationalisation des industries–clefs, pas plus que vers un cartel élargi, mais un aménagement rationnel des efforts individuels qui à l’avenir ne pourront plus se dissocier. Ces idées de plus en plus s’affirment, tandis que le nationalisme totalitaire du bolchévisme et celui plus voilé du socialisme perdent manifestement du terrain.

 

L’U.E.P.

L’accord s’est enfin réalisé sur l’Union Européenne de paiements. Les Belges ont obtenu satisfaction en partie sur la question des balances créditrices. Les Etats-Unis, par le détour du plan Marshall, feront l’appoint. Le gouvernement britannique a montré beaucoup de bonne volonté, car malgré toutes les concessions faites au point de vue anglais, le développement des échanges intereuropéens ne sera pas en principe favorable à la position internationale de la Livre.

 

En U.R.S.S.

Les Soviets viennent d’arrêter leur budget autour de 430 milliards de roubles, en léger recul sur le précédent, ce qui en pays totalitaire n’est pas signe de progrès économique. Ces chiffres ont donné lieu à beaucoup d’erreurs : compté à 4 roubles pour un dollar, ce budget semble énorme. Il est difficile de fixer la valeur du Rouble, mais une monnaie ne vaut que par son pouvoir d’achat. Celui du Rouble varie de 20 à 30 francs pour les denrées alimentaires de première nécessité ; de 8 à 10 pour les objets industriels, les vêtements, le sucre, de 3 à 4 et souvent moins pour les articles de luxe. Sous cet angle, le budget russe apparaît celui du pays pauvre et peu développé qu’il fut toujours.

Aux Etats-Unis, on a frappé les esprits avec les 79 milliards de roubles du budget militaire. Cela semble au contraire bien peu pour une armée de trois millions d’hommes. Ce budget est d’ailleurs camouflé. Il faut y ajouter la quasi-totalité des 135 milliards consacrés à l’équipement lourd et des 59 affectés à l’instruction surtout militaire. En fait, 60% du budget soviétique vont à la guerre, plus du quart du revenu national qui est inférieur à celui de l’Angleterre pour une population quadruple.

 

La Politique Evolue

Les Soviets sont pris à leur propre piège : la course aux armements est trop coûteuse et le niveau de vie s’en ressent. Devant les piètres résultats du plan cette année, une troisième vague d’épuration a changé les derniers ministres encore en place, et la politique soviétique subit des changements significatifs. Vis-à-vis de l’Allemagne d’abord, le Kremlin renonce à la conquête morale du peuple. Il n’est plus question de faire l’unité allemande par une propagande de la S.E.D. dans les zones occidentales. Au contraire, on prend pour accomplie la coupure des deux Allemagnes que la guerre seule pourra réunir. La proclamation de la frontière Oder-Neisse avec la Pologne comme définitive montre le peu de cas que les Soviets font de l’opinion germanique. Mais pour maintenir leur économie, les Russes sont obligés de serrer encore la vis aux malheureux satellites. Il paraît qu’ils en prenaient trop à leur aise, n’épargnaient pas, boudaient les emprunts d’Etat et vivaient mieux que les vaillants travailleurs d’U.R.S.S. Le professeur Varga, de nouveau bien en cour, va mettre ordre à tout cela et les Hongrois, Polonais et autres devront travailler davantage et consommer moins pour alimenter la machine de guerre soviétique.

 

                                                                        CRITON

 

Criton – 1950-06-17 – Le Plan (suite)

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Le Courrier d’Aix – 1950-06-17 – La Vie Internationale.

 

Le Plan (suite)

 

Le Parti travailliste anglais a publié contre le plan Schuman et l’Union européenne un manifeste qui a soulevé une indignation compréhensible. L’Insularisme le plus étroit que l’on attendait d’ordinaire de l’extrême droite est exprimé ici presque avec cynisme : « Nous sommes plus proches de nos parents d’Australie, y lit-on, que de l’Europe ». Le Social Nationalisme rejoint le National-Socialisme et le bolchévisme, moins par impulsion doctrinaire que parce que le planisme intégral et le capitalisme d’état impliquent l’autarcie politique et économique. La réaction est passée de la droite à la gauche. A rapprocher du chauvinisme puéril et des fanfares belliqueuses de Radio Moscou ….

 

Le Manifeste

L’hostilité de l’Angleterre toute entière contre l’Union européenne, longtemps contenue par pudeur, a fini par éclater. Cependant, le premier Ministre a fait une déclaration qui contredit largement le manifeste que lui et ses collègues avaient signé la veille. Il a cherché à maintenir le principe d’une collaboration européenne, au moins dans le cadre d’une communauté atlantique. En réalité, l’Angleterre travailliste ou conservatrice redoute par-dessus tout une coopération franco-allemande et la solidarité continentale. D’autre part, elle répugne à tout engagement précis qui la lie à l’Europe. Londres veut rester le centre commun de multiples associations sans contrainte aucune, ce qui était possible autrefois, mais l’est de moins en moins.

L’association du Commonwealth est-elle encore une réalité ou une façade ? Il reste tout au plus l’Australie et la Nouvelle-Zélande, dans la mesure où ces pays veulent échapper à l’emprise exclusive des Américains. Mais les autres ? Afrique du Sud, Canada plus guère ; quant à l’Inde… Et le lien avec le nouveau continent, cette position d’intermédiaire entre les Amériques et l’Europe ?

Ni politiquement, ni économiquement, les voies transatlantiques ne passent plus par Londres, qui pis est : la Livre Sterling est la seule grande monnaie avariée du monde à l’heure actuelle, la seule sur laquelle existe encore un marché noir, et cette situation absurde constitue le principal obstacle à la libre circulation des marchandises et des capitaux ! Les Anglais, fussent-ils travaillistes, auraient tort de penser en fonction du passé. Il est des rôles achevés.

L’obstination pourrait être plus grave que ne le fut la guerre de 39, contre laquelle nos voisins n’ont pas su se protéger : l’Angleterre petit pays insulaire séparé d’un continent enfin unifié, abandonnée d’anciens dominions dont les intérêts se sont déplacés, privée peu à peu de son domaine colonial plus menacé encore que le nôtre, l’Angleterre accablée d’un déficit commercial chronique et incurable pourrait connaître des jours difficiles. C’est ce que des hommes avertis comme Churchill et Attlee savent bien.

Si le plan Schuman réussit, le Gouvernement anglais espère pouvoir conclure avec lui une sorte d’entente cordiale, sans prendre d’engagement définitif, sans surtout se soumettre à une autorité internationale ; l’Angleterre règlerait à l’amiable sa politique économique sur les directives du pool européen et négocierait avec lui des compromis périodiques. Voilà exactement où Attlee veut aller, et Churchill ferait de même s’il était au pouvoir. Le calcul est tentant. Il n’est pas sûr qu’il réussisse à longue échéance, parce que fatalement, sans contrepoids britannique, le potentiel allemand jouera très puissamment dans l’association européenne, et la tentation sera forte, en cas de crise, de sacrifier les intérêts anglais que le pool ne serait pas obligé de sauvegarder.

 

Les Difficultés de la Coopération

Le sort du plan et de la collaboration internationale est encore en suspens. Voici que l’Union européenne de paiements qu’on croyait enfin sur pied est remise en question par les objectifs belges, fonction d’ailleurs de l’inconvertibilité du Sterling. Voici encore que se dessine une dérobade des Hollandais qui, plus liés que les autres continentaux aux intérêts anglais, n’osent pas se plier par avance aux décisions des négociateurs du plan Schuman. On sait aussi que le Benelux est encore une fois ajourné et qu’il n’a pas été fait grand progrès vers sa réalisation. Que dire enfin de l’Union douanière franco-italienne à laquelle les deux gouvernements s’accrochent avec courage.

La crise de la coopération européenne que les partis Sociaux Chrétiens au pouvoir en Europe occidentale s’efforcent de réaliser, serait sans issue si les Etats-Unis ne soutenaient à fond les projets d’unification. Ils ont les moyens de l’imposer si, toutefois, l’opinion publique le veut aussi. Ce qui est encourageant, c’est de voir les associations ouvrières conscientes de l’intérêt des travailleurs, soucieuses d’une vraie paix qui ne soit ni celle de Moscou, ni celle de Londres, paix d’oppression ou de rivalité équilibrées, ont pris position contre les démagogues et les politiciens, et approuvé le plan Schuman. Sans un mouvement d’opinion, les parlementaires qui représentent le plus souvent des intérêts particuliers feraient en définitive échouer tous les accords.

 

Le Plan Stikker

Le coordinateur de l’organisation de coopération européenne, ministre des affaires étrangères hollandais, Stikker a mis en avant un plan fort simple et qui s’impose si l’on veut aboutir à un progrès vers l’unité. Nos lecteurs y retrouveront nos suggestions habituelles : élargissement des marchés par la suppression des barrières douanières et constitution d’un fonds commun pour indemniser les propriétaires d’industries destinées à disparaître, chaque pays se spécialisant dans les fabrications auxquelles il est le mieux adapté ; stabilisation des changes et monnaie commune aux pays participants, etc.. Comment faire passer tout cela à l’acte ? Peut-être en mettant l’argent nécessaire à la disposition des bonnes volontés et en coupant les vivres aux autres, ce qui pourrait bien arriver avant longtemps.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1950-06-10 – Encore le Plan

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Le Courrier d’Aix – 1950-06-10 – La Vie Internationale.

 

Encore le Plan

 

Ceux que passionne le sport diplomatique sont servis. Toutes les subtilités du jeu sont en œuvre contre et pour le plan Schuman et bien fin qui désignerait le vainqueur. D’un côté, les gouvernements de Paris et de Bonn soutenus par Washington ; de l’autre, l’Angleterre et tous les intérêts particuliers, sans compter l’U.R.S.S. et les syndicats qu’elle pousse en avant.

 

Le Refus Anglais

Passe d’armes rapide et aigüe : la France ayant reçu l’adhésion du Benelux et de l’Italie a mis l’Angleterre au pied du mur : souscrire au principe d’une autorité supranationale qui dirigerait, sans appel des Gouvernements, le charbon et l’acier, ou bien rester à l’écart des négociations. Les Anglais ont préféré s’abstenir. C’était ce qu’on voulait à Paris car il est relativement facile de s’entendre entre gens qui y sont décidés, si difficile que soit la question. Mais s’adjoindre un partenaire acharné à faire échouer le projet !

Le curieux, c’est que pendant cette négociation d’importance il n’y avait à Londres que des doublures. M. Bevin était en clinique et MM. Attlee et Cripps se reposaient en France même. M. Attlee eut été gêné de refuser alors qu’il avait dès le début exprimé sa sympathie pour le plan. Homme d’expérience, il s’était rendu compte qu’une opposition systématique de l’Angleterre était contraire à ses intérêts.

Ce qu’on veut à Washington, c’est mettre les Britanniques devant un plan prêt à fonctionner auquel tôt ou tard ils devront se rallier comme cela vient d’être le cas pour l’Union européenne de paiement. Il est évident que si le pool franco-allemand devient une réalité, les Anglais, pour éviter une concurrence totale, devront en faire partie. Mais ce pool désormais supra-national tiendra en mains la répartition des marchés. Les exportations sur lesquelles l’Angleterre vit, seront de ce fait limitées, et le rêve de pouvoir un jour se suffire échappera définitivement aux Anglais. La Livre dès lors ne pourra jamais redevenir une monnaie librement convertible. Elle aura besoin du soutien du Dollar ; on comprend la résistance de l’Angleterre.

 

L’Attitude Allemande

Côté allemand, l’enthousiasme pour le plan n’est pas aussi général qu’au début. Comme en France, il y a des intérêts privés menacés. Evidemment, c’est pour l’Allemagne, l’accès à cette égalité de droits en matière économique, prélude à l’égalité en tous les domaines que le plan Schuman promet. Mais c’est aussi pour l’avenir, la renonciation à une expansion industrielle illimitée qui permettrait de dominer le continent. C’est pourquoi – et certaines réactions allemandes nous le confirment, – il n’est pas probable que dans quelques années, le Reich unifié accepterait de se soumettre à une autorité supranationale.

 

L’Attitude Américaine

Comme toujours, les Etats-Unis tiennent l’argument suprême : la Caisse. 600 million de dollars pourraient être disponibles pour financer le plan. Autant de moins pour ceux qui refuseraient de s’y associer. On a compris. Nous sommes persuadés qu’à Londres, on ne se fait aucune illusion. Si les parlements et les difficultés pratiques ne font pas échouer le plan, l’Angleterre y adhèrera. Les ponts ne sont d’ailleurs pas coupés. Au contraire, Londres sera tenu au courant de toutes les négociations et fera ses observations. On en tiendra compte pour lui faciliter les choses.

 

Le Blé Soviétique

Nos lecteurs ont dû penser : « Tiens les Russes ont des céréales puisqu’ils offrent d’en vendre ». Comme c’est mal les connaître. Ils en avaient déjà vendu, il y a deux ans aux Anglais et aux Suédois. Mais d’incident en incident, ils n’en ont livré qu’une infime partie. Manœuvre encore cette fois.

L’excédent de la production est préoccupant dans le monde, et la récolte des pays libres sera considérable, en Europe du moins. Offrir du blé, c’est jeter la confusion dans les plans d’accord agricole et de répartition de ces excédents, et cela juste au moment où le traité Anglo-Canadien vient à expiration. Il est probable que les négociations anglo-russes traineront en longueur, que finalement le prix sera jugé trop élevé, ou si un accord partiel est conclu, qu’il ne sera pas exécuté. Les Soviets n’ont pas intérêt à développer le commerce avec l’Occident. Les échanges favoriseraient les satellites qu’il convient au contraire de tenir serrés et en état de pénurie.

On sait d’autre part que les Soviets ont constitué en Suisse, en Autriche et dans toutes les capitales, des Sociétés privées pour la contrebande qui fournissent à l’U.R.S.S. toutes les marchandises prohibées à l’exportation dont elle a besoin. Ces sociétés, par diverses combinaisons, réalisent des bénéfices sérieux qui alimentent la caisse des partis moscovites à l’étranger. C’est pourquoi statistiquement les échanges Ouest-Est vont sans cesse diminuant.

 

Les Armements

Les Américains font une large publicité à leurs armes secrètes, destinées à bouleverser la stratégie. Cela pour remonter le courant neutraliste qui commençait à s’enfler en Europe. Il est certain que, même sans guerre, la conception du potentiel militaire change sans cesse de sens. On cherche à prouver que nous sommes revenus à une phase où la défensive est plus forte que l’offensive comme cela s’est produit en 14-18. Ce qui veut dire que les Européens peuvent être défendus contre une invasion russe avec des effectifs réduits, techniquement bien munis, une petite armée de spécialistes et d’ingénieurs. C’est possible, probable même, mais il ne faut pas s’y fier. C’est sur le champ de bataille que ces rapports de force se révèlent et toujours avec des surprises. Ce qui est sûr, c’est que l’armement accumulé par les Russes, et surtout l’artillerie et les tanks, se démodent très vite, et que d’énormes efforts peuvent être, du jour au lendemain, inutiles et l’arme de la victoire devenir celle du désastre.

 

                                                                                  CRITON

 

 

 

 

 

Criton – 1950-06-03 – Pour ou Contre le Plan

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Le Courrier d’Aix – 1950-06-03 – La Vie Internationale.

 

Pour ou Contre le Plan

 

Bien que l’attention se disperse sur diverses questions et événements qui sont la routine de l’actualité, c’est le plan Schuman qui est au fond des préoccupations. Il représente, s’il se réalise, une révolution dans l’histoire de l’Europe et des relations internationales. Jusqu’ici, les grands projets avaient agréablement excité les imaginations parce qu’on n’y croyait pas. Aujourd’hui, on est obligé de prendre celui-ci au sérieux. C’est pourquoi une vaste coalition d’intérêts divers se noue pour le faire échouer.

 

L’Attitude Anglaise

L’hostilité anglaise d’abord. Un échange de notes assez vif entre Paris et Londres l’a fait éclater. Il s’agissait d’obtenir, non une collaboration immédiate et directe du gouvernement travailliste, mais une simple adhésion de principe.

Londres veut attendre et voir comme toujours et ne pas s’engager. Du côté conservateur on est tenté de prendre le contre-pied de l’attitude officielle, et certains organes approuvent le plan Schuman. Sont-ils sincères, et revenus au pouvoir les Conservateurs n’agiraient-ils pas comme les Travaillistes ? Des articles du « Times » et de l’« Economist »le laissent supposer. N’a-t-on pas cherché à effrayer les Américains eux-mêmes en leur représentant cette ébauche de coopération franco-allemande comme le prélude à un isolationnisme européen alors que ce sont les Américains eux-mêmes qui ont approuvé le projet. Côté travailliste, on essaie d’effrayer les ouvriers en leur faisant croire que le pool du fer et de l’acier obligerait les mines et usines anglaises à abaisser leur prix de revient à leur détriment. On cherche aussi à exercer une pression sur les socialistes français en présentant le pool comme devant aboutir, à défaut de nationalisations générales, à un cartel à l’ancienne mode.

 

Contre le Plan

Une semblable coalition se dessine parmi les maîtres de forges. En conséquence du plan, des usines devront disparaître. Nous l’avons dit déjà, l’unification de l’Europe suppose une réorganisation géographique de la production, et la disparition d’industries mal placées qui ne vivent qu’à l’abri des barrières douanières. On compte sur une résistance ouvrière aidée par les communistes et surtout parlementaire comme cela vient de se produire contre les accords du 7 mars qui codifiaient l’union douanière franco-italienne. Ici les intérêts agricoles ont obtenu la suspension sine die de l’application des accords ; autant dire que l’union franco-italienne a vécu.

C’est là que réside le plus grand obstacle à la réalisation du plan Schuman. Comment trouver en France une majorité parlementaire pour la voter ?

 

La Parade de Berlin

400 ou 500.000 jeunes allemands ont paradé dans Berlin-Est en chemise bleue cette fois, à la manière hitlérienne adaptée par Staline. Comme prévu, aucun incident. La manifestation a réussi puisqu’elle a impressionné les occidentaux qui y voient un succès des méthodes soviétiques auprès de la jeunesse allemande. Fanatiser les jeunes, les couper de la tradition familiale, les griser d’exercices militaires, de slogans idéologiques, toutes les dictatures s’y sont employées. Mais vienne le doute ou la lassitude, et tout s’effondre. La jeunesse seule ne dirige pas les peuples ; leur instinct déterminant réside dans les générations anciennes et surtout, comme on l’a dit, les morts gouvernent les vivants.

La parade de Berlin a néanmoins servi d’avertissement. Toutes les propagandes si mensongères qu’elles soient donnent des résultats. Si l’on n’intègre pas l’Allemagne de l’Ouest à l’Europe, le désarroi qui suivrait une déception pourrait amener une guerre civile entre Allemands. Nous, Français, tenons une occasion de faire la paix entre Européens de l’Ouest, dans des conditions exceptionnelles, alors qu’avec l’appui des Etats-Unis nous sommes les plus forts. L’Europe se fera quand même, tôt ou tard, parce que c’est dans l’ordre de l’histoire économique. Quelle serait alors notre position ?

 

Neutralité

Toujours en corrélation avec l’opposition au plan Schuman, nous voyons grandir l’idée d’une Europe, troisième force entre les deux blocs. Discutée d’abord par des esprits éminents et désintéressés, elle devient aujourd’hui une machine de guerre pour disloquer l’Union Atlantique. Pour qu’on ne s’y trompe pas, les Combattants de la paix du maréchal Staline lui envoient toutes leurs sympathies. Mais peut-être ignorent-ils que c’est leur ennemi mortel, le maréchal Tito qui prendrait volontiers la tête du mouvement pour la neutralité européenne. Tito est aussi un maître de la propagande. Il a rallié des intellectuels et même un journal français, et non des moindres. Cela a débuté par une exposition d’art tout comme aux beaux jours de Mussolini quand il faisait la cour à la France. Que la suite nous soit épargnée !

 

En U.R.S.S.

Que se passe-t-il derrière le rideau de fer ? Les positions clefs changent de titulaires à une cadence accélérée ! Après la Tchéco-Slovaquie, c’est en Bulgarie que les deux principaux ministres sont remplacés. Pareillement en Ukraine, et ce qui est plus curieux, on note un désarroi dans la propagande intérieure qui ressemble à la peur. Si un mécontentement général n’était prêt d’éclater on ne recourrait pas à ces procédés qui rappellent ceux de l’hiver 41. C’est cette crise intérieure soviétique qui a donné à penser que Staline cherchait un accord avec les Etats-Unis au moyen de la mission Trygve Lie. Jusqu’ici, le président de l’O.N.U. n’a pas donné de précision sur les résultats de son voyage à Moscou, et il n’y a aucune chance que les Etats-Unis fassent le premier pas. Il faudrait que l’U.R.S.S. cédât sur le traité autrichien, ce qui est impossible à cause de Tito, ou sur des élections libres en Allemagne, ce qui ne l’est pas moins. Le voudrait-on la guerre froide ne peut cesser sans qu’un des deux antagonistes perde la face. Le drame est là.

 

Les Elections Turques

Un mot tardif sur les élections turques qui ont causé une surprise. Dans ce pays où les masses sont peu évoluées, des élections libres ont complètement renversé la majorité. Ce qui prouve que la voix du peuple sait se faire entendre. Un gouvernement plus progressiste est au pouvoir, que les Occidentaux considèrent avec raison comme plus favorable aux intérêts du pays même et de tous les états libres.

 

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