Criton – 1950-07-29 – Retour à l’Economie de Guerre

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Le Courrier d’Aix – 1950-07-29 – La Vie Internationale.

 

Retour à l’Economie de Guerre

 

L’opinion prend peur parce que les troupes américaines n’ont pu arrêter l’avance communiste en Corée. On devrait comprendre que les Etats-Unis ne comptent occuper pour le moment qu’une tête de pont que puissent tenir de petits effectifs. Il serait insensé de faire le jeu de l’ennemi en envoyant en Extrême-Orient une part importante d’une armée encore squelettique. Quand la mobilisation sera avancée, en hiver, et que les Soviets auront montré leur jeu, il sera temps de donner, s’il y a lieu, la priorité au front d’Extrême-Orient. Pour l’heure, il faut veiller sur l’Europe. Ainsi envisagées, les opérations militaires prennent leur sens. Trois ou quatre divisions vont se concentrer autour du port de Fusan où l’assaut des rouges viendra se briser.

 

Stratégie russe

Les intentions soviétiques ne sont pas moins claires : attirer le plus possible de forces américaines sur ce front si lointain et difficile, les engager dans une lutte sans issue en pays hostile, et surtout y faire l’essai du matériel dont dispose l’armée rouge. Cet équipement qui comprend surtout des tanks et de l’artillerie est-il périmé ? Les Soviets seront-ils obligés de repartir dans la course aux armements sur de nouvelles bases ? C’est ce que la guerre de Corée devra décider.

Il semble jusqu’ici que si les Etats-Unis ont les moyens de détruire les engins de l’ennemi, la puissance du nombre est toujours décisive, même si l’armement des masses attaquantes est insuffisant. Le problème n’a pas changé depuis l’époque romaine. Une horde par la terreur qu’elle inspire peut forcer les barrages les mieux défendus, au mépris des pertes.

Il est bien difficile de percer les intentions du Kremlin. Rien cependant n’indique que la tactique ait changé et qu’un assaut général en Europe ou même dans le Moyen-Orient soit imminent. Menaces verbales, comme au congrès du Kominform à Berlin, déplacement de troupes dans les Balkans, intimidation en Turquie et en Iran, tout cela fait partie de la campagne – qui ne réussit que trop bien – qui vise à ébranler le moral des adversaires ; campagne chuchotée, propos alarmistes provoquant une dépression mentale chez les peuples, comme les drogues employées pour affaiblir la volonté des individus dans les procès politiques. Il faut dire que les gouvernants des pays visés ne font pas grand-chose pour réagir.

 

L’Allemagne et la Résistance

Le point le plus exposé est assurément l’Allemagne ; malgré l’hostilité de la population au bolchévisme, un coup analogue à celui de Corée mené avec les moyens adéquats, pourrait réussir. Les Allemands de l’Ouest qui se sentent désarmés et impuissants et nullement défendus par les occupants alliés qui ne se sont pas engagés envers eux, pourraient par désespoir se donner au plus fort. Il faut faire taire tout ressentiment et associer les Allemands à la défense commune tout en prenant les précautions nécessaires. Le problème n’est pas insoluble.

 

L’Aspect Economique de la Lutte

L’agression en Corée et la réaction américaine marquent le retour du monde occidental à l’économie de guerre (au moment où l’économie de paix commençait à trouver son équilibre), avec son cortège d’inflation, de contrôles, de taxes et de restrictions. L’expérience a prouvé que le capitalisme ne s’accommode que trop bien du système. La concurrence disparait et le plein-emploi est assuré. Dans le cas où l’Europe occidentale ne serait pas attaquée, les perspectives seraient même très favorables et le retour à la prospérité, factice mais apparente, serait accéléré.

En effet, les prix montant sans cesse, les bénéfices suivent. D’autre part, les Américains, obligés de convertir une part importante de leur industrie aux fabrications de guerre, les pays européens suppléeraient par leurs fournitures aux besoins civils des Etats-Unis. Bien des problèmes épineux, comme le déficit en dollars, seraient automatiquement résolus, et le programme de réarmement aidant, toutes les usines tourneraient à plein. Par leur politique d’agression, les Soviets verraient se fortifier l’économie instable de leurs adversaires au lieu de l’ébranler. D’ores et déjà, les excédents d’acier du Benelux et de l’Allemagne, hier invendables, prennent le chemin des Etats-Unis qui en manquent. Et surtout, le chômage, point faible de l’économie capitaliste disparaîtra sans délai. Plus de surproduction à redouter. Les contradictions du capitalisme sur lesquelles Staline comptait pour hâter son succès sont dissimulées par l’économie de guerre. Il faut bien malheureusement reconnaître que les Etats, qu’ils soient totalitaires ou libéraux, ont la tâche beaucoup plus facile quand les fabricants de canons qu’ils soient fonctionnaires ou patrons, travaillent à plein. Nous y sommes sans aucun doute pour longtemps.

 

Prévisions

Il est raisonnable de penser que la guerre restera froide en Europe. En Extrême-Orient, par contre et surtout depuis que l’affaire de Formose a été si fâcheusement mêlée par les Américains à celle de Corée, une extension du conflit paraît inévitable. Il faudra que la Marine des Etats-Unis face front à Formose, et que nous subissions en Indochine un assaut prochain. La position des Soviets est beaucoup plus forte sur ce théâtre d’opération, et l’on sait qu’une armée perd beaucoup de son efficacité quand elle doit être transportée à des milliers de kilomètres. La partie qui se joue est colossale plus que ne l’était la guerre contre Hitler. Il faut beaucoup de sang-froid, de patience, de résolution, de vigilance et surtout des hommes d’Etat pour développer parmi les hommes ces qualités que la peur étouffe.

 

                                                                        CRITON