Criton – 1950-07-22 – Le Grand Tournant

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Le Courrier d’Aix – 1950-07-22 – La Vie Internationale.

 

Le Grand Tournant

 

Staline n’a pas tardé à s’apercevoir que l’affaire de Corée allait mal tourner pour l’U.R.S.S. L’opinion internationale, effrayée de cette brusque agression, s’est immédiatement rangée aux côtés des Etats-Unis. L’attitude de Henry Wallace, abandonnant la ligne des partisans de la paix, montre combien est atteinte la propagande du Kominform. On ne s’est pas trompé davantage à Moscou sur les premiers échecs militaires américains. Ceux-ci, sans compromettre un redressement prochain, ont donné au public américain la secousse nécessaire pour consentir aux sacrifices. D’ailleurs l’attaque de la Corée du Sud n’a pas été pour le « Pentagone » la surprise qu’on a prétendue. Seule la date exacte n’en était pas connue, mais les préparatifs l’étaient.

L’attitude à prendre avait été discutée à Tokyo peu de jours auparavant entre Bradley et Mac Arthur ; comme nous l’avions signalé, certains militaires considéraient la position stratégique comme difficile et préconisaient l’abandon de l’Extrême-Orient continental et même du Japon ce qui, en cas seulement de guerre totale, paraissait plus sage. L’avis de Mac Arthur l’emporta. La Corée serait tenue.

 

La Guerre

La guerre commencée ne peut se terminer que par la victoire. Elle coûtera cher, à moins que les Russes n’insistent pas, ce qui est fort possible. C’est l’impression que nous donne ces jours-ci Radio-Moscou, si discret sur la guerre de Corée et les succès militaires des rouges. En effet, devant la résolution américaine, les troupes mandchoues, chinoises et mongoles qui se battent avec quelques coréens en Corée, ne sont pas en mesure de l’emporter. Il faudra employer l’armée chinoise et peu à peu les corps mongols de Sibérie. Avec le temps, la guerre s’étendrait fatalement.

Les Etats-Unis dont le prestige est engagé y mettront le prix, quel qu’il soit. Ils n’accepteront jamais un échec. Il y a plus. Si le Président décrète une mobilisation des civils américains, le citoyen ne rentrera dans ses foyers que l’affaire liquidée, c’est-à-dire le jour où le bolchévisme, comme l’a dit Truman un jour, aura « capitulé sans condition ». Et Moscou qui connaît ses propres faiblesses a pris peur.

 

Les Négociations

C’est ce qui explique que, dès le début, Gromyko qui remplace Vichinsky, mystérieusement disparu, a discuté assidûment avec l’ambassadeur anglais à Moscou, et que Staline a saisi, avec un empressement inhabituel, l’offre de médiation du Pandit Nehru. Il s’agirait pour les Russes de rentrer au Conseil de Sécurité qui a si bien joué contre eux en leur absence, d’y faire pénétrer le représentant de Mao Tsé Tung, et, une fois en place, de se servir à nouveau du veto pour paralyser la machine.

Il n’y a aucune chance pour que les Etats-Unis y consentent mais alors, en faisant échouer les efforts du Pandit Nehru dont le prestige est grand en Asie, on pourrait retourner l’opinion mondiale et ressaisir la propagande contre l’impérialisme américain. Car cette propagande qui nous laisse assez froids, nous occidentaux qui avons subi dix ans Goebbels et vingt ans Mussolini, a pour les Russes une extrême importance. Ils sont très sensibles aux fiascos, et des incidents comme la publication par l’experte hongroise Sulner des faux du procès Mindszensky, les touchent au vif. Staline se contentera-t-il de sauver la face et lui en laissera-t-on les moyens ?

Le moment semble venu où la volonté des hommes est dépassée par l’événement. Les Etats-Unis qui se sentent menacés et ne peuvent compter que sur eux-mêmes sont décidés à en finir. Ils vont mettre en marche, plus tôt qu’ils ne l’avaient voulu, leur machine de guerre. L’opinion sera ulcérée en présence des morts et surtout, pour qui connait la mentalité américaine, l’homme de la rue contraint à prendre les armes ne retournera au travail que quand l’ennemi sera knock-out. C’est là, l’aspect le plus redoutable de la situation.

Pour ceux qui ont suivi ces chroniques, la logique des événements apparait fulgurante. D’abord, le malaise entre Alliés sensible pendant la guerre surtout depuis la révolte de Varsovie ; ensuite, la lutte diplomatique dès la fin des hostilités ; puis la guerre froide ; enfin la guerre chaude ; ce crescendo  ininterrompu  a quelque chose de fascinant, comme le mouvement des astres. Il faut le regarder en face comme un aspect de la condition humaine et aussi avec optimisme. Quoi qu’il advienne en Orient, il y a fort peu de chances pour que les Russes ouvrent en Europe un second front plus hasardeux et moins vaste où les retraites sont difficiles ….

Il est donc peu probable que nous ne serons que peu atteints par le conflit. L’énorme effort militaire annoncé par Truman est une garantie pour l’Europe jusqu’ici exposée et sans défense. Enfin, les valeurs spirituelles dont ce demi-siècle a vu l’épreuve, trimpheront plus aisément qu’on ne pense et sans doute pour longtemps.

 

Opinions

Ce sont là des vues personnelles ; à Londres où le souvenir tout proche des V2 entretient une extrême nervosité, une autorité comme « Spectator » voit dans les trois mois qui viennent, le moment crucial de l’histoire. Il est peu probable que les événements aillent aussi vite. Les Russes sont prudents. Les Etats-Unis sont encore loin d’être en mesure d’assurer la décision. Le crescendo n’est pas à sa limite et l’on peut compter sur des pauses.

 

A l’O.N.U.

  1. Trygve Lie s’efforce de réaliser cette armée internationale que nous appelions de nos vœux ; l’enthousiasme est médiocre, au moins du côté des Gouvernements responsables, et nous avons l’impression que les Etats-Unis veulent bien combattre sous le drapeau de l’O.N.U., à condition d’être seuls à le tenir. La présence d’autres nations au conflit pourraient gêner leur dessein final.

 

                                                                                  CRITON