Criton – 1950-09-02 – Épreuve de Force

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Le Courrier d’Aix – 1950-09-02 – La Vie Internationale.

 

Epreuve de Force

 

L’épreuve de force continue en Corée, plus âpre que jamais. Les deux parties, Russes et Américains, ont mis en jeu leur prestige. Bien qu’indirectement engagés, les Soviets souffriraient de l’effondrement de leur satellite, l’éclat d’une victoire militaire américaine devant rallier les hésitants – moralement déjà tout disposés à le faire – à la cause des Nations Unies. Les Soviets ont intérêt aussi à fixer dans cette expédition coûteuse et lointaine le meilleur des forces américaines et les détourner ainsi de l’Europe. On s’attend à une offensive prochaine d’Ho Chi Minh qui retiendrait en Indochine le gros des forces françaises et empêcherait la reconstitution d’une armée sur le Rhin. Tout cela est de bonne tactique. Il est trop tard pour s’en affliger. Reste à parer les coups.

 

En Corée

Au moment où les forces Nord-Coréennes commençaient à marquer de la lassitude, les Soviets ont jeté de nouvelles divisions dans la balance, des Chinois et des Mandchous, et les forces américaines ont péniblement tenu le choc.

Pessimistes et neutralistes en tirent argument pour mettre en doute la puissance américaine leurs chances de victoire dans un conflit général. On s’étonne qu’ayant la complète maîtrise du ciel et de la mer et un matériel du dernier modèle, les soldats des Etats-Unis ne puissent contenir un ennemi sans protection aérienne et inférieur en armements. De là on met en doute la possibilité même avec l’aide de la bombe atomique, de faire face à une agression en Europe à laquelle, le cas échéant, il serait vain de s’opposer, vain aussi de s’imposer des sacrifices qui ressembleraient à ceux que coûta la ligne Maginot.

Raisonnement faux sur le plan matériel : car on ne peut faire de comparaison valable entre une guerre en Extrême-Orient et une guerre en Europe, les conditions militaires sont trop différentes ; faux surtout sur le plan moral, car s’il y a une chance de sauver la paix, c’est par la démonstration de la volonté unanime de résistance de ceux que la guerre menace.

 

Le Péril Jaune

Une autre considération se dégage du drame coréen. On n’évoque pas sans ridicule le vieux thème du péril jaune et cependant on ne peut qu’être effrayé de voir l’aptitude au combat, le mépris de la mort et l’habileté à s’adapter à la guerre moderne et à sa technique compliquée dont fait preuve un peuple d’Asie dont la réputation était si paisible. La supériorité intellectuelle et scientifique joue peu en face de celle du nombre et d’un certain fanatisme. L’équilibre futur des forces de la planète devra tenir compte de ce facteur nouveau, gros de menaces.

 

Inde et Chine

Toujours aussi obscur est le jeu diplomatique entre Russes et Chinois. On a remarqué que malgré le peu d’empressement que Staline mettait à seconder les efforts du Pandit Nehru, celui-ci a envoyé à Pékin un ministre avec mission de discuter les problèmes de Corée et de Formose. Les Russes là-dessus ont publié une note où est affirmée la solidarité diplomatique Sino-Russe. Les Hindous n’en cherchent pas moins à établir une politique des pays asiatiques de couleur qui représenterait leurs intérêts communs et leur solidarité en face des blancs, en dehors de toute idéologie ; politique qui est encore impraticable à l’heure présente, mais qui peut prendre corps avec le temps car elle répond aux aspirations réelles des masses et favoriserait au maximum leur progrès économique.

Il est difficile d’admettre que les Chinois adoptent une attitude agressive à l’égard des Etats-Unis et servent sur le champ de bataille la cause de l’impérialisme soviétique qui leur a déjà ravi quatre provinces.

 

Les Deux Faces de la Politique Américaine

On a fait beaucoup de publicité au conflit Truman-Mac-Arthur. Conflit réel ou feint, on en sait trop. Truman cherchait évidemment une occasion de présenter la politique américaine sous le jour le plus pacifique ; l’amitié des Etats-Unis pour le peuple chinois, l’absence de visées territoriales sur Formose qu’il s’agit seulement de neutraliser temporairement et non d’enlever aux Chinois, auxquels on  l’a promis ; enfin et surtout, il fallait dissiper toute équivoque au sujet de la guerre préventive à laquelle les Etats-Unis se refusent de songer quoi qu’il advienne en Corée ou ailleurs. En coupant la parole à Mac Arthur, Truman a exposé une attitude diplomatique capable de rallier la majorité des Nations-Unies. Est-ce à dire que l’incident est clos ?

Il est significatif que le Secrétaire d’Etat à la Marine qui avait en termes non équivoques exposé le thème de la guerre préventive, est encore en fonction bien qu’il ait été désavoué. D’autres voix ont appuyé sa thèse dont celle du général Spaak. Tout en répudiant l’idée – ce qui est indispensable devant l’opinion mondiale – on la laisse à la libre discussion faire son chemin. Bon nombre d’Américains pensent depuis longtemps que leur pays s’épuisera à défaire tous les pièges que les Soviets leur dresseront de par le monde, et qu’il faut frapper à la tête pendant qu’il est encore temps, c’est-à-dire avant que les Russes n’aient assez de bombes atomiques pour anéantir par surprise les usines de Chicago et de Pittsburgh.

Les Soviets de leur côté poursuivent implacablement leur politique. Se rendent-ils compte qu’ils ont déjà été trop loin et qu’il faudra bientôt choisir entre l’apaisement et la guerre totale ? Ils sont sans doute alertés, mais persuadés aussi qu’ils pourront toujours freiner, même au bord du gouffre, où et quand ils voudront. Nous en sommes moins sûrs.

 

                                                                                  CRITON