Criton – 1950-06-03 – Pour ou Contre le Plan

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Le Courrier d’Aix – 1950-06-03 – La Vie Internationale.

 

Pour ou Contre le Plan

 

Bien que l’attention se disperse sur diverses questions et événements qui sont la routine de l’actualité, c’est le plan Schuman qui est au fond des préoccupations. Il représente, s’il se réalise, une révolution dans l’histoire de l’Europe et des relations internationales. Jusqu’ici, les grands projets avaient agréablement excité les imaginations parce qu’on n’y croyait pas. Aujourd’hui, on est obligé de prendre celui-ci au sérieux. C’est pourquoi une vaste coalition d’intérêts divers se noue pour le faire échouer.

 

L’Attitude Anglaise

L’hostilité anglaise d’abord. Un échange de notes assez vif entre Paris et Londres l’a fait éclater. Il s’agissait d’obtenir, non une collaboration immédiate et directe du gouvernement travailliste, mais une simple adhésion de principe.

Londres veut attendre et voir comme toujours et ne pas s’engager. Du côté conservateur on est tenté de prendre le contre-pied de l’attitude officielle, et certains organes approuvent le plan Schuman. Sont-ils sincères, et revenus au pouvoir les Conservateurs n’agiraient-ils pas comme les Travaillistes ? Des articles du « Times » et de l’« Economist »le laissent supposer. N’a-t-on pas cherché à effrayer les Américains eux-mêmes en leur représentant cette ébauche de coopération franco-allemande comme le prélude à un isolationnisme européen alors que ce sont les Américains eux-mêmes qui ont approuvé le projet. Côté travailliste, on essaie d’effrayer les ouvriers en leur faisant croire que le pool du fer et de l’acier obligerait les mines et usines anglaises à abaisser leur prix de revient à leur détriment. On cherche aussi à exercer une pression sur les socialistes français en présentant le pool comme devant aboutir, à défaut de nationalisations générales, à un cartel à l’ancienne mode.

 

Contre le Plan

Une semblable coalition se dessine parmi les maîtres de forges. En conséquence du plan, des usines devront disparaître. Nous l’avons dit déjà, l’unification de l’Europe suppose une réorganisation géographique de la production, et la disparition d’industries mal placées qui ne vivent qu’à l’abri des barrières douanières. On compte sur une résistance ouvrière aidée par les communistes et surtout parlementaire comme cela vient de se produire contre les accords du 7 mars qui codifiaient l’union douanière franco-italienne. Ici les intérêts agricoles ont obtenu la suspension sine die de l’application des accords ; autant dire que l’union franco-italienne a vécu.

C’est là que réside le plus grand obstacle à la réalisation du plan Schuman. Comment trouver en France une majorité parlementaire pour la voter ?

 

La Parade de Berlin

400 ou 500.000 jeunes allemands ont paradé dans Berlin-Est en chemise bleue cette fois, à la manière hitlérienne adaptée par Staline. Comme prévu, aucun incident. La manifestation a réussi puisqu’elle a impressionné les occidentaux qui y voient un succès des méthodes soviétiques auprès de la jeunesse allemande. Fanatiser les jeunes, les couper de la tradition familiale, les griser d’exercices militaires, de slogans idéologiques, toutes les dictatures s’y sont employées. Mais vienne le doute ou la lassitude, et tout s’effondre. La jeunesse seule ne dirige pas les peuples ; leur instinct déterminant réside dans les générations anciennes et surtout, comme on l’a dit, les morts gouvernent les vivants.

La parade de Berlin a néanmoins servi d’avertissement. Toutes les propagandes si mensongères qu’elles soient donnent des résultats. Si l’on n’intègre pas l’Allemagne de l’Ouest à l’Europe, le désarroi qui suivrait une déception pourrait amener une guerre civile entre Allemands. Nous, Français, tenons une occasion de faire la paix entre Européens de l’Ouest, dans des conditions exceptionnelles, alors qu’avec l’appui des Etats-Unis nous sommes les plus forts. L’Europe se fera quand même, tôt ou tard, parce que c’est dans l’ordre de l’histoire économique. Quelle serait alors notre position ?

 

Neutralité

Toujours en corrélation avec l’opposition au plan Schuman, nous voyons grandir l’idée d’une Europe, troisième force entre les deux blocs. Discutée d’abord par des esprits éminents et désintéressés, elle devient aujourd’hui une machine de guerre pour disloquer l’Union Atlantique. Pour qu’on ne s’y trompe pas, les Combattants de la paix du maréchal Staline lui envoient toutes leurs sympathies. Mais peut-être ignorent-ils que c’est leur ennemi mortel, le maréchal Tito qui prendrait volontiers la tête du mouvement pour la neutralité européenne. Tito est aussi un maître de la propagande. Il a rallié des intellectuels et même un journal français, et non des moindres. Cela a débuté par une exposition d’art tout comme aux beaux jours de Mussolini quand il faisait la cour à la France. Que la suite nous soit épargnée !

 

En U.R.S.S.

Que se passe-t-il derrière le rideau de fer ? Les positions clefs changent de titulaires à une cadence accélérée ! Après la Tchéco-Slovaquie, c’est en Bulgarie que les deux principaux ministres sont remplacés. Pareillement en Ukraine, et ce qui est plus curieux, on note un désarroi dans la propagande intérieure qui ressemble à la peur. Si un mécontentement général n’était prêt d’éclater on ne recourrait pas à ces procédés qui rappellent ceux de l’hiver 41. C’est cette crise intérieure soviétique qui a donné à penser que Staline cherchait un accord avec les Etats-Unis au moyen de la mission Trygve Lie. Jusqu’ici, le président de l’O.N.U. n’a pas donné de précision sur les résultats de son voyage à Moscou, et il n’y a aucune chance que les Etats-Unis fassent le premier pas. Il faudrait que l’U.R.S.S. cédât sur le traité autrichien, ce qui est impossible à cause de Tito, ou sur des élections libres en Allemagne, ce qui ne l’est pas moins. Le voudrait-on la guerre froide ne peut cesser sans qu’un des deux antagonistes perde la face. Le drame est là.

 

Les Elections Turques

Un mot tardif sur les élections turques qui ont causé une surprise. Dans ce pays où les masses sont peu évoluées, des élections libres ont complètement renversé la majorité. Ce qui prouve que la voix du peuple sait se faire entendre. Un gouvernement plus progressiste est au pouvoir, que les Occidentaux considèrent avec raison comme plus favorable aux intérêts du pays même et de tous les états libres.

 

                                                                                  CRITON