Criton – 1950-06-24 – Les Chances de l’Europe

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Le Courrier d’Aix – 1950-06-24 – La Vie Internationale.

 

Les Chances de l’Europe

 

L’énorme bévue des Travaillistes anglais prenant position contre le plan Schuman a rallié l’opinion des pays libres au projet qui, dès l’abord, l’avait déconcertée, si différent qu’il était des actes habituels de la Diplomatie. On y voit avant tout un instrument de paix authentique et non de propagande, capable d’écarter à jamais la possibilité d’un conflit franco-allemand.

Les oppositions conservatrice et libérale réunies vont, aux Communes, mettre le Gouvernement britannique dans l’obligation de prendre position contre les doctrinaires du Labour. M. Attlee en profitera certainement pour se rapprocher des négociateurs de Paris. Il faudrait manquer de sens politique pour ne pas comprendre que l’Angleterre ne peut s’opposer à un courant aussi puissant, ni se tenir à l’écart d’un plan qui doit associer les principales industries de l’Europe continentale. Fortement appuyé, le plan aboutira ; l’Angleterre s’y ralliera. Reste à savoir par quels compromis et sous quelle forme, et ce qui restera des idées directrices.

 

Les Elections en Allemagne

Les élections de dimanche en Rhénanie-Westphalie avaient une importance exceptionnelle. Il s’agissait du Land le plus peuplé d’Allemagne et précisément de la Ruhr. Le chancelier Adenauer a pu se féliciter du résultat : les communistes écrasés et les néo-nazis presque anéantis ; une forte poussée du centre droit, les libéraux du président Heuss, enfin la consolidation de la position prépondérante des Chrétiens-Démocrates. Les socialistes se maintiennent mais ne profitent pas de la débâcle communiste. Le Dr. Schumacher qui pensait que la surenchère nationaliste le pousserait au pouvoir, doit réfléchir.

 

Démocratie Chrétienne et Socialisme

C’est un aspect de la lutte d’influence et d’idées que se livrent le Socialisme et la Démocratie Chrétienne au pouvoir en Allemagne, en Italie, en Belgique et en France.

L’Angleterre travailliste aurait accepté de faire l’Europe mais à son profit, si elle avait pu mettre au pouvoir sur le continent ses coreligionnaires politiques. Mais le recul de ceux-ci et le crépuscule du Labour lui-même, lui enlèvent tout espoir. L’Europe se fera, si elle y réussit, sur d’autres bases. Le manifeste de Londres est l’expression de ce dépit.

Le mouvement démocrate-chrétien est international parce qu’il cherche à établir un lien de fraternité entre peuples issus de la même tradition judéo-chrétienne, non sur le plan strictement confessionnel, mais essentiellement spiritualiste et anti-étatique. C’est de ces principes que relève le plan Schuman : l’Union suppose une renonciation à la souveraineté nationale au profit d’une autorité supérieure et le pool respectera les droits individuels. Ce ne sera pas une étape vers la nationalisation des industries–clefs, pas plus que vers un cartel élargi, mais un aménagement rationnel des efforts individuels qui à l’avenir ne pourront plus se dissocier. Ces idées de plus en plus s’affirment, tandis que le nationalisme totalitaire du bolchévisme et celui plus voilé du socialisme perdent manifestement du terrain.

 

L’U.E.P.

L’accord s’est enfin réalisé sur l’Union Européenne de paiements. Les Belges ont obtenu satisfaction en partie sur la question des balances créditrices. Les Etats-Unis, par le détour du plan Marshall, feront l’appoint. Le gouvernement britannique a montré beaucoup de bonne volonté, car malgré toutes les concessions faites au point de vue anglais, le développement des échanges intereuropéens ne sera pas en principe favorable à la position internationale de la Livre.

 

En U.R.S.S.

Les Soviets viennent d’arrêter leur budget autour de 430 milliards de roubles, en léger recul sur le précédent, ce qui en pays totalitaire n’est pas signe de progrès économique. Ces chiffres ont donné lieu à beaucoup d’erreurs : compté à 4 roubles pour un dollar, ce budget semble énorme. Il est difficile de fixer la valeur du Rouble, mais une monnaie ne vaut que par son pouvoir d’achat. Celui du Rouble varie de 20 à 30 francs pour les denrées alimentaires de première nécessité ; de 8 à 10 pour les objets industriels, les vêtements, le sucre, de 3 à 4 et souvent moins pour les articles de luxe. Sous cet angle, le budget russe apparaît celui du pays pauvre et peu développé qu’il fut toujours.

Aux Etats-Unis, on a frappé les esprits avec les 79 milliards de roubles du budget militaire. Cela semble au contraire bien peu pour une armée de trois millions d’hommes. Ce budget est d’ailleurs camouflé. Il faut y ajouter la quasi-totalité des 135 milliards consacrés à l’équipement lourd et des 59 affectés à l’instruction surtout militaire. En fait, 60% du budget soviétique vont à la guerre, plus du quart du revenu national qui est inférieur à celui de l’Angleterre pour une population quadruple.

 

La Politique Evolue

Les Soviets sont pris à leur propre piège : la course aux armements est trop coûteuse et le niveau de vie s’en ressent. Devant les piètres résultats du plan cette année, une troisième vague d’épuration a changé les derniers ministres encore en place, et la politique soviétique subit des changements significatifs. Vis-à-vis de l’Allemagne d’abord, le Kremlin renonce à la conquête morale du peuple. Il n’est plus question de faire l’unité allemande par une propagande de la S.E.D. dans les zones occidentales. Au contraire, on prend pour accomplie la coupure des deux Allemagnes que la guerre seule pourra réunir. La proclamation de la frontière Oder-Neisse avec la Pologne comme définitive montre le peu de cas que les Soviets font de l’opinion germanique. Mais pour maintenir leur économie, les Russes sont obligés de serrer encore la vis aux malheureux satellites. Il paraît qu’ils en prenaient trop à leur aise, n’épargnaient pas, boudaient les emprunts d’Etat et vivaient mieux que les vaillants travailleurs d’U.R.S.S. Le professeur Varga, de nouveau bien en cour, va mettre ordre à tout cela et les Hongrois, Polonais et autres devront travailler davantage et consommer moins pour alimenter la machine de guerre soviétique.

 

                                                                        CRITON