Criton – 1950-06-17 – Le Plan (suite)

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Le Courrier d’Aix – 1950-06-17 – La Vie Internationale.

 

Le Plan (suite)

 

Le Parti travailliste anglais a publié contre le plan Schuman et l’Union européenne un manifeste qui a soulevé une indignation compréhensible. L’Insularisme le plus étroit que l’on attendait d’ordinaire de l’extrême droite est exprimé ici presque avec cynisme : « Nous sommes plus proches de nos parents d’Australie, y lit-on, que de l’Europe ». Le Social Nationalisme rejoint le National-Socialisme et le bolchévisme, moins par impulsion doctrinaire que parce que le planisme intégral et le capitalisme d’état impliquent l’autarcie politique et économique. La réaction est passée de la droite à la gauche. A rapprocher du chauvinisme puéril et des fanfares belliqueuses de Radio Moscou ….

 

Le Manifeste

L’hostilité de l’Angleterre toute entière contre l’Union européenne, longtemps contenue par pudeur, a fini par éclater. Cependant, le premier Ministre a fait une déclaration qui contredit largement le manifeste que lui et ses collègues avaient signé la veille. Il a cherché à maintenir le principe d’une collaboration européenne, au moins dans le cadre d’une communauté atlantique. En réalité, l’Angleterre travailliste ou conservatrice redoute par-dessus tout une coopération franco-allemande et la solidarité continentale. D’autre part, elle répugne à tout engagement précis qui la lie à l’Europe. Londres veut rester le centre commun de multiples associations sans contrainte aucune, ce qui était possible autrefois, mais l’est de moins en moins.

L’association du Commonwealth est-elle encore une réalité ou une façade ? Il reste tout au plus l’Australie et la Nouvelle-Zélande, dans la mesure où ces pays veulent échapper à l’emprise exclusive des Américains. Mais les autres ? Afrique du Sud, Canada plus guère ; quant à l’Inde… Et le lien avec le nouveau continent, cette position d’intermédiaire entre les Amériques et l’Europe ?

Ni politiquement, ni économiquement, les voies transatlantiques ne passent plus par Londres, qui pis est : la Livre Sterling est la seule grande monnaie avariée du monde à l’heure actuelle, la seule sur laquelle existe encore un marché noir, et cette situation absurde constitue le principal obstacle à la libre circulation des marchandises et des capitaux ! Les Anglais, fussent-ils travaillistes, auraient tort de penser en fonction du passé. Il est des rôles achevés.

L’obstination pourrait être plus grave que ne le fut la guerre de 39, contre laquelle nos voisins n’ont pas su se protéger : l’Angleterre petit pays insulaire séparé d’un continent enfin unifié, abandonnée d’anciens dominions dont les intérêts se sont déplacés, privée peu à peu de son domaine colonial plus menacé encore que le nôtre, l’Angleterre accablée d’un déficit commercial chronique et incurable pourrait connaître des jours difficiles. C’est ce que des hommes avertis comme Churchill et Attlee savent bien.

Si le plan Schuman réussit, le Gouvernement anglais espère pouvoir conclure avec lui une sorte d’entente cordiale, sans prendre d’engagement définitif, sans surtout se soumettre à une autorité internationale ; l’Angleterre règlerait à l’amiable sa politique économique sur les directives du pool européen et négocierait avec lui des compromis périodiques. Voilà exactement où Attlee veut aller, et Churchill ferait de même s’il était au pouvoir. Le calcul est tentant. Il n’est pas sûr qu’il réussisse à longue échéance, parce que fatalement, sans contrepoids britannique, le potentiel allemand jouera très puissamment dans l’association européenne, et la tentation sera forte, en cas de crise, de sacrifier les intérêts anglais que le pool ne serait pas obligé de sauvegarder.

 

Les Difficultés de la Coopération

Le sort du plan et de la collaboration internationale est encore en suspens. Voici que l’Union européenne de paiements qu’on croyait enfin sur pied est remise en question par les objectifs belges, fonction d’ailleurs de l’inconvertibilité du Sterling. Voici encore que se dessine une dérobade des Hollandais qui, plus liés que les autres continentaux aux intérêts anglais, n’osent pas se plier par avance aux décisions des négociateurs du plan Schuman. On sait aussi que le Benelux est encore une fois ajourné et qu’il n’a pas été fait grand progrès vers sa réalisation. Que dire enfin de l’Union douanière franco-italienne à laquelle les deux gouvernements s’accrochent avec courage.

La crise de la coopération européenne que les partis Sociaux Chrétiens au pouvoir en Europe occidentale s’efforcent de réaliser, serait sans issue si les Etats-Unis ne soutenaient à fond les projets d’unification. Ils ont les moyens de l’imposer si, toutefois, l’opinion publique le veut aussi. Ce qui est encourageant, c’est de voir les associations ouvrières conscientes de l’intérêt des travailleurs, soucieuses d’une vraie paix qui ne soit ni celle de Moscou, ni celle de Londres, paix d’oppression ou de rivalité équilibrées, ont pris position contre les démagogues et les politiciens, et approuvé le plan Schuman. Sans un mouvement d’opinion, les parlementaires qui représentent le plus souvent des intérêts particuliers feraient en définitive échouer tous les accords.

 

Le Plan Stikker

Le coordinateur de l’organisation de coopération européenne, ministre des affaires étrangères hollandais, Stikker a mis en avant un plan fort simple et qui s’impose si l’on veut aboutir à un progrès vers l’unité. Nos lecteurs y retrouveront nos suggestions habituelles : élargissement des marchés par la suppression des barrières douanières et constitution d’un fonds commun pour indemniser les propriétaires d’industries destinées à disparaître, chaque pays se spécialisant dans les fabrications auxquelles il est le mieux adapté ; stabilisation des changes et monnaie commune aux pays participants, etc.. Comment faire passer tout cela à l’acte ? Peut-être en mettant l’argent nécessaire à la disposition des bonnes volontés et en coupant les vivres aux autres, ce qui pourrait bien arriver avant longtemps.

 

                                                                                  CRITON