Criton – 1950-11-11 – Troisième Impérialisme

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Le Courrier d’Aix – 1950-11-11 – La Vie Internationale.

 

Troisième Impérialisme

 

En suivant jour par jour le cours des événements, on est conduit d’une phase de détente à une tension aigüe, et c’est en ce moment la plus critique, depuis le blocus de Berlin, que nous vivons. En réalité, la situation internationale n’a cessé de s’aggraver depuis cinq ans et les périodes de rémission n’ont été que des épisodes de la guerre des nerfs dont la technique revient à Hitler.

L’effet de l’attaque chinoise en Corée coïncidant avec l’invasion du Tibet a produit un choc d’autant plus sensible que la victoire des Nations-Unies avait ranimé les espoirs de paix pour la première fois depuis longtemps. On passe naturellement de l’optimisme au découragement, dès que le spectre de la troisième guerre reparaît.  C’est faire le jeu du bolchévisme que de s’abandonner à ces excès. La situation présente, si elle est plus aigüe que les précédentes, n’est cependant pas sans issue et pas plus qu’hier les communistes n’ont choisi le grand risque. Il s’agit de retenir le plus de forces américaines, françaises et anglaises possible en Extrême-Orient pour les affaiblir et empêcher les puissances alliées d’agir en Europe quand un nouveau coup de force sera tenté. Pendant que la lutte en Extrême-Orient battra son plein, les satellites de l’U.R.S.S. recevront l’ordre de liquider Tito, et les Etats-Unis n’auront pas les moyens militaires de leur barrer la route.

 

Le Sort de la Yougoslavie

Depuis quelques temps, Tito change ses positions sous la pression des réalités. La récolte en Yougoslavie a été catastrophique ; la disette s’accentue et avec elle le grondement de la révolte populaire. Il a fallu implorer le secours américain et c’est 200 millions de dollars de vivres qui vont affluer. C’est dire à quel point, on en manquait. Si les Etats-Unis, comme l’a dit Tito, n’ont pas mis de condition politique à leur envoi, ils l’ont obligé à proclamer cette générosité. Ce qui fut fait.

Par ailleurs, la balance des forces militaires dans les Balkans est peu à peu renversée. Tito dont la popularité a beaucoup baissé, dont les soldats ne disposent que d’un armement périmé, a devant lui les forces Roumaines, Hongroises, Tchèques et Polonaises commandées par des maréchaux russes et encadrées d’officiers exercés à Moscou. Ces troupes réorganisées, munies d’un outillage moderne sont capables d’écraser la Yougoslavie avec la même rapidité que les Nord-Coréens auraient réduit ceux du Sud si les Etats-Unis n’étaient accourus. Une deuxième Corée dans les Balkans n’aurait rien pour surprendre. La guerre en serait plus proche d’un degré. Elle n’éclaterait pas pour cela. Les exercices qui ont lieu à Malte et le renforcement de la flotte américaine en Méditerranée montrent qu’on s’attend au pire. Les Russes comptent d’ailleurs sur les bombardements massifs des Américains pour exciter les populations des pays satellites dont la résistance au bolchévisme s’est beaucoup accentuée, surtout à cause de l’extrême disette qui règne dans ces régions.

 

L’Impérialisme de Pékin

L’impérialisme chinois se modèle sur l’impérialisme soviétique pour faire peser une menace sur tous les pays limitrophes. L’Inde d’abord, inquiète de l’invasion du Tibet, l’Indochine dont la position est sérieuse, Hong-Kong devant laquelle on élève des fortifications et surtout la Corée où l’on en est à l’envoi de « volontaires ».

Comment réagiront les Etats-Unis ? Si le département d’Etat a paru surpris de la brusque décision chinoise, Mac Arthur l’a été moins. Après un bref flottement et un choc assez rude qui leur a valu d’assez lourdes pertes, les forces américaines ont repris le dessus et on peut être sûr que si les Chinois s’obstinent, les troupes de l’O.N.U. iraient en Mandchourie. Les Etats-Unis ne peuvent et ne doivent pas reculer. Il ne faut pas s’en effrayer. Si les autres ne se sentent pas assez forts, ils encaisseront ; s’ils le sont, ils n’ont pas besoin de prétextes pour passer à l’action en tous cas, les coups qu’ils recevront serviront d’excitation à la haine contre les impérialistes américains.

 

L’Offre Soviétique de Conférence à Quatre

Les Soviets ne manquent aucune occasion, qu’elle soit diplomatique ou militaire. Les dissentiments franco-anglo-américains au  sujet du réarmement allemand, les polémiques entre Adenauer et Schumacher valaient d’être exploités. Molotov a donc convoqué les ambassadeurs alliés à Moscou pour proposer une conférence à quatre sur le problème allemand. L’offre a été diversement accueillie pour des raisons de politique intérieure, mais le refus est certain. Cependant les peuples ignorants y voient une promesse d’apaisement qu’on néglige et la propagande soviétique ne peut qu’y gagner.

En réalité, cette irritante controverse sur le réarmement allemand est plus électorale que sincère. Les socialistes français, en s’opposant à la résurrection de la Wehrmacht, prennent une position agréable aux électeurs et les socialistes allemands en cherchant à soustraire la jeunesse au service militaire, se taillent un succès facile. En réalité, l’armement de l’Allemagne est depuis longtemps décidé. Si regrettable qu’il soit, il s’impose et personne en France comme en Allemagne ne doute de sa réalisation prochaine. Il est cependant invraisemblable que personne au cours des débats n’ait proposé que ce  réarmement soit strictement temporaire et que les troupes allemandes soient désarmées et démobilisées sitôt que les Américains quitteront l’Europe. Comme il est acquis que les usines allemandes ne fabriqueront pas de matériel de guerre utilisable, la situation se trouverait, le danger passé, ce qu’elle est en ce moment.

 

Les Elections Américaines

Les succès des Républicains aux élections du 7 novembre ont suscité des commentaires généralement défavorables, ce qui montre plutôt les préjugés que la compétence des informateurs. Le peuple américain a voté pour une politique énergique, celle de Mac Arthur, ce qui permettra au président Truman de moins s’embarrasser de controverses juridiques qui excèdent l’Américain moyen et mieux faire peser sur les Sino-Soviétiques le poids de la force. Cela nous vaudra aussi une aide plus étendue en Indochine, ce qui n’est pas rien.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1950-11-04 – Réveil de la Guerre Froide

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Le Courrier d’Aix – 1950-11-04 – La Vie Internationale.

 

Réveil de la Guerre Froide

 

Les victoires des Nations-Unies en Corée avaient éveillé de grandes espérances que le flottement dans la politique chinoise et soviétique semblait justifier. Impressionnées par la force et l’unité des démocraties, les puissances totalitaires en viendraient à la prudence. Malheureusement, l’invasion du Tibet par les Communistes chinois, la présence de troupes de Mao Tsé Tung venant renforcer et rétablir la résistance des Nord-Coréens, l’asile du territoire chinois donné aux soldats d’Ho Chi Minh, enfin l’attitude agressive des Soviets à l’égard de Trygve Lie, le secrétaire de l’O.N.U., tout indique que le bolchévisme a choisi ; la « guerre froide » n’aura connu qu’un court répit.

 

L’Inde et la Chine

Le raidissement chinois est sans doute commandé par des raisons de prestige. Chou-en-Laï avait parlé trop haut de résistance. Il était obligé à une certaine action. Politique assez surprenante car elle ne présente en apparence que des désavantages.

L’Inde jusqu’ici donnait à la Chine communiste un appui qui pouvait être précieux pour assurer ses contacts internationaux. Le Pandit Nehru irrité de son échec à Pékin et de l’invasion du Tibet, qui laisse peu d’espoir à une politique asiatique commune, va se rapprocher des Etats-Unis et du Commonwealth dont l’Inde fait partie ; menacés à leurs frontières septentrionales, l’Inde et le Pakistan devront aplanir leurs différends et participer à la défense effective. D’autre part, l’appui de l’armée chinoise à Kim-II-Sung n’aura militairement aucun effet sinon de retarder un peu la destruction des forces Nord-Coréennes et de rendre plus intraitables les Américains.

Enfin, l’appui ouvert à Ho Chi Minh pourrait amener les Etats-Unis à envoyer des troupes en Indochine ; il en est sérieusement question depuis quelques jours. Si donc l’attitude chinoise offre certains avantages aux démocraties, elle compromet l’espoir d’un apaisement. Car Mao Tsé Tung est la clef de la paix mondiale. Moscou sans lui ne peut rien risquer.

 

Les Conférences Atlantiques

Les conférences militaires et diplomatiques se succèdent pour la défense de l’Europe, retardée, compliquée sinon compromise, par l’irritante question du réarmement allemand.

Les Américains multiplient les déclarations conciliantes à l’égard de la France, et le général Eisenhower qui va être le chef de l’armée atlantique pour faire contrepoids à Mac Arthur, insiste pour donner toutes garanties aux légitimes soucis de sécurité des Français. Mais la résolution américaine n’en est pas moins pressante. Il nous semble qu’il y aurait un moyen de tout résoudre. Ce serait de faire admettre par les douze pays associés et par les Allemands eux-mêmes que l’armée qui va être créée pour la défense commune sera dissoute dès que les Alliés s’accorderont pour considérer le danger d’invasion soviétique passé. Tant que les soldats rouges seront sur l’Elbe, la sécurité française ne sera pas menacée par les divisions germaniques. Ne pourrait-on pas convenir simplement que ces divisions seront désarmées et dissoutes quand les troupes américaines quitteront l’Europe et qu’elles y veilleraient.

 

Le Point de Vue Américain

L’attitude française se comprend, mais elle ne se justifie pas, dit-on à Washington. Si la guerre éclatait en 51 ou 52, l’élite de l’armée française se trouverait en Indochine et quelle valeur militaire pourrait-on accorder à des forces françaises composées de recrues et de réservistes défendant sur l’Elbe l’Europe occidentale contre les Russes, sous l’œil des Allemands désarmés ?

Les Etats-Unis vont cantonner en Europe cinq ou six divisions de leurs meilleures troupes, elles ont absolument besoin et dans le plus bref délai du soutien militaire d’Allemands déjà aguerris pour parer au risque d’une destruction rapide de leurs propres forces en cas de défection française, défection que le moral actuel des Français rend malheureusement vraisemblable.

Voilà le point de vue auquel nous nous heurtons. Objectivement, il faut bien reconnaître qu’il ne manque pas de force. Il est bien à craindre que nous ne soyons en face du dilemme, ou bien abandonner la défense de l’Europe sur l’Elbe et sur le Rhin pour la reporter aux Pyrénées et à la Manche, ou bien reconstituer une armée allemande assez puissante pour tenir l’Elbe avec les divisions américaines.

La question se complique encore du fait des résistances allemandes ; les unes surtout politiques comme celle des Socialistes de Schumacher, les autres émanant du pacifisme religieux des protestants de Niemöller qui préfèrent le joug soviétique à la résistance armée. Ce pacifisme qu’on appelait autrefois irrévérencieusement bêlant comprend toujours les mêmes éléments : Socialistes idéologues à la Jaurès, intellectuels passionnés d’antimilitarisme, objecteurs de conscience affiliés à l’aile gauche des mouvements chrétiens et prêts à toutes les servitudes. Parlons à leur usage de la réforme monétaire en Pologne.

 

La Réforme Monétaire à Varsovie

On vient à Varsovie de rééditer le coup monétaire inauguré il y a trois ans à Bucarest et réédité dans l’intervalle, moins radicalement à Moscou.

Du jour au lendemain, on décrète que 100 zlotys n’en valent plus qu’un pour ceux qui en possèdent beaucoup et trois au plus pour les autres. En outre, la possession d’or ou de devises étrangères est punie de mort. Si bien qu’à moins de risquer sa vie, le citoyen polonais n’a plus rien devant lui. Il est complètement dépouillé de ses économies, qu’il soit paysan, ouvrier ou, s’il en reste, bourgeois. Dans ces conditions toute résistance au régime est impossible. Le paysan doit produire et livrer sa viande ou son blé pour l’échanger contre du sucre ou du pain ; l’ouvrier ne peut s’absenter de son travail un jour, car il ne mangerait pas le lendemain.

Cette mesure féroce fut décidée comme en Roumanie pour briser la résistance paysanne qui se manifestait par une restriction de la production, et la résistance ouvrière par le ralentissement du travail et le sabotage des « normes ». Car on assiste à ce spectacle à la fois sinistre et ridicule que de ce côté du rideau de fer une partie des ouvriers lutte pour le communisme, tandis que de l’autre côté, la quasi-unanimité des travailleurs s’emploie à la saboter !

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1950-10-28 – Les Quatre Chemins

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Le Courrier d’Aix – 1950-10-28 – La Vie Internationale.

 

Les Quatre Chemins

 

La conférence éclair de Prague, le débat à la Chambre française sur le réarmement allemand, les solennités à la gloire de l’O.N.U. à Lake-Success, autant d’opérations politiques qui cachent plutôt qu’elles n’éclairent le véritable tableau.

La guerre de Corée prend fin, elle s’évanouit plutôt ; la guerre d’Indochine gronde et les conversations entre le général Juin et les experts américains à Saïgon décideront de la stratégie sur ce point dangereux. Importante aussi l’annonce de l’offensive chinoise au Tibet qui fait suite à l’échec de la mission du Dalai Lama à New Delhi. Les Chinois ne pardonnent pas au Pandit Nehru de ne pas avoir su arrêter les Américains au 38° parallèle ; enfin l’opposition soviétique à la réélection de Trygve Lie à la direction des Nations-Unies montre que les Soviets cherchent une revanche à l’affaire de Corée.

 

L’Attitude des Etats-Unis

Malgré les deux copieux discours de Truman, on n’est pas encore fixé sur la future politique des U.S.A. Quatre positions sont possibles qui ont chacune leurs partisans en Amérique.

1° Entrer dès maintenant en conversation avec les Soviets comme semblait l’annoncer l’entrevue Foster Dulles-Vichinsky ; convoquer une conférence des quatre ou des cinq Grands après admission de la Chine de Mao Tsé Tung à l’O.N.U. Cette politique n’a aucune chance d’être suivie. Elle n’est ébauchée que pour satisfaire avant les élections les éléments pacifistes de gauche.

2° La guerre préventive. Bien qu’elle soit encore chaque jour préconisée par ceux qui pensent que plus tôt on sortira de la menace, mieux vaudra, elle a contre elle tous les milieux officiels et même les militaires du Pentagone – à écarter.

3° Réarmer d’abord, au plus vite, et au maximum et dès que l’équilibre des forces sera établi, alors chercher un accord avec l’U.R.S.S. C’est la doctrine officielle des responsables, et diplomatiquement ce sera celle qu’on suivra.

4° En fait, derrière l’écran des conversations officielles, qui ont et auront pour théâtre l’O.N.U. où les Russes ont l’intention de mener une partie active, une autre politique s’ébauche : celle dont a parlé le général Clay en visite à Berlin, quand il a remis à la ville, la cloche de la liberté ; celle de « l’agressive containment » : barrage offensif. Informer les peuples asservis et les préparer à se soulever en temps voulu ; affaiblir le Kremlin par la propagande ; soutenir les mouvements clandestins ; resserrer le blocus économique de l’U.R.S.S. et enlever tous les stocks de matières premières pour les soustraire aux Soviets, bref employer tous les moyens, sauf la guerre, jusqu’ici appliqués exclusivement par l’adversaire. Cette lutte souterraine a beaucoup plus de chances de réussir aujourd’hui qu’avant l’affaire de Corée.

 

La riposte Soviétique

Les Soviets savent qu’à cette offensive et après un échec d’aussi vaste portée que le fiasco Coréen, on ne peut riposter que par l’offensive. On pouvait avoir quelques doutes la semaine passée sur la ligne soviétique, maintenant on voit bien qu’il s’agit d’une pause entre deux crises.

La Conférence de Prague, convoquée précipitamment par Molotov, avait pour but d’une part de rassurer les satellites très déconcertés par le lâchage de l’allié Nord-Coréen et la défection chinoise ; d’autre part, de réveiller la peur de l’Allemand tant à l’Ouest qu’à l’Est du Reich, corde toujours facile à faire vibrer dans les pays naguère envahis par Hitler. Il s’agissait de peser sur la décision de la Chambre française, en agitant une double menace, celle de la Wehrmacht et celle d’une intervention de l’U.R.S.S. et de ses alliés en cas de réarmement de la République de Bonn. Molotov a pu voir que ces démonstrations n’ont plus d’effet.

Le succès des Américains en Corée a rendu confiance à tous les peuples et les foudres du Kremlin font à beaucoup l’effet d’un bluff, tout comme celles de Chou-en-Laï. Il ne faudrait cependant pas tomber de la crainte panique dans l’excès contraire. Les Soviets ont encore de terribles moyens pour troubler notre sommeil.

 

Le Conflit Economique

Retenons l’aspect économique de l’actuel conflit dont l’importance s’accroît à mesure que s’enflent les dépenses d’armement. Il y a la course aux matières premières dont tous les citoyens du monde font les frais, l’accaparement de la laine, du caoutchouc, de l’étain qu’on a portés à des prix considérables pour les soustraire à la compétition soviétique. Il y a aussi la guerre du riz. La Chine a faim et pour la tenir en respect, il faut lui marchander l’accès des greniers à riz : le delta du fleuve rouge au Tonkin, le Siam et la Birmanie, seuls pays exportateurs. L’invasion de la Corée du Sud avait aussi pour but d’assurer une ration plus forte aux pays communistes d’Asie.

Il entre encore un autre calcul dans la politique économique américaine dont le renversement aura des conséquences très durables et profondes. Il y a deux moyens de soustraire les peuples à l’influence communiste. D’abord leur assurer plus de bien-être, et en second lieu reconstituer leur force militaire qui relève le moral national et joue comme garantie d’ordre intérieur : le point quatre et le réarmement sont autant de moyens pour renforcer la coopération qui s’est constituée avec tant d’éclat à Lake-Success.

 

Le Réarmement Allemand

Le débat à la Chambre Française s’est terminé heureusement. Les déclarations d’Acheson en faveur du plan français d’armée européenne où seraient incorporés des éléments d’une Wehrmacht, sont venues fort à propos pour rassurer et contenter tout le monde. Il y avait là beaucoup d’une mise en scène et l’on savait les jeux faits d’avance. Mais en démocratie l’amour-propre compte.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1950-10-21 – De l’Asie à l’Europe

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Le Courrier d’Aix – 1950-10-21 – La Vie Internationale.

 

De l’Asie à l’Europe

 

L’attention inquiète des Français est concentrée sur l’Indochine. Notre histoire coloniale, notre histoire tout court, est semée d’épisodes douloureux faits d’imprévoyance, de présomption et d’héroïsme. Ils ont coûté beaucoup de sang et toujours ont été réparés. Il en sera encore de même. Cependant une action américaine, et partant internationale, sera la conséquence inévitable de nos échecs. Ce qui restait de notre souveraineté devra être subordonné à un accord et à une garantie des autres puissances.

Grâce à la victoire des Alliés en Corée, la participation de la Chine à l’action du Vietminh sera limitée, l’audace d’Ho-Chi-Minh freinée par la crainte d’une intervention directe des U.S.A. Rien d’étonnant même à ce que Ho-Chi-Minh, sur ordre de Moscou, cherche à négocier. Un mois plus tôt, les mêmes événements pouvaient conduire au désastre. Au contraire, on peut y voir aujourd’hui, la situation une fois rétablie, le point de départ d’un règlement moins précaire du problème indochinois tout entier. Nous l’aurons, encore là, échappé belle.

 

L’Abstention Soviétique

Les Russes n’ont rien fait pour atténuer la défaite des confrères Nord-Coréens. Le télégramme de Staline à Kim-II-Sung ressemble à un message de condoléance. La résistance militaire des Communistes s’est effondrée. Tout se passe comme si à Moscou on voulait enterrer l’affaire au plus tôt, et si possible la faire oublier.

Il est inutile d’épiloguer sur l’importance de l’échec soviétique. La perte de prestige a été d’autant plus forte que la crise du bolchévisme international était déjà ouverte avant la débâcle nord-coréenne. Tous les partis aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du rideau de fer sont déchirés par des querelles.

Les satellites fermentent. En Tchécoslovaquie, Gottwald et Zapotocki sont ouvertement critiqués et leur position menacée. Les dirigeants du Kremlin ne se font pas d’illusion sur la gravité de la situation, et loin de s’en réjouir beaucoup d’observateurs s’en inquiètent. Il est certain, comme vient de le dire Anthony Eden, que l’année 1951 sera critique et peut-être décisive. Les Soviets se sachant perdus à plus ou moins brève échéance tenteront-ils leur dernière chance dans les quelques mois où leur supériorité militaire subsistera ?

Notre impression est que, déroutés par les événements, les Russes hésitent sur la voie à suivre. Ils se résigneront peut-être à perdre du terrain pour attendre des temps plus favorables. Ne se souciant guère d’opinion publique, ils encaissent sans difficultés des revers qui en démocratie renverseraient un régime, et ils savent qu’il leur sera toujours facile d’éviter la guerre en se retirant à temps d’un pas dangereux. Néanmoins, les préparatifs militaires que l’on signale en Europe orientale restent préoccupants.

 

Les Elections en Allemagne Orientale

Nous avons suivi par curiosité les phases de la campagne électorale par radio en Allemagne de l’Est. Rien de plus pitoyable que l’angoisse, la lassitude, l’absence de conviction des Allemands de service passés à la cause du bolchévisme. Ils semblaient déjà demander pardon à leurs auditeurs pour le jour du règlement de compte. La fuite en U.R.S.S., ou le gibet en Prusse, semblaient s’inscrire sur un écran invisible devant le micro. Sous la menace, les Allemands ont voté communiste. Ils ont bien fait. L’heure de la révolte n’est pas venue.

 

Les Négociations de Washington

Il est difficile de juger exactement de l’appui que la France a reçu pour son réarmement. Il est certain que les Etats-Unis ne peuvent dans les circonstances présentes, laisser la France en proie à des difficultés budgétaires mettant en danger la stabilité politique, l’ordre social et la monnaie. En regard des 70 milliards de dollars que les Etats-Unis doivent dépenser en 51 pour le réarmement d’après M. Matthews, le secrétaire à la Marine – qui n’a toujours pas démissionné -, il serait puéril de marchander quelques centaines de millions à un pays qui géographiquement est le pivot de la stratégie européenne. Les ministres français ont joué de leur mieux de cette carte. Ce n’est pas très glorieux. Mais les Américains qui sont gens d’affaires ne paraissent pas s’en formaliser. Ils redoutent surtout une crise française qui finirait en régime autoritaire dont ils savent bien qui tiendrait les rênes.

 

La Rencontre de Wake

La rencontre Truman-Mac Arthur a fait beaucoup discourir. On a tort d’y chercher des dessous qui n’existent pas. Le désaccord des deux hommes est du passé. La partie est gagnée en Extrême-Orient ; Mac Arthur a vu juste. La Chine qui a su  rester neutre sera ménagée. Les armées américaines n’atteindront pas les frontières mandchoues et soviétiques pour éviter les incidents. Mao Tsé Tung entrera à l’O.N.U. Mac Arthur devra céder sur la question de Formose et de Tchang-Kaï-Chek, mais ce sont- là des questions secondaires.

Par contre, il aura les mains libres pour surveiller l’Extrême-Orient et réarmer le Japon pour y maintenir l’équilibre, tandis que les forces américaines se porteront sur l’Europe. Nous avons toujours pensé que le prétendu conflit des deux politiques n’était qu’une habileté. Le département d’Etat a laissé agir Mac Arthur. Si celui-ci s’était trompé, il conservait la faculté de le désavouer. Les civils ont souvent agi ainsi avec les militaires.

 

L’Europe

On annonce que quatre divisions américaines vont être progressivement envoyées en Europe après la fin de la guerre de Corée prévue pour le début de novembre. On pense en effet qu’une puissance militaire accrue serait nécessaire, non seulement pour décourager les initiatives soviétiques mais surtout si des troubles graves chez les satellites venaient à ébranler le rideau de fer. Les Etats-Unis ne resteraient sans doute pas inactifs.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1950-10-14 – Le Rubicon

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Le Courrier d’Aix – 1950-10-14 – La Vie Internationale.

 

Le Rubicon

 

Le 38ème parallèle est franchi. Aucune réaction jusqu’ici ne justifie les appréhensions que cet acte fatidique suscitait. Au contraire, l’attitude Russe à l’O.N.U. n’a jamais été si modérée. On aurait tort d’en conclure qu’une politique d’apaisement commence. Si les Soviets l’essayent, ce sera une manœuvre pour fléchir les résolutions et diviser les esprits.

Il ne peut y avoir ni compromis ni modus-vivendi durable entre les deux forces qui s’affrontent. Ce qui ne veut pas dire qu’une guerre totale est la seule solution au conflit. Le temps et le jeu des forces matérielles et morales tout ensemble, une alternance de chocs psychologiques et d’épreuves de force localisées, comme cela a été le cas jusqu’ici, peuvent à la longue assurer la prépondérance du monde libre.

C’est la perspective nouvelle que la guerre de Corée a ouvert, moins sombre que celle qui s’offrait jusque-là, mais peut-être plus difficile à maintenir ouverte jusqu’à son terme. Il faudrait que la volonté des Etats-Unis, appuyée sans réserve par l’ensemble des nations libres, demeurât ferme à travers toutes les embûches. Ce n’est pas impossible.

 

Les Incidents de Vienne

Les obstacles seront variés et quotidiens ; nous venons d’avoir la tentative d’insurrection en Autriche qui a tourné court.

Les Russes, fidèles à leur méthode, ont arrêté les frais dès que l’échec a été visible, et même se sont retournés contre les responsables qu’ils avaient eux-mêmes poussés à l’action. Pas de grâce pour les vaincus même s’ils se sont battus par ordre et contre leur gré !

Être un chef au service des bolcheviks, c’est s’offrir en martyre. Si l’on perd, on est liquidé, et si l’on gagne, on est suspect. Les leaders autrichiens convoqués à Budapest ces jours-ci disparaîtront tout comme les généraux vainqueurs des Allemands entre 43 et 45 dont les noms n’ont plus jamais figuré et le sort inconnu. Histoire renouvelée des Satrapes de l’Asie avant l’ère chrétienne.

 

L’Indochine

C’est aujourd’hui le tour de l’Indochine de tenir le brandon. L’affaire avait été préparée pour succéder à la victoire des Nord-Coréens. Elle aura lieu malgré leur défaite bien que, de ce fait, ses chances de succès soient compromises. Car il n’aurait servi de rien que la Corée fut sauvée, si la barrière indochinoise cédait.

On peut espérer que les Etats-Unis l’ont compris ; reste à faire vite pour limiter les pertes déjà sensibles.

 

Le Réarmement Allemand

Devant cette situation préoccupante et prévue, on aurait aimé que la controverse Franco-Américaine sur le réarmement allemand n’ait pas existé, d’autant qu’elle ne rime à rien puisque la priorité est donnée à l’armement des Douze et que l’on aura quelque peine déjà à constituer et rendre efficace la nouvelle police de Bonn. Il n’était pas nécessaire de susciter un conflit sur une question de principe.

L’opinion française n’est pas mûre pour y consentir et l’opinion allemande non plus – le défaut des Américains quand ils ont pris une décision est de ne pas savoir attendre – celui des Français de ne pas changer d’idée quand leur sentiment s’y rebelle. Ils n’ont pas encore admis que le problème allemand est tout autre qu’avant 40. Le péril pour le moment est plus au Tonkin que sur l’Elbe. Si d’ailleurs on voulait vraiment intégrer l’Allemagne dans le dispositif de la défense européenne, il faudrait aller beaucoup plus loin.

Les Allemands n’ont pas envie de reprendre l’uniforme. Ils ne le feraient que si on leur assurait qu’ils se battraient éventuellement pour l’unification de leur patrie et le retour aux frontières de 33, et même un peu mieux sans le corridor de Dantzig tout au moins. Il faudrait un traité de paix en forme avec les nouvelles frontières garanties et une totale égalité de droits, ce qui n’empêcherait pas de leur imposer, après que le but serait atteint, une démobilisation immédiate et définitive. Est-ce déjà le moment d’en arriver là ? Bien sûr, on n’y échappera pas un jour, mais nous ne voyons pas qu’il y ait urgence à le dire.

 

Nouvelle Politique du Dollar

Le retournement de la conjoncture économique provoquée par le réarmement américain est au moins aussi important pour l’intelligence des événements que les combats en Corée.

Tandis que la balance commerciale du bloc-Sterling est devenue positive en face du Dollar, celle de la France à son tour se rapproche de l’équilibre ; reste, comme nous l’avons vu, à empêcher que cet équilibre ne se rompe sous la pression des prix poussés par la hausse des matières premières. Nous pensons toutefois que le déficit en Dollars qui fut si préoccupant a perdu pour longtemps de son acuité quel que soit le niveau futur des prix. Car le réarmement américain couvrira des années pendant lesquelles les Etats-Unis auront intérêt à acheter au-dehors pour éviter à l’intérieur une pénurie qui s’accepte en temps de guerre mais devient insupportable en temps de paix, surtout là-bas !

Les Etats-Unis ont, nous pensons, délibérément accepté de renverser la situation, ce qui leur évitera de réviser leurs tarifs douaniers, opération politiquement délicate. Ils semblent même avoir renoncé à la suprématie du Dollar dans le monde et à la lutte déjà ancienne entre le Dollar et la Livre. Ils ont compris qu’une tutelle financière sur l’ensemble du monde susciterait trop de réactions et isolerait les Etats-Unis alors qu’ils veulent créer une société unie de nations libres.

Pour cela, l’équilibre financier et l’égalité des devises est préférable à l’hégémonie. D’ailleurs, il n’était pas possible de concilier une politique de « pénurie de dollars » avec un réarmement aussi colossal. Il se peut même que le programme ait revêtu une telle ampleur pour permettre de renverser une politique dont les inconvénients devenaient trop sensibles. Et l’on assiste à ce phénomène inattendu : le reflux de l’or américain dans les caisses des banques européennes.

 

                                                                                  CRITON

 

 

Criton – 1950-10-07 – Nouvelle Phase

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Le Courrier d’Aix – 1950-10-07 – La Vie Internationale.

 

Nouvelle Phase

 

Ce serait une erreur de donner, dans le règlement de l’affaire Coréenne la primauté aux plans et intrigues de l’O.N.U. à Lake-Success. La guerre n’est pas terminée, ni près de l’être. Elle changera sans doute de caractère, de bataille rangée elle deviendra guérilla. Car les Nord-Coréens ne capituleront pas. Les Etats-Unis ont besoin pour poursuivre de l’appui des Nations-Unies ; c’est pourquoi les opérations marquent un temps d’arrêt ; mais ils ne se laisseront pas pour autant paralyser dans une action qu’ils veulent décisive et qu’ils ont les moyens de conclure.

 

L’énigme Chinoise

La stratégie chinoise reste aussi ambigüe : Chou en Laï, ministre des Affaires étrangères de Mao Tsé Tung, continue en paroles d’attaquer les U.S.A. Il écrit dans la « Pravda » un article qui sonne comme les diatribes de Moscou.

Il y a  synchronisation sur le plan diplomatique pour tâcher d’intimider les américains et de diviser les puissances associées dans le soutien de leur action militaire. Il y a le plan Russe qui n’a qu’un intérêt de propagande ; le plan Anglais qui, tout en suivant les vues américaines, tient compte des intérêts chinois du Commonwealth ; enfin, le plan Hindou qui cherche adroitement à concilier les antagonismes et cela à deux fins : d’abord parce que le Pandit Nehru veut se poser en médiateur entre les asiatiques et les blancs, et prendre l’initiative d’une diplomatie des peuples de couleur ; ensuite et surtout, il veut obtenir des Chinois un règlement favorable à ses intérêts dans la question Tibétaine.

On remarquera que les Chinois parlent toujours de la « libération » du Tibet, mais qu’ils n’entreprennent rien alors qu’il leur eut été facile depuis longtemps de soumettre ce pays sans défense. Nehru ne veut pas du communisme à ses frontières, c’est-à-dire d’une avance Russe vers l’Orient méridional ; pas plus que les Chinois, sans doute. La pénétration au Sin-Kiang et en Mongolie leur suffit. Il est probable même que les Chinois verraient sans déplaisir Russes et Américains évacuer la Corée, même si le gouvernement futur de ce pays devait être d’apparence démocratique.

Mais il est normal en bonne diplomatie que les Chinois, dont le but essentiel est d’entrer à l’O.N.U. et d’en chasser Tchang-Kaï-Chek, se servent de leur potentiel militaire pour faire pression sur les Etats-Unis. Nous le répétons : ceux-ci ne se laisseront distraire ni de leur action en Corée ni d’aucuns de leurs plans de réarmement. La machine lancée fera son chemin, comme prévu ; le reste est manœuvres autour d’un tapis vert.

 

Les Russes

Les Intentions des Russes, toujours obscures, se laissent cependant deviner ; ayant perdu en Corée toute chance de dominer, ils essayeront d’en faire une nouvelle Grèce en organisant la guerre civile et le sabotage des plans de restauration économique et politique qui vont se heurter à des difficultés énormes. Quant à ceux qui croient à un retournement de la politique soviétique à une tentative de règlement général avec des hommes nouveaux – on parle du retour de  Maïoki et de Litvinov – nous pensons que ce sont là des illusions de chancelleries. Les Américains d’ailleurs ne s’y prêteraient pas et c’est bien pour cela, à des fins de propagande que les Soviets laissent courir ces bruits.

Au contraire, la propagande intérieure du Kominform est plus belliciste que jamais. Il suffit d’écouter les émissions radiophoniques destinées à la jeunesse. Jamais l’excitation à l’héroïsme militaire et les récits de combat n’ont tenu autant de place. Ce qui n’est pas peu dire !

Tandis que les émissions  destinées à l’étranger ne s’occupent que d’action pour la paix, les jeunes Russes n’entendent parler que de combats où le fascisme et les fauteurs de guerre Anglo-Américains sont écrasés par la vaillante armée rouge.

 

En Autriche

De même, la tactique d’insurrection intérieure continue à être pratiquée dès qu’une chance d’agitation se présente. C’est l’Autriche aujourd’hui qui subit l’assaut. Pour assainir ses finances et décharger l’Etat du poids des subventions économiques, le Chancelier autrichien avait fait accepter par les organisations ouvrières socialistes un plan de hausse concomitante des salaires et des prix, l’une devant compenser l’autre. Mais la hausse des prix plus sensible créait un climat favorable à une explosion de mécontentement. On est surpris toutefois que les communistes autrichiens, si peu nombreux, aient réussi à tenir le Gouvernement en échec. Devant une pression à gauche, les Syndicats modérés hésitent pour ne pas paraître faibles à leur clientèle. C’est comme cela que les désordres s’aggravent.

 

La Situation Economique en Angleterre

La situation économique en Angleterre est intéressante à suivre car elle montre à quel point les prévisions dans ce domaine sont fragiles. La guerre en Corée et le lancement du programme de réarmement ont renversé la situation. Les matières premières dont la zone sterling tire surtout ses ressources de change ont fait un bond. Les marchés devenus favorables aux acheteurs le sont à nouveau aux vendeurs, ce qui stimule l’exportation.

Aux effets de la dévaluation de l’an passé qui avait apporté un soulagement normal mais temporaire, s’est ajouté depuis trois mois l’afflux des achats américains de produits stratégiques. Les réserves d’or et de devises de la Banque d’Angleterre ont doublé ; la Livre devant laquelle on fuyait, devient une monnaie rare, au point qu’on agite – à tort d’ailleurs – la question de sa revalorisation.

Le Gouvernement travailliste profite d’une situation à laquelle il n’a aucune part et que personne ne pouvait prévoir. Au congrès de  Margate, M. Attlee a repris face à l’opposition une attitude offensive. Les difficultés ne sont pas cependant aplanies. La hausse des prix, conséquence de la hausse des matières premières, menace l’équilibre social. Des hausses de salaires doivent y correspondre ; situation qui, comme on sait, n’est pas particulière à l’Angleterre.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1950-09-30 – Victoire Décisive

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Le Courrier d’Aix – 1950-09-30 – La Vie Internationale.

 

Victoire Décisive

 

La victoire foudroyante des Américains en Corée s’achève plus tôt que les plus optimistes ne l’escomptaient. Il est difficile d’en exagérer l’importance et les répercutions.  Nous les résumons d’un mot en disant que pour la première fois depuis la prise de Berlin par les Russes, la troisième guerre mondiale n’est plus une certitude.

Pour la première fois aussi, Moscou est désorienté. Un bruit circule qui a toutes chances d’être exact : les Communistes chinois auraient fait savoir aux Etats-Unis par l’intermédiaire du Pandit Nehru qu’ils ne se livreraient à aucune action militaire, en Corée, à Formose ou ailleurs, tant que seraient pendantes ces questions à l’O.N.U. à laquelle ils désiraient en revanche être admis. Ce qui sera chose faite après les élections américaines de Novembre. Ainsi Mao Tsé Tung aurait choisi la voie pacifique et tous les plans de Staline en Asie sont menacés d’effondrement.

 

Rétrospective

Nous avons dit ici, dès la fin de juin, que le Kremlin ne se faisait aucune illusion. La résistance américaine avait empêché un blitz des Nord-Coréens, l’O.N.U. avait pris position contre l’agression en un tournemain, il n’y avait plus qu’à attendre la débâcle de Kir el Sung. Comment le rusé Staline avait-il pu être ainsi trompé ?

L’agression Nord-Coréenne avait été décidée en décembre entre Chou en Laï, Kir el Sung et Molotov et c’est vers le 10 mai que Syngman Rhee, le président Sud-Coréen avertit Truman de l’imminente attaque. Est-il vrai, comme on le prétend, que les Américains décidèrent alors d’attirer les Soviets dans le piège en leur faisant croire qu’ils n’interviendraient pas ?

Nous pensons que la réalité est plus simple. Comme nous l’avons montré en son temps, les Américains étaient jusqu’au dernier jour très divisés, et Truman et le sénateur Connolly étaient sincères quand ils déclaraient que la Corée ne pouvait être défendue et ne valait pas le risque. Il fut même question à ce moment d’abandonner le Japon. Cependant, en laissant Mac Arthur prendre toutes dispositions secrètes pour faire face à la situation, au cas où l’on changerait d’avis, et ce ne fut qu’au moment du voyage de Bradley au Japon, huit jours avant l’heure de l’attaque, que l’action défensive des Etats-Unis fut décidée.

Il n’en est pas moins vrai que Staline, trompé par les rapports d’espions, crut à une abstention américaine ou tout au moins à une hésitation assez longue, pour donner le temps à Kir el Sung ou plutôt au général allemand Schroeder d’occuper toute la Corée et il s’en fallut de peu qu’il ne réussit.

 

Perte de Prestige

Le désarroi est profond dans le camp communiste où la perte de prestige sera d’autant plus cruellement sentie que les affaires par ailleurs vont assez mal. La situation alimentaire en Hongrie a pris un caractère sérieux. Il ne suffit pas d’arrêter les Commissaires au ravitaillement pour trouver du bifteck. De plus, les épurations ont pris une telle ampleur – on en est au 3ème président de la République en deux ans – que tout le monde tremble dans le parti et que la terreur, si j’ose dire, se dévore elle-même.

C’est là d’ailleurs le point faible et probablement le germe mortel qui ronge le bolchévisme. Aucun dirigeant n’est sûr du lendemain en dehors des maîtres du Kremlin, et encore, tant que vit Staline. Chaque jour en Allemagne, en Hongrie, en Pologne, en Bulgarie, une tête tombe ou plutôt disparait dans quelque insondable trappe. A la longue, tous les hommes capables s’enfuient ou se cachent. Il ne reste plus que les policiers. C’est ce qui se passe actuellement en Bulgarie.

Par ailleurs, l’échec total du bolchévisme dans le domaine économique pèse lourdement sur l’effort de propagande. La disette 5 ans après la guerre est plus grave que jamais, et cela partout. Les cartes de rationnement en Allemagne orientale ne suffisent pas à nourrir les gens ; le marché noir officiel ou occulte continue chez tous les satellites, et même en certaines parties de l’U.R.S.S. Tout cela se sait.

Tito lui-même est victime de la même résistance paysanne au collectivisme ; la sécheresse a bon dos. Tito doit mendier du grain à Washington pour passer l’hiver.

 

Raidissement Américain

L’autre danger vient des Etats-Unis. Il est certain que la Maison Blanche a beaucoup hésité à donner à Mac Arthur les moyens d’accroître son prestige par une victoire militaire. Maintenant, il faut poursuivre. Il faut franchir le 38ème parallèle, rétablir la souveraineté Coréenne sans l’U.R.S.S. et sous le contrôle des Nations-Unies. Le problème coréen reste aussi compliqué qu’avant la guerre, qui, comme toujours, ne résout rien.

Les Etats-Unis se contenteront-ils d’une solution de compromis qui serait acceptable pour l’U.R.S.S., ou pousseront-ils à fond leur avantage pour tenir en respect toute l’Asie ? C’est plutôt là notre impression ; la machine militaire lancée, rien n’arrêtera les Américains, pas même le risque de guerre pour obtenir ce qui équivaut à une capitulation des Soviets. Surtout à la veille des élections, une solution diplomatique qui ne sanctionnerait pas la défaite des Rouges irriterait l’opinion qui compte en ce moment les morts. Washington est convaincu que les Soviets s’inclineront devant la force et nous pensons qu’il a raison.

 

                                                                        CRITON

Criton – 1950-09-23 – Equilibre dans le Pacifique

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Le Courrier d’Aix – 1950-09-23 – La Vie Internationale.

 

Equilibre dans le Pacifique

 

Plus encore que le retournement de la situation militaire en Corée, l’événement capital, c’est l’annonce du réarmement illimité du Japon. Cinq ans après Hiroshima, les Etats-Unis prennent en Extrême-Orient une position stratégique qu’ils pourront, avec l’aide d’une armée japonaise dont ils auront le contrôle grâce aux bases navales qu’ils conservent, tenir en respect les puissances asiatiques continentales, et, si besoin est, comme en Corée aujourd’hui, intervenir à la manière des Russes par un satellite interposé.

Cet événement qui a passé inaperçu ou que l’on a volontairement omis de commenter est gros de conséquences pour l’équilibre des forces dans le monde. S’il a été communiqué au moment même du débarquement des Américains à Inchon et de la retraite Nord-Coréenne au Sud, c’est pour mettre Mao Tsé Tung en présence des risques que son intervention dans la guerre impliquerait. Bien plus que Formose, c’est le réarmement du Japon qui va servir de monnaie d’échange entre la Chine communiste et les Etats-Unis. S’ils ne veulent pas se trouver aux prises, dans un avenir relativement proche, avec les forces combinées des Etats-Unis et du Japon, les Chinois devront donner des gages et relâcher leurs liens avec les Soviets. Tout un réseau de négociations secrètes s’est noué, par ailleurs, entre l’Inde et la Chine communiste dans lequel interfèrent Russes et Américains.

Autant qu’on en puisse juger, faute de données concrètes, les Soviets ont compris les difficultés que l’affaire manquée en Corée vient leur apporter. Selon notre impression, nous l’avons dit dès le début, Staline a mesuré aux premiers jours de la résistance américaine que l’aventure coréenne était une faute énorme. La prudence de Malik au Conseil de Sécurité, le demi-silence de Moscou sur les opérations militaires, en disait plus que les communiqués. Le Kremlin était fixé alors que les Européens voyaient déjà pour les Etats-Unis un nouveau Dunkerque.

 

Les Combats

Nous n’avons pas besoin de commenter l’action militaire, la carte des opérations parle d’elle-même. Les Nord-Coréens, à plus ou moins brève échéance, sont perdus. Mais si la diplomatie n’intervient pas, la campagne peut durer et des difficultés sont encore possibles. Une guerre coloniale ne se termine pas par Waterloo.

 

L’Attitude Soviétique

Tout le monde se pose la question : que feront les Russes ? Deux hypothèses : rien, ou bien réoccuper la Corée du Nord quand les Américains se seront installés sur le 38° Parallèle.

Notre sentiment est qu’ils s’en garderont parce qu’ils provoqueront l’O.N.U. sans grand profit politique ou stratégique. Ils chercheront plutôt à faire dériver l’affaire sur le terrain diplomatique pour tâcher de s’assurer plus tard, après le départ des armées américaines, une revanche politique dans une Corée unifiée.

Dans ce pays ruiné et chaotique, il y a encore de belles chances pour la propagande, et les Américains peuvent reperdre par les manœuvres électorales des agents communistes, le bénéfice de leurs succès militaires. Agir autrement serait pour les Russes s’exposer à une nouvelle défaite où ils seraient personnellement en jeu. Ce n’est pas leur manière. Ils chercheront plutôt à opérer sur un autre théâtre plus favorable pour entretenir l’inquiétude et ramener la guerre froide. S’ils avaient eu l’intention de s’engager en Corée, ils l’auraient fait depuis longtemps.

 

A la Maison Blanche

La politique intérieure américaine a été agitée par la démission de Johnson. Le retour du général Marshall à la défense a refait autour du président Truman une sorte d’union sacrée, tout au moins dans l’opinion, car l’opposition républicaine à la veille des élections tirera argument de la politique chinoise de Marshall considérée comme faible en face de Mac Arthur le triomphateur. L’habileté du président est de jouer simultanément des deux politiques, l’une qui vise, sur le plan diplomatique, à neutraliser la Chine par un règlement de Formose et peut-être un accord tacite ou explicite avec Mao Tsé Tung ; l’autre, sur le plan militaire, à montrer la force américaine en Asie suffisante pour rendre toute future aventure très dangereuse pour un pays asiatique qui exposerait sa faible et précieuse industrie à subir en cas de conflit le sort des usines Nord-Coréennes écrasées par les B35.

 

A l’O.N.U.

L’autre aspect de l’action diplomatique américaine se montre à l’O.N.U. dont la cohésion est indispensable à ses desseins. Il s’agit de former une armée internationale liant toutes les nations, et surtout de constituer une commission permanente d’enquête qui aurait le droit de s’informer partout où des agissements suspects menaceraient la paix du Monde d’une nouvelle agression. Si les Soviets ne pouvaient s’opposer aux mouvements de cette commission par l’exercice du droit de veto que les Etats-Unis cherchent à faire abolir, le rideau de fer cesserait d’être hermétique. Les Russes sentent tout le danger pour eux de laisser circuler des étrangers en Allemagne orientale, le long du Danube ou sur la frontière russo-coréenne, de même les Chinois en Mandchourie ou au nord du Tonkin. On bataillera sur ce point.

 

Le Réarmement Allemand

Le réarmement du Japon ne dépend que des U.S.A., celui de l’Allemagne dépend du consentement de la France et de l’Angleterre. Les Anglais n’y verraient pas d’inconvénient majeur ; l’équilibre des forces en Europe est une constante de leur politique. Les Français voient plus loin que l’avenir immédiat ; le stalinisme n’est pas éternel et le reflux soviétique est certain un jour ou l’autre.

Par ailleurs, ce n’est pas quelques divisions allemandes sur l’Elbe qui arrêteraient les Russes, s’ils se sentaient capables de vaincre les Etats-Unis sur les autres points du globe. Il est donc raisonnable de donner la priorité au réarmement français et à ne fournir aux Allemands des armes que si la situation devenait plus menaçante. La question n’est pas, malgré toutes les réactions sentimentales qu’elle soulève, ni irritante, ni insoluble ; même si on le voulait, le réarmement allemand ne serait pas pour demain, ce qui militairement est peut-être regrettable mais politiquement plus sage. Les Allemands d’ailleurs ne semblent pas pressés. La garantie d’être défendus sur l’Elbe par les Alliés eux-mêmes leur suffit pour le moment. Adenauer l’a réaffirmé et Schumacher même n’a pu s’empêcher de trouver assez satisfaisante la déclaration des Alliés.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1950-09-16 – La Chine au Carrefour

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Le Courrier d’Aix – 1950-09-16 – La Vie Internationale.

 

La Chine au Carrefour

 

La paix du monde repose sur un homme : ce n’est pas Staline, mais Mao Tsé Tung. Si la Chine n’intervient pas militairement en Asie, l’U.R.S.S. ne pourra envahir l’Europe, à coup sûr.

Alors que jusqu’à ces derniers temps, la presse mondiale rangeait la Chine communiste parmi les satellites de la Russie, l’opinion contraire, que nous avons toujours soutenue, commence à trouver des partisans. Des rumeurs de légers indices font penser que l’alliance Sino-Soviétique est plus diplomatique que militaire.

Une autre hypothèse se dégage des observations qu’on peut faire sur l’attitude du Kremlin. A Moscou, on ne se fait pas d’illusions excessives sur l’issue d’une troisième guerre mondiale, mais il y aurait deux courants opposés : l’un favorable à la guerre qui considère qu’en tout état de cause, l’Union Soviétique a les moyens, sinon de la gagner, du moins de plonger le monde dans un tel état de confusion que la révolution mondiale serait chose faite, même si les Etats-Unis, à la longue, finissaient par l’emporter. Leur victoire les sauverait peut-être eux-mêmes, mais le reste du monde leur échapperait définitivement. Ce courant qui a toujours existé parmi les révolutionnaires Russes, s’opposerait au courant d’opinion nationaliste qui a prévalu jusqu’ici, pour qui la révolution mondiale n’a d’intérêt que si l’U.R.S.S. est en état de la diriger et de la dominer par sa puissance militaire, et qui considère que cette révolution n’est que l’instrument de la prépondérance soviétique, et non une fin en soi.

C’est en somme l’aspect présent  de deux tendances au sein du Kominform, celle que représentait feu Jdanov et celle  profondément stalinienne. Celle-là jusqu’ici l’a emporté. Mais justement au cours des tractations avec Mao Tsé Tung et les autres dirigeants de Pékin, Moscou s’est rendu compte que la Chine aujourd’hui n’était pas liée définitivement par une entrée dans la guerre, elle serait peu à peu amenée à se détacher de l’U.R.S.S. pour faire une politique indépendante.

Certains pensent encore que les Soviets réussiront à entraîner Mao Tsé Tung dans la guerre d’Asie et c’est ce qui explique que les observateurs compétents et bien informés parlent ouvertement de guerre imminente ; l’ex-candidat à la présidence des Etats-Unis Dewey s’est fait l’écho de cette opinion. Nous restons persuadés pour notre part, tout comme nous l’étions l’an passé, que la partie n’est pas jouée et des autorités comme W. Lippmann évoluent dans ce sens.

 

La Bascule Diplomatique

Aux Etats-Unis, le département d’Etat continue à jeter du lest, sans vouloir paraître faire des avances à Mao Tsé. On serait toutefois disposé à Washington à restituer Formose et à abandonner ultérieurement la Corée, et même à neutraliser le Japon si la Chine s’engageait dans la voix de l’équilibre asiatique. Les Chinois en effet ne peuvent s’accorder avec les Etats-Unis que si ceux-ci évacuent militairement les positions qu’ils occupent sur le continent asiatique. Si la Corée restait occupée par l’armée américaine, la Chine perdrait son indépendance comme lorsque le Japon l’occupait lui-même. C’est là-dessus que les Russes appuient leur action. Les Etats-Unis cherchent à présent à leur enlever cet argument en préparant un règlement de la question coréenne après l’échec de Kir el Sem. Cet échec n’est malheureusement pas encore en vue.

 

A Lake-Success

Tout embrouillée qu’elle soit, l’action diplomatique à Lake-Success se laisse facilement expliquer. Les Russes appuient tous les efforts de la Chine communiste pour évincer Tchang-Kaï-Chek au Conseil de Sécurité, tout en s’arrangeant pour que ces efforts échouent, car ils ne redoutent rien tant que la fin de l’isolement diplomatique de Mao Tsé Tung. Les Américains au contraire, tout en s’opposant à l’entrée de celui-ci au Conseil de Sécurité font tout ce qu’ils peuvent pour avoir la main forcée et être débarrassés de Tchang par la majorité du Conseil à laquelle ils n’opposeraient par leur veto.

Ainsi, les Etats-Unis auraient retourné complètement leur politique depuis la déclaration du 25 juin sur Formose, tout en sauvant la face. Le désaveu du discours Mac Arthur, puis la discussion de prétendus incidents de frontière de Mandchourie et le discours amical de Truman à l’égard du peuple chinois ont marqué les étapes de cette conversion. Il y en aura d’autres si Mao Tsé Tung s’y prête.

 

Les Opérations Militaires

Cette évolution diplomatique a suivi de près les phases de la lutte en Corée. Là encore c’est la force qui décidera, en dernier ressort, des positions politiques. Jusqu’ici, les efforts des Américains n’ont servi qu’à éviter le pire, ce qui est beaucoup mais trop peu pour leur prestige. Un succès rapide redresserait la situation dans toutes les parties du monde.

Sur le plan moral, l’affaire de Corée a constitué pour le bolchévisme une défaite profonde dont les conséquences se font jour peu à peu et presque quotidiennement. Pertes de voix aux élections danoises ; condamnation presque unanime du communisme par les Trade-Unions, épurations massives dans la J.E.D. allemande, fissures et craquements dans le parti en France et en Italie, et cela malgré le succès médiocre de la puissance militaire américaine. Les forces morales sans être indépendantes du sort des armes jouent dans leur sens propre.

 

                                                                        CRITON

Criton – 1950-09-09 – Avant l’Automne

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Le Courrier d’Aix – 1950-09-09 – La Vie Internationale.

 

Avant l’Automne

 

L’évolution de la situation au cours de ce mois d’Août n’a apporté aucune surprise et les vues optimistes ont été confirmées.

Les américains ont tenu en Corée et les attaquants paraissent fatigués. A Lake-Success, la présidence russe au Conseil de Sécurité n’a servi qu’à des manœuvres de propagande, sans grande portée. Les débats de Strasbourg ont continué à tourner en rond grâce à l’obstruction de certains travaillistes anglais. Les conférences sur le réarmement ont fait des progrès raisonnables. La saison dangereuse s’avance et les Soviets n’ont pas lancé l’attaque redoutée.

L’opinion peu à peu se calme et le retour à l’économie de guerre se traduit par un regain d’activité économique. Le tournant, en somme, a été pris sans à coup et la puissance des nations occidentales ne peut que s’accroître. L’affaire de Corée n’a pas tourné à l’avantage du bolchévisme. Il semble s’en rendre compte.

 

Les Opérations Militaires

La lutte sévère qui se livre autour de Taïkyu a servi aux Américains de mise au point. Ils savent ce qu’est une guerre coloniale, ce qui n’est pas un mal. Ils ont eu à s’adapter à des conditions auxquelles ils n’étaient pas préparés ; quelques échecs ont suffi à secouer l’opinion aux Etats-Unis qui est revenue d’une confiance excessive, et après avoir touché l’inquiétude, en vient au sentiment de l’effort à fournir pour maîtriser partout l’impérialisme soviétique ; l’expérience acquise en matière technique servira au cas où la guerre s’étendaient à d’autres théâtres d’Extrême-Orient, ce qui n’est pas certain.

 

Formose

L’attitude de la Chine n’a pas varié. Malgré l’imprudence de Truman, liant l’affaire de Formose à celle de Corée, les Chinois, comme nous le pensions, ont beaucoup protesté, mais jusqu’ici pas bougé.

Comme un certain malaise régnait autour de ce problème dans les milieux internationaux, et que les Etats-Unis sentaient que personne n’approuvait leur attitude, ils ont habilement fait machine arrière en acceptant de soumettre le statut de Formose au jugement de l’O.N.U., mais après le règlement de l’affaire coréenne, ce qui permettrait de gagner beaucoup de temps sans provoquer Mao Tsé Tung. L’attitude de celui-ci reste énigmatique. Tout confirme qu’il attendra de voir de quel côté penche la balance des armes avant d’agir.

 

En Angleterre

Le gouvernement Attlee a bien mis à profit les circonstances. Avant le 25 juin, la position du travaillisme était très difficile ; l’opinion américaine lui était hostile et les problèmes économiques approchaient du point critique. Attlee a retourné la situation. En soutenant à fond les Etats-Unis à l’O.N.U., en envoyant la flotte et les soldats britanniques combattre en Corée, il a retrouvé les sympathies des Américains.

Par ailleurs, la nécessité de mettre en train un coûteux programme de réarmement masquera les échecs de l’économie travailliste. On inscrira au compte des obligations militaires le ralentissement des exportations et le déficit du budget, et l’on pourra solliciter l’aide américaine pour la défense commune. Enfin, le spectre d’une prochaine consultation électorale, qui pouvait être une catastrophe, recule. Suivant les circonstances, on fera ou non, un gouvernement d’union nationale, mais cette union existera en fait sur le plan politique et parlementaire.

La gravité, réelle ou exagérée à dessein, de la situation internationale commandera d’éviter un débat crucial, et le travaillisme pourra rester au pouvoir.

 

La Politique Française en Allemagne

La politique étrangère française a été menée avec prudence dans des conditions difficiles. Suivre une ligne de conduite qui s’impose en face d’une opinion boudeuse, neutraliste, sinon défaitiste, était délicat. Faire une politique de solidarité avec les Etats-Unis et l’O.N.U. sans paraître pro-américains, faire avancer les projets d’union franco-allemande de l’acier et du charbon sans se heurter, ni aux Anglais, ni aux intérêts de certains industriels, et surtout faire admettre par l’opinion le réarmement de l’Allemagne, tout cela est bien ardu.

Il semble cependant que l’opinion, malgré sa mauvaise humeur, a conscience que l’intérêt national commande tout ce qu’il est désagréable de souhaiter. Une certaine sagesse sous des aspects frondeurs a souvent caractérisé la neutralité française. Cependant, on ne peut nier que nous avons perdu sans profit, par l’attitude maladroite de la presse la plus officieuse, et sans profit aucun que le plaisir de se distinguer, une bonne part de la sympathie, jusque-là en progrès dans l’opinion américaine. Les Anglais sauront en profiter.

 

A Strasbourg

Le Travaillisme, malgré ses échecs, ne perd pas ses buts de vue : Empêcher l’Europe de se faire, à moins que l’Angleterre n’en prenne la direction. C’est à quoi tend assez naïvement un projet d’assistance économique mutuelle européenne destiné après la fin du Plan Marshall à remplacer l’aide américaine. Ce plan permettrait d’éviter la mise en application du Plan Schuman et annexerait en fait l’économie européenne à celle du Commonwealth, à condition que les méthodes socialistes s’étendent au Continent.

Les américains n’ont pas pris la chose au sérieux. Sous une forme ou sous une autre, le Plan Marshall continuera après 52 ; on est d’ailleurs aussi loin que possible d’une internationale socialiste en Europe. Les querelles de M. Guy Mollet avec ses confrères britanniques à Strasbourg, et l’opposition de Schumacher en Allemagne aux projets de réarmement allemand, montrent que le socialisme est entrainé, malgré lui, à être nationaliste, évolution que nous avons souvent signalée et qui prête à réflexion sur la philosophie politique.

 

                                                                        CRITON