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Le Courrier d’Aix – 1950-10-14 – La Vie Internationale.
Le Rubicon
Le 38ème parallèle est franchi. Aucune réaction jusqu’ici ne justifie les appréhensions que cet acte fatidique suscitait. Au contraire, l’attitude Russe à l’O.N.U. n’a jamais été si modérée. On aurait tort d’en conclure qu’une politique d’apaisement commence. Si les Soviets l’essayent, ce sera une manœuvre pour fléchir les résolutions et diviser les esprits.
Il ne peut y avoir ni compromis ni modus-vivendi durable entre les deux forces qui s’affrontent. Ce qui ne veut pas dire qu’une guerre totale est la seule solution au conflit. Le temps et le jeu des forces matérielles et morales tout ensemble, une alternance de chocs psychologiques et d’épreuves de force localisées, comme cela a été le cas jusqu’ici, peuvent à la longue assurer la prépondérance du monde libre.
C’est la perspective nouvelle que la guerre de Corée a ouvert, moins sombre que celle qui s’offrait jusque-là, mais peut-être plus difficile à maintenir ouverte jusqu’à son terme. Il faudrait que la volonté des Etats-Unis, appuyée sans réserve par l’ensemble des nations libres, demeurât ferme à travers toutes les embûches. Ce n’est pas impossible.
Les Incidents de Vienne
Les obstacles seront variés et quotidiens ; nous venons d’avoir la tentative d’insurrection en Autriche qui a tourné court.
Les Russes, fidèles à leur méthode, ont arrêté les frais dès que l’échec a été visible, et même se sont retournés contre les responsables qu’ils avaient eux-mêmes poussés à l’action. Pas de grâce pour les vaincus même s’ils se sont battus par ordre et contre leur gré !
Être un chef au service des bolcheviks, c’est s’offrir en martyre. Si l’on perd, on est liquidé, et si l’on gagne, on est suspect. Les leaders autrichiens convoqués à Budapest ces jours-ci disparaîtront tout comme les généraux vainqueurs des Allemands entre 43 et 45 dont les noms n’ont plus jamais figuré et le sort inconnu. Histoire renouvelée des Satrapes de l’Asie avant l’ère chrétienne.
L’Indochine
C’est aujourd’hui le tour de l’Indochine de tenir le brandon. L’affaire avait été préparée pour succéder à la victoire des Nord-Coréens. Elle aura lieu malgré leur défaite bien que, de ce fait, ses chances de succès soient compromises. Car il n’aurait servi de rien que la Corée fut sauvée, si la barrière indochinoise cédait.
On peut espérer que les Etats-Unis l’ont compris ; reste à faire vite pour limiter les pertes déjà sensibles.
Le Réarmement Allemand
Devant cette situation préoccupante et prévue, on aurait aimé que la controverse Franco-Américaine sur le réarmement allemand n’ait pas existé, d’autant qu’elle ne rime à rien puisque la priorité est donnée à l’armement des Douze et que l’on aura quelque peine déjà à constituer et rendre efficace la nouvelle police de Bonn. Il n’était pas nécessaire de susciter un conflit sur une question de principe.
L’opinion française n’est pas mûre pour y consentir et l’opinion allemande non plus – le défaut des Américains quand ils ont pris une décision est de ne pas savoir attendre – celui des Français de ne pas changer d’idée quand leur sentiment s’y rebelle. Ils n’ont pas encore admis que le problème allemand est tout autre qu’avant 40. Le péril pour le moment est plus au Tonkin que sur l’Elbe. Si d’ailleurs on voulait vraiment intégrer l’Allemagne dans le dispositif de la défense européenne, il faudrait aller beaucoup plus loin.
Les Allemands n’ont pas envie de reprendre l’uniforme. Ils ne le feraient que si on leur assurait qu’ils se battraient éventuellement pour l’unification de leur patrie et le retour aux frontières de 33, et même un peu mieux sans le corridor de Dantzig tout au moins. Il faudrait un traité de paix en forme avec les nouvelles frontières garanties et une totale égalité de droits, ce qui n’empêcherait pas de leur imposer, après que le but serait atteint, une démobilisation immédiate et définitive. Est-ce déjà le moment d’en arriver là ? Bien sûr, on n’y échappera pas un jour, mais nous ne voyons pas qu’il y ait urgence à le dire.
Nouvelle Politique du Dollar
Le retournement de la conjoncture économique provoquée par le réarmement américain est au moins aussi important pour l’intelligence des événements que les combats en Corée.
Tandis que la balance commerciale du bloc-Sterling est devenue positive en face du Dollar, celle de la France à son tour se rapproche de l’équilibre ; reste, comme nous l’avons vu, à empêcher que cet équilibre ne se rompe sous la pression des prix poussés par la hausse des matières premières. Nous pensons toutefois que le déficit en Dollars qui fut si préoccupant a perdu pour longtemps de son acuité quel que soit le niveau futur des prix. Car le réarmement américain couvrira des années pendant lesquelles les Etats-Unis auront intérêt à acheter au-dehors pour éviter à l’intérieur une pénurie qui s’accepte en temps de guerre mais devient insupportable en temps de paix, surtout là-bas !
Les Etats-Unis ont, nous pensons, délibérément accepté de renverser la situation, ce qui leur évitera de réviser leurs tarifs douaniers, opération politiquement délicate. Ils semblent même avoir renoncé à la suprématie du Dollar dans le monde et à la lutte déjà ancienne entre le Dollar et la Livre. Ils ont compris qu’une tutelle financière sur l’ensemble du monde susciterait trop de réactions et isolerait les Etats-Unis alors qu’ils veulent créer une société unie de nations libres.
Pour cela, l’équilibre financier et l’égalité des devises est préférable à l’hégémonie. D’ailleurs, il n’était pas possible de concilier une politique de « pénurie de dollars » avec un réarmement aussi colossal. Il se peut même que le programme ait revêtu une telle ampleur pour permettre de renverser une politique dont les inconvénients devenaient trop sensibles. Et l’on assiste à ce phénomène inattendu : le reflux de l’or américain dans les caisses des banques européennes.
CRITON