Criton – 1950-10-28 – Les Quatre Chemins

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Le Courrier d’Aix – 1950-10-28 – La Vie Internationale.

 

Les Quatre Chemins

 

La conférence éclair de Prague, le débat à la Chambre française sur le réarmement allemand, les solennités à la gloire de l’O.N.U. à Lake-Success, autant d’opérations politiques qui cachent plutôt qu’elles n’éclairent le véritable tableau.

La guerre de Corée prend fin, elle s’évanouit plutôt ; la guerre d’Indochine gronde et les conversations entre le général Juin et les experts américains à Saïgon décideront de la stratégie sur ce point dangereux. Importante aussi l’annonce de l’offensive chinoise au Tibet qui fait suite à l’échec de la mission du Dalai Lama à New Delhi. Les Chinois ne pardonnent pas au Pandit Nehru de ne pas avoir su arrêter les Américains au 38° parallèle ; enfin l’opposition soviétique à la réélection de Trygve Lie à la direction des Nations-Unies montre que les Soviets cherchent une revanche à l’affaire de Corée.

 

L’Attitude des Etats-Unis

Malgré les deux copieux discours de Truman, on n’est pas encore fixé sur la future politique des U.S.A. Quatre positions sont possibles qui ont chacune leurs partisans en Amérique.

1° Entrer dès maintenant en conversation avec les Soviets comme semblait l’annoncer l’entrevue Foster Dulles-Vichinsky ; convoquer une conférence des quatre ou des cinq Grands après admission de la Chine de Mao Tsé Tung à l’O.N.U. Cette politique n’a aucune chance d’être suivie. Elle n’est ébauchée que pour satisfaire avant les élections les éléments pacifistes de gauche.

2° La guerre préventive. Bien qu’elle soit encore chaque jour préconisée par ceux qui pensent que plus tôt on sortira de la menace, mieux vaudra, elle a contre elle tous les milieux officiels et même les militaires du Pentagone – à écarter.

3° Réarmer d’abord, au plus vite, et au maximum et dès que l’équilibre des forces sera établi, alors chercher un accord avec l’U.R.S.S. C’est la doctrine officielle des responsables, et diplomatiquement ce sera celle qu’on suivra.

4° En fait, derrière l’écran des conversations officielles, qui ont et auront pour théâtre l’O.N.U. où les Russes ont l’intention de mener une partie active, une autre politique s’ébauche : celle dont a parlé le général Clay en visite à Berlin, quand il a remis à la ville, la cloche de la liberté ; celle de « l’agressive containment » : barrage offensif. Informer les peuples asservis et les préparer à se soulever en temps voulu ; affaiblir le Kremlin par la propagande ; soutenir les mouvements clandestins ; resserrer le blocus économique de l’U.R.S.S. et enlever tous les stocks de matières premières pour les soustraire aux Soviets, bref employer tous les moyens, sauf la guerre, jusqu’ici appliqués exclusivement par l’adversaire. Cette lutte souterraine a beaucoup plus de chances de réussir aujourd’hui qu’avant l’affaire de Corée.

 

La riposte Soviétique

Les Soviets savent qu’à cette offensive et après un échec d’aussi vaste portée que le fiasco Coréen, on ne peut riposter que par l’offensive. On pouvait avoir quelques doutes la semaine passée sur la ligne soviétique, maintenant on voit bien qu’il s’agit d’une pause entre deux crises.

La Conférence de Prague, convoquée précipitamment par Molotov, avait pour but d’une part de rassurer les satellites très déconcertés par le lâchage de l’allié Nord-Coréen et la défection chinoise ; d’autre part, de réveiller la peur de l’Allemand tant à l’Ouest qu’à l’Est du Reich, corde toujours facile à faire vibrer dans les pays naguère envahis par Hitler. Il s’agissait de peser sur la décision de la Chambre française, en agitant une double menace, celle de la Wehrmacht et celle d’une intervention de l’U.R.S.S. et de ses alliés en cas de réarmement de la République de Bonn. Molotov a pu voir que ces démonstrations n’ont plus d’effet.

Le succès des Américains en Corée a rendu confiance à tous les peuples et les foudres du Kremlin font à beaucoup l’effet d’un bluff, tout comme celles de Chou-en-Laï. Il ne faudrait cependant pas tomber de la crainte panique dans l’excès contraire. Les Soviets ont encore de terribles moyens pour troubler notre sommeil.

 

Le Conflit Economique

Retenons l’aspect économique de l’actuel conflit dont l’importance s’accroît à mesure que s’enflent les dépenses d’armement. Il y a la course aux matières premières dont tous les citoyens du monde font les frais, l’accaparement de la laine, du caoutchouc, de l’étain qu’on a portés à des prix considérables pour les soustraire à la compétition soviétique. Il y a aussi la guerre du riz. La Chine a faim et pour la tenir en respect, il faut lui marchander l’accès des greniers à riz : le delta du fleuve rouge au Tonkin, le Siam et la Birmanie, seuls pays exportateurs. L’invasion de la Corée du Sud avait aussi pour but d’assurer une ration plus forte aux pays communistes d’Asie.

Il entre encore un autre calcul dans la politique économique américaine dont le renversement aura des conséquences très durables et profondes. Il y a deux moyens de soustraire les peuples à l’influence communiste. D’abord leur assurer plus de bien-être, et en second lieu reconstituer leur force militaire qui relève le moral national et joue comme garantie d’ordre intérieur : le point quatre et le réarmement sont autant de moyens pour renforcer la coopération qui s’est constituée avec tant d’éclat à Lake-Success.

 

Le Réarmement Allemand

Le débat à la Chambre Française s’est terminé heureusement. Les déclarations d’Acheson en faveur du plan français d’armée européenne où seraient incorporés des éléments d’une Wehrmacht, sont venues fort à propos pour rassurer et contenter tout le monde. Il y avait là beaucoup d’une mise en scène et l’on savait les jeux faits d’avance. Mais en démocratie l’amour-propre compte.

 

                                                                                  CRITON