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Le Courrier d’Aix – 1950-09-23 – La Vie Internationale.
Equilibre dans le Pacifique
Plus encore que le retournement de la situation militaire en Corée, l’événement capital, c’est l’annonce du réarmement illimité du Japon. Cinq ans après Hiroshima, les Etats-Unis prennent en Extrême-Orient une position stratégique qu’ils pourront, avec l’aide d’une armée japonaise dont ils auront le contrôle grâce aux bases navales qu’ils conservent, tenir en respect les puissances asiatiques continentales, et, si besoin est, comme en Corée aujourd’hui, intervenir à la manière des Russes par un satellite interposé.
Cet événement qui a passé inaperçu ou que l’on a volontairement omis de commenter est gros de conséquences pour l’équilibre des forces dans le monde. S’il a été communiqué au moment même du débarquement des Américains à Inchon et de la retraite Nord-Coréenne au Sud, c’est pour mettre Mao Tsé Tung en présence des risques que son intervention dans la guerre impliquerait. Bien plus que Formose, c’est le réarmement du Japon qui va servir de monnaie d’échange entre la Chine communiste et les Etats-Unis. S’ils ne veulent pas se trouver aux prises, dans un avenir relativement proche, avec les forces combinées des Etats-Unis et du Japon, les Chinois devront donner des gages et relâcher leurs liens avec les Soviets. Tout un réseau de négociations secrètes s’est noué, par ailleurs, entre l’Inde et la Chine communiste dans lequel interfèrent Russes et Américains.
Autant qu’on en puisse juger, faute de données concrètes, les Soviets ont compris les difficultés que l’affaire manquée en Corée vient leur apporter. Selon notre impression, nous l’avons dit dès le début, Staline a mesuré aux premiers jours de la résistance américaine que l’aventure coréenne était une faute énorme. La prudence de Malik au Conseil de Sécurité, le demi-silence de Moscou sur les opérations militaires, en disait plus que les communiqués. Le Kremlin était fixé alors que les Européens voyaient déjà pour les Etats-Unis un nouveau Dunkerque.
Les Combats
Nous n’avons pas besoin de commenter l’action militaire, la carte des opérations parle d’elle-même. Les Nord-Coréens, à plus ou moins brève échéance, sont perdus. Mais si la diplomatie n’intervient pas, la campagne peut durer et des difficultés sont encore possibles. Une guerre coloniale ne se termine pas par Waterloo.
L’Attitude Soviétique
Tout le monde se pose la question : que feront les Russes ? Deux hypothèses : rien, ou bien réoccuper la Corée du Nord quand les Américains se seront installés sur le 38° Parallèle.
Notre sentiment est qu’ils s’en garderont parce qu’ils provoqueront l’O.N.U. sans grand profit politique ou stratégique. Ils chercheront plutôt à faire dériver l’affaire sur le terrain diplomatique pour tâcher de s’assurer plus tard, après le départ des armées américaines, une revanche politique dans une Corée unifiée.
Dans ce pays ruiné et chaotique, il y a encore de belles chances pour la propagande, et les Américains peuvent reperdre par les manœuvres électorales des agents communistes, le bénéfice de leurs succès militaires. Agir autrement serait pour les Russes s’exposer à une nouvelle défaite où ils seraient personnellement en jeu. Ce n’est pas leur manière. Ils chercheront plutôt à opérer sur un autre théâtre plus favorable pour entretenir l’inquiétude et ramener la guerre froide. S’ils avaient eu l’intention de s’engager en Corée, ils l’auraient fait depuis longtemps.
A la Maison Blanche
La politique intérieure américaine a été agitée par la démission de Johnson. Le retour du général Marshall à la défense a refait autour du président Truman une sorte d’union sacrée, tout au moins dans l’opinion, car l’opposition républicaine à la veille des élections tirera argument de la politique chinoise de Marshall considérée comme faible en face de Mac Arthur le triomphateur. L’habileté du président est de jouer simultanément des deux politiques, l’une qui vise, sur le plan diplomatique, à neutraliser la Chine par un règlement de Formose et peut-être un accord tacite ou explicite avec Mao Tsé Tung ; l’autre, sur le plan militaire, à montrer la force américaine en Asie suffisante pour rendre toute future aventure très dangereuse pour un pays asiatique qui exposerait sa faible et précieuse industrie à subir en cas de conflit le sort des usines Nord-Coréennes écrasées par les B35.
A l’O.N.U.
L’autre aspect de l’action diplomatique américaine se montre à l’O.N.U. dont la cohésion est indispensable à ses desseins. Il s’agit de former une armée internationale liant toutes les nations, et surtout de constituer une commission permanente d’enquête qui aurait le droit de s’informer partout où des agissements suspects menaceraient la paix du Monde d’une nouvelle agression. Si les Soviets ne pouvaient s’opposer aux mouvements de cette commission par l’exercice du droit de veto que les Etats-Unis cherchent à faire abolir, le rideau de fer cesserait d’être hermétique. Les Russes sentent tout le danger pour eux de laisser circuler des étrangers en Allemagne orientale, le long du Danube ou sur la frontière russo-coréenne, de même les Chinois en Mandchourie ou au nord du Tonkin. On bataillera sur ce point.
Le Réarmement Allemand
Le réarmement du Japon ne dépend que des U.S.A., celui de l’Allemagne dépend du consentement de la France et de l’Angleterre. Les Anglais n’y verraient pas d’inconvénient majeur ; l’équilibre des forces en Europe est une constante de leur politique. Les Français voient plus loin que l’avenir immédiat ; le stalinisme n’est pas éternel et le reflux soviétique est certain un jour ou l’autre.
Par ailleurs, ce n’est pas quelques divisions allemandes sur l’Elbe qui arrêteraient les Russes, s’ils se sentaient capables de vaincre les Etats-Unis sur les autres points du globe. Il est donc raisonnable de donner la priorité au réarmement français et à ne fournir aux Allemands des armes que si la situation devenait plus menaçante. La question n’est pas, malgré toutes les réactions sentimentales qu’elle soulève, ni irritante, ni insoluble ; même si on le voulait, le réarmement allemand ne serait pas pour demain, ce qui militairement est peut-être regrettable mais politiquement plus sage. Les Allemands d’ailleurs ne semblent pas pressés. La garantie d’être défendus sur l’Elbe par les Alliés eux-mêmes leur suffit pour le moment. Adenauer l’a réaffirmé et Schumacher même n’a pu s’empêcher de trouver assez satisfaisante la déclaration des Alliés.
CRITON