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Le Courrier d’Aix – 1950-09-16 – La Vie Internationale.
La Chine au Carrefour
La paix du monde repose sur un homme : ce n’est pas Staline, mais Mao Tsé Tung. Si la Chine n’intervient pas militairement en Asie, l’U.R.S.S. ne pourra envahir l’Europe, à coup sûr.
Alors que jusqu’à ces derniers temps, la presse mondiale rangeait la Chine communiste parmi les satellites de la Russie, l’opinion contraire, que nous avons toujours soutenue, commence à trouver des partisans. Des rumeurs de légers indices font penser que l’alliance Sino-Soviétique est plus diplomatique que militaire.
Une autre hypothèse se dégage des observations qu’on peut faire sur l’attitude du Kremlin. A Moscou, on ne se fait pas d’illusions excessives sur l’issue d’une troisième guerre mondiale, mais il y aurait deux courants opposés : l’un favorable à la guerre qui considère qu’en tout état de cause, l’Union Soviétique a les moyens, sinon de la gagner, du moins de plonger le monde dans un tel état de confusion que la révolution mondiale serait chose faite, même si les Etats-Unis, à la longue, finissaient par l’emporter. Leur victoire les sauverait peut-être eux-mêmes, mais le reste du monde leur échapperait définitivement. Ce courant qui a toujours existé parmi les révolutionnaires Russes, s’opposerait au courant d’opinion nationaliste qui a prévalu jusqu’ici, pour qui la révolution mondiale n’a d’intérêt que si l’U.R.S.S. est en état de la diriger et de la dominer par sa puissance militaire, et qui considère que cette révolution n’est que l’instrument de la prépondérance soviétique, et non une fin en soi.
C’est en somme l’aspect présent de deux tendances au sein du Kominform, celle que représentait feu Jdanov et celle profondément stalinienne. Celle-là jusqu’ici l’a emporté. Mais justement au cours des tractations avec Mao Tsé Tung et les autres dirigeants de Pékin, Moscou s’est rendu compte que la Chine aujourd’hui n’était pas liée définitivement par une entrée dans la guerre, elle serait peu à peu amenée à se détacher de l’U.R.S.S. pour faire une politique indépendante.
Certains pensent encore que les Soviets réussiront à entraîner Mao Tsé Tung dans la guerre d’Asie et c’est ce qui explique que les observateurs compétents et bien informés parlent ouvertement de guerre imminente ; l’ex-candidat à la présidence des Etats-Unis Dewey s’est fait l’écho de cette opinion. Nous restons persuadés pour notre part, tout comme nous l’étions l’an passé, que la partie n’est pas jouée et des autorités comme W. Lippmann évoluent dans ce sens.
La Bascule Diplomatique
Aux Etats-Unis, le département d’Etat continue à jeter du lest, sans vouloir paraître faire des avances à Mao Tsé. On serait toutefois disposé à Washington à restituer Formose et à abandonner ultérieurement la Corée, et même à neutraliser le Japon si la Chine s’engageait dans la voix de l’équilibre asiatique. Les Chinois en effet ne peuvent s’accorder avec les Etats-Unis que si ceux-ci évacuent militairement les positions qu’ils occupent sur le continent asiatique. Si la Corée restait occupée par l’armée américaine, la Chine perdrait son indépendance comme lorsque le Japon l’occupait lui-même. C’est là-dessus que les Russes appuient leur action. Les Etats-Unis cherchent à présent à leur enlever cet argument en préparant un règlement de la question coréenne après l’échec de Kir el Sem. Cet échec n’est malheureusement pas encore en vue.
A Lake-Success
Tout embrouillée qu’elle soit, l’action diplomatique à Lake-Success se laisse facilement expliquer. Les Russes appuient tous les efforts de la Chine communiste pour évincer Tchang-Kaï-Chek au Conseil de Sécurité, tout en s’arrangeant pour que ces efforts échouent, car ils ne redoutent rien tant que la fin de l’isolement diplomatique de Mao Tsé Tung. Les Américains au contraire, tout en s’opposant à l’entrée de celui-ci au Conseil de Sécurité font tout ce qu’ils peuvent pour avoir la main forcée et être débarrassés de Tchang par la majorité du Conseil à laquelle ils n’opposeraient par leur veto.
Ainsi, les Etats-Unis auraient retourné complètement leur politique depuis la déclaration du 25 juin sur Formose, tout en sauvant la face. Le désaveu du discours Mac Arthur, puis la discussion de prétendus incidents de frontière de Mandchourie et le discours amical de Truman à l’égard du peuple chinois ont marqué les étapes de cette conversion. Il y en aura d’autres si Mao Tsé Tung s’y prête.
Les Opérations Militaires
Cette évolution diplomatique a suivi de près les phases de la lutte en Corée. Là encore c’est la force qui décidera, en dernier ressort, des positions politiques. Jusqu’ici, les efforts des Américains n’ont servi qu’à éviter le pire, ce qui est beaucoup mais trop peu pour leur prestige. Un succès rapide redresserait la situation dans toutes les parties du monde.
Sur le plan moral, l’affaire de Corée a constitué pour le bolchévisme une défaite profonde dont les conséquences se font jour peu à peu et presque quotidiennement. Pertes de voix aux élections danoises ; condamnation presque unanime du communisme par les Trade-Unions, épurations massives dans la J.E.D. allemande, fissures et craquements dans le parti en France et en Italie, et cela malgré le succès médiocre de la puissance militaire américaine. Les forces morales sans être indépendantes du sort des armes jouent dans leur sens propre.
CRITON