Criton – 1951-01-20 – Polémiques et Réalités

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Le Courrier d’Aix – 1951-01-20 – La Vie Internationale.

 

Polémiques et Réalités

 

Les polémiques aux Etats-Unis autour de la politique internationale et les pouvoirs de M. Truman, et l’activité multipliée de la diplomatie forment un nuage de poussière qui masque l’action essentielle : l’organisation de l’économie de guerre qui se constitue en Amérique avec une rapidité et une ampleur qui confond l’imagination. La mise au point des bases et des plans stratégiques progresse également bien qu’elle se heurte encore, en apparence du moins, à des résistances ou plutôt à des formalités politiques.

 

Le voyage d’Eisenhower

Autant qu’on peut en juger, le voyage du général n’a pas comporté de surprise fâcheuse. Il semble même que les difficultés prévues aient été atténuées. Sauf à Londres où l’armée atlantique compte de puissants adversaires, l’unanimité, comme nous le notions la semaine passée, est faite dans les esprits. La guerre ne peut être évitée ou, si elle éclate, gagnée que par une complète unification des moyens de défense tant économiques que militaires. Tous les hommes politiques responsables sentent qu’une course contre la montre est engagée. Si, dans les mois qui viennent, les Soviets voient s’élever à une allure accélérée une barrière puissante à leurs entreprises, ils modifieront leurs plans agressifs.

 

Le Budget des Etats-Unis

Quand on lit les chiffres du budget que Truman propose au pays pour 1951-1952, vingt-huit mille de nos milliards dont vingt pour l’armement, on se demande comment une pareille somme pourra être dépensée sans écraser l’activité normale des Etats-Unis, puisque, d’autre part, les recettes par la fiscalité doivent en principe équilibrer cette sortie de fonds. Car le Président et ses conseillers ne semblent pas vouloir imposer une restriction brutale aux besoins normaux, sinon ceux que la pénurie de matières premières apportera d’elle-même. Il fait fond sur l’énorme expansion que la précédente guerre a donnée au système américain de production.

Cette expansion est illimitée. Elle doit s’accroître en s’accélérant constamment. « America Unlimited » disait le théoricien du nouveau capitalisme Johnston. Non seulement cette expansion doit permettre le développement d’une puissance militaire inouïe, mais elle ne doit pas affecter le progrès humain. Le budget du président Truman prévoit en effet une part plus large que jamais aux œuvres sociales, suite du programme du « New Deal » ; bien plus, comme cela s’est vérifié depuis 1945, l’expansion affectée aux besoins militaires, en posant les conditions d’une production consommable dans l’avenir, permettra en fin de compte d’accélérer le progrès du bien-être général momentanément ralenti par le gaspillage d’énergie que l’armement comporte.

Cette théorie hardie en pleine application aujourd’hui, s’appuie également sur une méthode financière nouvelle : l’expansion industrielle improductive, celle d’armement, ne sera pas génératrice d’inflation, parce qu’elle constitue un potentiel de production utile dès que la reconversion devient possible. Il n’y a pas inflation si les investissements créent de la richesse, même virtuelle.

Le système capitaliste américain supportera-t-il l’épreuve ? Fournira-t-il à la fois le beurre et les canons, la sécurité sociale et la paix internationale ? Servira-t-il à la fois le progrès et la défense, pourra-t-il s’imposer le surcroît d’efforts d’armer ses alliés ? Rien ne permet d’en douter. Le programme Truman n’a qu’un adversaire : la durée. L’effort ne peut être fertile que s’il est limité dans le temps et un temps assez court et l’on ne voit pas, pour le moment du moins, comment il peut éviter de finir la guerre si l’adversaire ne capitule pas de lui-même.

 

La Réponse d’Adenauer

Après de longues discussions et une prudente patience, le chancelier Adenauer a répondu aux offres insidieuses de Grotewohl, porte-parole de Staline pour des conversations entre Allemands pour le rétablissement de l’unité. Certains critiques intelligents ont prétendu qu’Adenauer avait été désorienté par cette campagne. Nullement. Il a attendu que les chefs de partis aient réfléchi pour se prononcer lui-même.

Au début, la proposition Grotewohl a paru au peuple allemand un piège, puis il y a vu un espoir, celui d’échapper à une troisième guerre, d’éviter de prendre part pour l’Occident. Mais il a bientôt reconnu que ce qu’on lui demandait était une capitulation sans condition devant l’impérialisme soviétique, c’est-à-dire la fin de la liberté et de la patrie allemandes. Aussi, quand Adenauer a répondu par un refus sans restrictions et affirmé l’adhésion complète de l’Allemagne au système occidental, les voix qui le discutaient se sont tues et l’on a été étonné de voir que sa réponse était celle de tous les Allemands ou à peu près, Schumacher compris.

 

La Conférence du Commonwealth

La Conférence des Dominions s’est déroulée à Londres dans le secret ; trois questions ont été débattues. L’attitude du Commonwealth à l’égard de Pékin, le problème du pool des matières premières et le conflit entre l’Inde et le Pakistan au sujet du Cachemire ; le président du conseil du Pakistan, Lyaquat Ali Khan, avait exigé que la question fut discutée et n’est venu à Londres qu’après avoir reçu satisfaction. En vain d’ailleurs, car l’intransigeance de l’Inde a fait une fois de plus échouer les négociations. Il est singulier que le pandit Nehru, successeur de Gandhi, champion de la paix et de la libération des peuples d’Asie, ne soit idéaliste que pour les autres, tandis qu’à l’égard de son voisin, il entretient une querelle et une menace permanente de guerre qui fait le jeu des Soviets et ébranle la solidarité du monde libre, tout cela pour une malheureuse vallée de l’Himalaya de 1.500.000 habitants qui sont en majorité musulmans, et auxquels l’Inde refuse un plébiscite.

A l’égard de la Chine, la politique anglaise a visé à l’apaisement par pure tactique ; le refus de Pékin de cesser le feu met un point final aux négociations, ce qui permettra de refaire l’unité à l’O.N.U. mais gênera le trafic de Hong-Kong.

Enfin, sur la question des matières premières, l’égoïsme britannique l’a emporté. La compétition entre Russes et Américains sur les marchés de la laine, du caoutchouc et de l’étain a rempli les caisses des producteurs et celle de l’Angleterre, et du même coup sauvé la politique travailliste. Renoncer, même partiellement, à ce pactole, il n’en saurait être question. Nous paierons donc nos matières premières aux enchères même si nos prix doivent s’enfler et notre paix sociale en souffrir. Les Américains résisteront-ils ou préfèreront-ils que les Russes épuisent leurs réserves d’or à se procurer les produits dont ils manquent ?

 

                                                                                  CRITON

 

 

Criton – 1951-01-13 – Trop Parler nuit

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Le Courrier d’Aix – 1951-01-13 – La Vie Internationale.

 

Trop  parler nuit

 

Le fait le plus significatif de l’année 1950 dans l’ordre moral a été le recul de la puissance idéologique du bolchévisme à mesure que sa puissance militaire devenait plus menaçante. Ce recul a d’ailleurs été constant depuis la fin de la guerre ; il est évident aujourd’hui. Le général Eisenhower, dans sa tournée des pays du pacte atlantique, a pu déjà et pourra se rendre compte que le communisme stalinien n’a plus le pouvoir de soulever les masses en sa faveur.

 

Le Tour Stassen

L’importance de ce facteur a été mise en relief par M. Stassen, le gouverneur républicain du Minnesota, qui vient de faire autour du globe une tournée d’information de grande envergure. Après s’être entretenu avec tous les hommes importants du monde libre, il croit pouvoir affirmer que partout on est parfaitement conscient du danger de l’impérialisme communiste et que, d’autre part, en cas de guerre, le Kremlin aurait à faire face à une contre-révolution qui engloberait l’armée rouge elle-même, si elle devait se battre hors des frontières de l’U.R.S.S., et Stassen conclut que les perspectives de paix sont meilleures qu’elles ne l’ont été depuis trois ans.

Cet optimisme qui a l’air d’un paradoxe sinon d’une plaisanterie, doit être pris en considération. Autant une nouvelle Corée est probable en Europe cette année, soit en Allemagne, soit en Yougoslavie ou les deux ; autant il semble peu vraisemblable que l’U.R.S.S. se lance dans la grande aventure. Staline sait que les Etats-Unis ne sont pas prêts et qu’il a encore le temps de marquer des points. Les Américains n’entreraient en guerre cette année que s’ils y étaient absolument contraints. On sent trop bien que le gouvernement Truman cherche à gagner du temps. Sa politique est nette : pas d’apaisement mais pas davantage de provocation, pas même de mesures qui pourraient être interprétées comme un cas de conflit.

 

Le Plan Soviétique

Quel serait alors le plan de Staline ? Comme nous l’avons dit déjà, éviter ce qui sera toujours possible croit-il, que les Américains quand ils seront prêts ne prennent l’initiative d’une guerre préventive. S’assurer, d’ici-là, le maximum de gages. Si la course aux armements n’aboutit pas à la guerre, les peuples démocratiques ne pourront pas supporter indéfiniment le fardeau moral et matériel d’une mobilisation toujours plus coûteuse et plus énervante. Une crise intérieure ne tarderait pas à éclater, ce qui permettrait aux Soviets un nouveau bond en avant. Notons que dans l’idée du Kremlin le triomphe du bolchévisme n’est prévu que pour la fin du siècle.

 

Les Discours aux Etats-Unis

Je ne sais si les Américains se rendent compte du tort que leur fait dans l’opinion mondiale ce prurit de discours sur la politique internationale. Après Hoover, Taft. Autant de Républicains d’ailleurs que de tendances. En fait, le département suit son programme et ces palabres ne servent qu’à former des remous d’opinion à des fins électorales. Il est probable que si Taft était président, il ferait la politique Truman parce qu’en possession de toutes les données du problème, il se rendrait compte qu’il n’y en a pas d’autre possible. Mais il faut donner à l’électeur le sentiment que l’on pourrait faire mieux à moindre frais.

La guerre de Corée est difficile et sanglante. Il ne fallait pas la faire ; si elle avait abouti à une victoire, on aurait porté la critique ailleurs. C’est, au surplus, le sentiment d’ensemble que l’on recueille de tous les points de l’horizon démocratique mondial. Chaque représentant d’un parti parle son langage, celui qui peut lui rallier le plus de suffrages. En réalité, tout le monde est d’accord sur l’essentiel : que ce soit le réarmement allemand, le redressement de l’armée française, la question d’Indochine, ou de Corée, il n’y a pas dans la pratique de véritables divergences, chacun ménage son opinion et cherche à monnayer le plus cher possible son concours, mais on peut prédire à coup sûr que l’armée atlantique sera sur pied à temps fixé et que les divisions américains débarqueront malgré M. Taft quand Eisenhower jugera qu’elles ont une chance de pouvoir tenir en Europe, quoi qu’il advienne.

La situation au fond est assez claire pour la plupart des esprits. Il y a collusion de deux impérialismes ; le Russe qui veut s’emparer de l’Europe et le Chinois qui vise la Birmanie, le Siam, l’Indochine et l’Inde elle-même ; le reste est matière à discours.

Les Européens ont peur du Russe et les Asiatiques du Chinois. En fait, la coalition existe ; la crainte seule empêche qu’elle ne s’exprime ouvertement et le pandit Nehru sait fort bien qu’on n’apaisera pas les Chinois, et tous les hommes d’Etat européens qu’on ne tirera jamais rien d’une négociation avec les Russes. Qu’on songe seulement que le traité autrichien, en discussion depuis quatre ans et sur lequel malgré toute la mauvaise volonté concevable on n’a pas trouvé de point sérieux de divergence, en est à sa 268ème séance de discussions sans résultat !

 

Le Réarmement Allemand

On a raison de souligner la gravité de la question allemande. Les Russes savent parfaitement que la reconstitution d’une armée germanique serait la fin de leur rêve d’hégémonie. Ils ne craignent que l’armée allemande. Ils ne feront, croient-ils, qu’une bouchée des autres. Aussi tenteront-ils l’impossible pour empêcher qu’elle n’existe à nouveau. S’ils ne réussissent pas par des négociations, parce qu’ils n’entendent renoncer à aucun de leurs gages, ils essayeront par la guerre civile. Mais il se pourrait que ce moyen se retourne contre eux.

 

En Corée

La retraite américaine en Corée continue ; mais une évacuation est peu probable. Il s’agit maintenant de retenir le plus de forces chinoises possible en Corée, de leur infliger le plus de pertes aux moindres frais. Abandonner la Corée serait d’abord donner aux Chinois un prestige considérable et libérer des armées qui en quelques semaines déferleraient vers l’Indochine et la Birmanie.

A Lake-Success, M. Austin va chercher à obtenir que la Chine soit déclarée agresseur en Corée, non pour lui appliquer des sanctions militaires, ce qui provoquerait une guerre ouverte, mais pour sauver le prestige de l’O.N.U. et peut-être pour justifier plus tard un débarquement de Tchang-Kaï-Chek ce qui est la grande idée des Républicains et de M. Taft. Débarquement qui aurait pour effet de détourner la menace chinoise sur l’Indochine. Il faudrait pour cela que le climat en Chine même tourne délibérément contre Mao Tsé Tung, ce qui ne semble pas encore le cas.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1951-01-06- 1951

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Le Courrier d’Aix – 1951-01-06 – La Vie Internationale.

 

1951

 

Du pessimisme sombre à l’optimisme délirant on aura tout entendu en ce début de 51, si bien que l’opinion inquiète qui voudrait s’orienter n’a jamais été plus confondue. Elle sent vaguement que, derrière les propos contraires, ce sont des intérêts qui s’expriment. L’avenir proche, dans la mesure où les prévisions relèvent du jugement et de l’observation, n’est cependant pas tellement obscur. Examinons les repères.

 

En Asie

En Extrême-Orient, il est évident que la guerre ne fera que prendre de l’ampleur : les Américains iront jusqu’au bout quel qu’il soit, les Chinois aussi et les Russes, si besoin est, les relayeront plus ou moins ouvertement. Si les Soviets lançaient leurs forces dans la lutte, il est aussi certain qu’ils l’emporteraient. Eux seul pourraient arracher la Corée aux Nations-Unies. Rien toutefois ne fait prévoir qu’ils le veuillent. Il leur suffit d’alimenter la guerre. Les Américains eux, ne paraissent plus effrayés d’avoir à la soutenir. Appuyés sur l’arsenal Japonais, ils font l’essai de leurs moyens et la mobilisation leur fournira des effectifs de rechange pour d’autres théâtres éventuels. La lutte s’étendra donc en Asie.

 

En Europe

Ici, le théâtre principal ne peut être que l’Allemagne. Pour qui sait les entendre, les Russes ne font pas mystère de leurs projets. Après l’échec de la conférence à quatre qui ne se tiendra que pour appuyer la propagande, les miliciens de Grotewohl passeront à l’action.

Radio-Berlin est plein de menaces de guerre civile, mais ce qui est plus significatif, c’est la manière dont les chroniqueurs de la Radio russe présentent l’affaire à leurs auditeurs. A les entendre, l’Allemagne de l’Ouest est acquise aux Communistes (le citoyen soviétique ignore qu’ils n’ont eu que 4% des voix) ; brimés par la police d’Adenauer, frappés, emprisonnés, torturés par les soldats Alliés, trahis par Schumacher lui-même, cette vaillante jeunesse qui vénère en Staline le protecteur de l’Allemagne, n’attend qu’un geste pour libérer la patrie des oppresseurs capitalistes et de décrire les souffrances et les espoirs de ces phalanges héroïques  – qui d’ailleurs n’existent pas.

Ce feuilleton présenté de façon pittoresque est destiné à enflammer de compassion les partisans de la paix en U.R.S.S. Le même pathos avait servi contre les chiens finlandais, les gardes blancs fascistes de 1940. On sait la suite.

 

Les Courants en Allemagne

Le neutralisme allemand émane comme en France des milieux d’affaires. L’essentiel pour les dirigeants d’entreprise c’est d’éviter la destruction des usines et les ravages de la guerre. Peu importe l’occupation communiste, elle aura le même effet que chez les satellites de l’est. Privés du ravitaillement en matières premières venues d’au-delà des océans, les industries de biens de consommation s’arrêteront plus ou moins, seule l’industrie lourde pourra subsister ; les paysans effrayés produiront peu ou cacheront leur récolte, le niveau de vie de la population s’effondrera ; parmi les communistes, l’épuration sèmera la crainte ou la méfiance. En quelques mois la vie deviendra plus difficile qu’au cours de la précédente guerre.

Dès maintenant, en temps de paix, ces jours-ci les Hongrois déjà presque privés de viande ont reçu en étrennes les tickets de sucre et de farine. Les Tchèques qui attendaient de Russie du blé en échange des produits industriels qu’ils lui livrent ne reçoivent rien, tandis que l’U.R.S.S. vend du grain aux anglais. On imagine ce qu’il en serait en temps de guerre. En dehors des collaborateurs et des occupants, le régime n’aurait plus que des ennemis, et à la libération on serait définitivement débarrassé du communisme.

Comme les Américains, d’autre part, pour des raisons humanitaires et stratégiques feront porter leur effort sur la Russie même les destructions pourront être évitées ou tout au moins réduites, tandis qu’une guerre dans l’état présent des armements ferait de la France et de l’Allemagne une nouvelle Corée. De plus, les nouveaux maîtres communistes instruits par les précédents se garderont de faire du zèle. Ils chercheront plutôt à se ménager des amis pour le jour où ils seraient menacés à leur tour. Le double jeu se donnerait carrière plus encore qu’en 1940-44.

La neutralité est le moindre mal. Tel est à peu près l’arrière-pensée de ceux qui, à Francfort comme ailleurs, refusent de lutter. Ce courant est particulièrement puissant en Allemagne où le souvenir des destructions est parfois plus fort que la haine des Russes. Par ailleurs, l’opinion allemande complètement démoralisée par la défaite hitlérienne a perdu toute foi. La révolution nationale-socialiste avait tout balayé, l’idole écroulée, on s’est pris à douter de tout. L’occupation toujours démoralisante a fait le reste. Les Alliés souvent maladroits et parfois brutaux n’ont guère de sympathies, et l’on se demande si on ne se fera pas tuer pour eux.

Si l’on veut un appui militaire efficace des Allemands, il faut leur offrir un idéal, qui ne peut être que le retour des provinces perdues à l’Est et l’égalité des droits. Ils lutteront alors pour la Patrie retrouvée. Mais cela est impossible car aussitôt Polonais et Tchèques éprouveraient leurs anciens cauchemars et les Français aussi.

 

En Russie et chez les Satellites

A certains indices nous croyons deviner qu’en U.R.S.S. il se passe quelque chose sur le plan idéologique. Il y a eu pas mal de morts subites et de disparus parmi les intellectuels du parti ces temps-ci. Le Titisme dont les critiques à l’égard du Stalinisme sont grossières mais justes, pénètre mieux que la contre-propagande américaine au cœur de l’U.R.S.S. et l’on sent que les déviations inquiètent le Kremlin.

La classe ouvrière dans le monde entier se rend compte de l’immense imposture qu’est le capitalisme d’Etat au service d’une machine de guerre. Il est significatif ; et Karl Marx serait le premier à s’en étonner – que le communisme loin de se développer parmi les travailleurs les plus évolués et les mieux organisés du monde ne fait que perdre du terrain au point de disparaître presque complètement dans les pays industrialisés.

Au contraire, le communisme stalinien a eu pour résultat de créer ou de multiplier à l’infini ce prolétariat sans défense, sans droit de grève, complètement asservi à l’Etat-patron que le socialisme marxiste avait précisément pour but de faire disparaître. Après la Russie, la Chine en fait l’expérience ; au prolétariat des usines et des champs s’ajoute le prolétariat plus sinistre encore, cette chair à canon qui se rue en masse sur les tanks américains.

 

                                                                                  CRITON

 

 

Criton – 1950-12-30 – Sursum Corda

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Le Courrier d’Aix – 1950-12-30 – La Vie Internationale.

 

Sursum Corda

 

Messages de Noël lugubres ! L’an mil, Tamerlan et Gengis-Kan, la fin de la civilisation, l’invasion des barbares. Certes la situation est grave. Il était nécessaire que les peuples endormis fussent réveillés, il ne faudrait pas cependant exagérer au point de pousser à la résignation plutôt qu’au courage.

Après avoir lu ou entendu tant de propos lamentables, le langage un peu cru d’un courriériste espagnol, ancien combattant de la division Azul nous a réjouis :

« Ce n’est pas à nous, dit-il, qu’on fera croire que le Bolcheviks qui ne savent même pas démonter une serrure ou se servir de la chasse des cabinets, vont devenir les maîtres du monde »

Il a raison. Le dernier mot est à la technique intelligente, au courage méthodique, à la puissance industrielle, mais à condition de préserver un moral inébranlable. Quant à nous Français qui habitons le plus convoité, le plus fertile et relativement le moins peuplé des pays voisins, nous sommes condamnés à être en constante alerte.

Depuis des millénaires la guerre n’a jamais cessé sur la terre. Un ennemi disparaît, un autre se présente. Que ce soit en stoïcien ou en chrétien, il faut prendre son parti de cette dure condition humaine. Le Français, pour des générations encore devra, à portée de la main, garder l’uniforme et le fusil.

 

La Retraite de Hungsan

C’est justement sur les événements militaires que nous attirerons l’attention. Car le triomphe de la technique du sang-froid et de l’ordre, les Américains viennent de le réaliser en embarquant à Hungsan en Corée du Nord, cent cinq mille hommes encerclés depuis un mois, dont une bonne part avait dû se frayer une retraite à travers les hordes ennemies, ramené à bord des navires et sous la protection de leurs canons, tous les hommes, les blessés et même les morts et la totalité du matériel utilisable. – Significatifs aussi les combats aériens qui ont permis aux « Sabres » américains d’abattre les M.I.G. soviétiques, le dernier modèle de leurs avions à réaction. La guerre de Corée en effet, comme la guerre d’Espagne de 1936 sert de banc d’essai à la technique et à la stratégie des deux parties. Les Russes ont voulu voir ce qu’une masse de soldats, légèrement armés, pouvait contre une force réduite supérieurement outillée, conditions qui se retrouveraient en Allemagne en cas d’invasion.

Après un premier succès, il semble que la puissance de feu reprenne ses avantages. Nous le verrons mieux dans la défense de Séoul qui va commencer. De part et d’autre, on va essayer de nouvelles formules d’armement. Les militaires vont s’instruire.

 

Le Discours Hoover

Le vieux président Hoover a fait une fois de plus parler de lui en préconisant le repliement américain. Déjà Lippmann avait fait campagne contre les engagements trop étendus des Etats-Unis, et conseillé de les limiter à l’Europe et d’abandonner l’Asie. Hoover voudrait que les Etats-Unis se défendent seulement chez eux. Acheson n’a pas eu de peine à repousser cette stratégie mortelle. Confinés dans leur hémisphère, les Etats-Unis seraient condamnés.

Les Américains doivent avoir une politique mondiale, être prêts partout à faire front à une attaque et pour cela avoir les forces militaires adéquates. Les Soviets qui occupent avec les Chinois une position centrale procèderont par guerres locales, et si possible par satellite interposé, imposant aux Etats-Unis une dispersion de leurs forces. Mais aujourd’hui où une division peut traverser l’Atlantique avec armes et bagages en une nuit, cette dispersion est moins redoutable. Il suffit d’y opposer la mobilité.

 

Politique Commune en Extrême-Orient

Le choix est fait : où que l’agression s’ébranle, elle sera combattue, comme en Corée. Il n’est pas question de l’évacuer. L’Indochine de même sera défendue et par tous les moyens, même si comme le prétendent les Soviets, on devait y employer des Japonais. On s’épuise à chercher à Mao Tsé Tung des raisons et des excuses. Mieux vaut avouer qu’on s’est trompé. Avec le communisme s’est éveillé un impérialisme chinois qu’on ne croyait pas possible dans un pays qui sortait à peine de la guerre civile. Il s’est allié aux soviets pour étendre ses conquêtes, aux sources de matières premières nécessaires à l’industrie qu’il va essayer de forger. Comprendra-t-on qu’abandonner aux communistes l’étain et le caoutchouc, leur livrer le riz, le charbon et l’énergie qui leur manquent pour s’équiper, c’est affaiblir ce monde occidental dans ses défenses vitales ?

 

Reproches Injustes

Aux Etats-Unis on est assez irrité par l’attitude française et la mauvaise grâce du Parlement à voter les crédits militaires.

Ne pourrait-on pas répondre qu’en fait d’impôt, c’est la France qui paie le plus lourd tribut en hommes ? Chaque année nous levons 250.000 soldats pour 40 millions d’habitants. Les Anglais pour 50 millions n’en recrutent que 180.000 et les Américains cent à peine, sur lesquels un tiers au plus de combattants ; la jeunesse française est mobilisée depuis un siècle et demi. Les Américains ne l’ont été que dix ans, et partiellement. Ils ont d’immenses intérêts à défendre. Leur part de sacrifice n’égalera jamais la nôtre.

 

Le Réarmement Allemand

Cette question n’a pas fini de provoquer la mauvaise humeur entre voisins qui ont tant d’intérêt à s’entendre, et de servir d’aliment à la propagande soviétique qui en use à pleine pompe et pourquoi grand Dieu ? pour 150.000 soldats allemands qui, en mettant la chose au mieux, ne seront en ligne qu’en 1953 ! De toutes les critiques qu’on peut adresser à Acheson celle-là est la plus justifiée. Tant en Allemagne qu’en France, ce débat sur le réarmement a fait un mal difficilement réparable. Comme s’il n’eût pas été plus simple que les Américains fassent appel aux volontaires pour les enrôler dans l’armée des Etats-Unis. Sans bruit, ni publicité, ce n’est pas 150 mais 500.000 hommes qu’ils auraient trouvé du jour au lendemain et sous les couleurs et le commandement de la bannière étoilée, ce qui évitait de ressusciter l’aigle de la Wehrmacht.

Peu importe que les Russes aient protesté. Ils ne se sont pas gênés avec les « bereitschaffen ». Il y a une faute de psychologie dont les Américains sont coutumiers. Au surplus, c’est en Allemagne que la controverse sur le réarmement se fait la plus aigüe. Elle a fortement ébranlé la position d’Adenauer. Elle a fait réfléchir les Allemands, ce qui est toujours mauvais : Ils ont pesé leurs chances et trouvé là une magnifique occasion de chantage. Une attaque russe trouverait l’Allemagne occidentale très divisée. Quelle tentation pour les mercenaires de Grotewohl !

 

                                                                                  CRITON

 

 

 

Criton – 1959-12-23 – Hypothèses

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Le Courrier d’Aix – 1950-12-23 – La Vie Internationale.

 

Hypothèses

 

L’heure présente est caractérisée par une extrême confusion d’opinions, non seulement dans le public mais jusqu’au sommet de la hiérarchie politique. Bevin, par exemple, tient à l’idée qu’il a exprimée à plusieurs reprises que Pékin n’a pas dit son dernier mot et que Mao Tsé Tung n’est pas l’instrument de la politique du Kremlin. Truman semble d’avis contraire et jusqu’ici, les événements donnent tort aux Anglais. Le général chinois Wu après un séjour sans objet apparent, a quitté Lake-Success où l’on espérait qu’il serait retenu au dernier moment par l’insistance des médiateurs, en particulier celui de l’Inde, Sir Benegal Rau.

A Londres, on souhaite des négociations avec Pékin ; à Washington on les craint. Les Américains ont fait le point et la proclamation par le président Truman de l’état d’urgence, qui n’est qu’une étape vers la mobilisation générale, montre qu’aux Etats-Unis, on ne compte plus que sur la force.

 

Les Desseins de l’U.R.S.S.

Sur les intentions russes, même divergence. Pour les uns, les Soviets lanceront au printemps une offensive en Allemagne peut-être pas sous forme d’intervention directe qui déclencherait la guerre mondiale, mais par l’intermédiaire de l’armée allemande communiste qu’ils ont créée dans leur zone. C’est l’impression que l’on recueille en écoutant Radio-Berlin. Un putsch vers l’ouest mettrait aux prises ces « bereitschaften » avec la police allemande de l’ouest désarmée, et les Alliés, stationnés dans les territoires de l’Ouest, interviendraient dans ce que les Russes appelleraient une guerre civile entre Allemands : les forces de la République populaire allemande de l’Est combattraient la république de Bonn au nom de l’unité allemande rejetée par le chancelier Adenauer qui n’a pas répondu aux offres de pourparlers du président Grotewohl.

D’ici là, la Conférence à Quatre demandée par Moscou aurait eu lieu, et naturellement aurait abouti à un échec. Même si cette bataille entre Allemands se terminait par un insuccès, et si Bonn et les Alliés occidentaux restaient maîtres du terrain, l’affaire rendrait beaucoup plus difficile qu’elle n’est déjà la formation d’une armée allemande de l’Ouest. Et c’est cette force militaire que les Soviets redoutent ; le soldat allemand leur fait peur et une Allemagne à égalité de droits avec ses Alliés occidentaux, disposant d’une force militaire et appuyée par de nombreuses divisions américaines, barrerait la route aux ambitions soviétiques. Aussi voit-on les efforts déployés par les Soviets en France pour alerter l’opinion sur le réarmement allemand, le rappel du traité d’alliance franco-soviétique et toutes les manifestations d’amitié de ces dernières semaines. On mesure par-là l’importance que les Soviets attachent à prévenir la constitution d’une armée européenne. Certes, les desseins de Moscou sont difficiles à pénétrer et à juger sur l’apparence, les dirigeants de l’Ouest n’en savent pas plus que nous. Cependant, si l’on fonde son jugement sur la seule expérience de la tactique de la propagande soviétique, c’est cela qui se prépare et pas plus.

 

Hypothèses

On hésite à se ranger à l’avis des pessimistes qui croient que les Soviets mettront à profit l’avance qu’ils ont encore sur les démocraties pour engager une guerre générale au Printemps. Il faudrait pour cela qu’ils aient une forte chance de paralyser la puissance des Etats-Unis en un temps très court, soit par une guerre bactériologique qu’ils préparent assurément (Des laboratoires fonctionnent en ce moment en Allemagne, en Hongrie, à Prague et en Russie même), soit par quelle qu’autre arme secrète susceptible avec l’aide des sous-marins de paralyser le trafic maritime des Démocraties. Même si ces moyens sont prêts, leur efficacité n’est jamais sûre. On l’a vu avec les V2 d’Hitler et une guerre de cette envergure ne se gagne pas en un tournemain. Il n’y a pas d’arme décisive, pas même la bombe atomique à l’abri de laquelle les Américains se sont reposés imprudemment jusqu’ici.

 

Le Rapport des Forces

Si donc après un Pearl Harbour insuffisant une longue guerre mondiale s’engageait, la partie serait trop inégale pour les Soviets. En mettant les choses au mieux pour eux et au pire pour nous, elle n’aboutirait qu’à des destructions.

Les Etats-Unis disposent, en effet, de leur propre puissance qui est fantastique, de celle du Canada et – ce qu’on oublie trop – du potentiel industriel du Japon. Car ce pays de 80 millions d’habitants doté d’une main-d’œuvre qualifiée de premier ordre, travaille en ce moment à plein rendement pour la machine de guerre américaine et sa capacité à elle seule égalerait facilement celle de la Russie tout entière ; cela sans parler de l’Angleterre et des Dominions, de la Turquie aussi et des possibilités d’approvisionnement dans le monde entier. Sur le plan industriel et économique, les Soviets, même avec les Chinois, sont à peine à un contre dix.

 

Conclusion

Ce qui se comprend mal, par contre, ce sont les raisons qui ont poussé les Russes à provoquer chez les Américains ce sursaut d’inquiétude qui va les amener à la mobilisation générale. C’est là qu’une erreur de psychologie dont Staline est fort capable à notre avis, peut être fatale. Comme nous l’avons dit dès l’attaque des Nord-Coréens, les Américains ne démobiliseront que lorsque leurs ennemis auront capitulé sans condition. Ils périront plutôt que de céder. Les Soviets par leur politique ont amené les choses au point où elles ne sont plus susceptibles de compromis. Les Russes croient-ils qu’ils seront assez habiles pour empêcher la puissance des Etats-Unis de frapper quand elle sera à son point culminant ? Obéissent-ils à des forces qui échappent à la raison humaine ?

 

Les Conférences

Devant ces graves problèmes, que dire des conférences tant à Bruxelles qu’à Lake-Success ? La diplomatie n’a de moyen d’action que lorsque les adversaires sont décidés à s’entendre. Sinon ce ne sont que propos pour la galerie. Le problème du réarmement allemand toujours aussi irritant va faire l’objet de marchandages serrés entre Adenauer qui voudrait un accord, mais que Schumacher menace de renverser.

Pourquoi personne n’a-t-il encore proposé que ce réarmement soit provisoire et qu’il prenne fin avec le départ des Américains d’Europe, ceux-ci garantissant l’exécution du traité. Le danger soviétique passé, l’armée allemande disparaitrait.

Cela seul importe à la France, M. Schuman.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1950-12-16 – Vers l’Union

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Le Courrier d’Aix – 1950-12-16 – La Vie Internationale.

 

Vers l’Union

 

Les yeux s’ouvrent : l’intervention des Chinois dans la guerre de Corée, les menaces ouvertes sur la Malaisie et l’Indochine, la présence des troupes de Pékin aux frontières de l’Inde et du Tibet, l’évidence d’un plan gigantesque sino-russe, et surtout le recul désastreux des Américains devant les hordes mongoles et mandchoues, tout cela a obligé chacun à mesurer le péril. Un très net mouvement d’opinion se forme pour le salut commun. A quelque chose, malheur est bon. Beaucoup de difficultés entre nations démocratiques vont se trouver aplanies, à l’intérieur même une sorte d’union nationale se dessine. En Angleterre, on parle d’un gouvernement de coalition que le voyage de M. Eden à Paris semble faire prévoir. En France même, il se pourrait qu’on l’envisageât ….

 

L’Attitude Française

C’est l’opinion française qui jusqu’ici préoccupait : l’importance de la minorité communiste et le fait que le plus grand journal français avait une attitude neutraliste, mettaient en cause toute la défense de l’Occident.

Défendrait-on l’Europe sur l’Elbe, le Rhin ou les Pyrénées ? Si la France n’est pas sûre, peut-on envoyer dix ou vingt divisions en Allemagne occidentale se demandait-on à Washington ? Il semble qu’une quasi-unanimité soit en train de se faire sur une position de résistance. Simultanément paraissait un article de M. Lussy du côté socialiste, un de M. Emile Roche radical et enfin une protestation vigoureuse de l’ « Aube » contre le scandaleux article de « Sirius » dans « Le Monde  ».

Du côté gouvernemental, l’envoi de De Lattre en Indochine, l’accord tripartite sur le réarmement allemand, la note conjointe à Moscou, témoignent de la solidarité de la France avec le monde occidental.

 

La Politique Anglaise

La politique anglaise est moins nette. L’entrevue Truman-Attlee a mis en relief les divergences anglo-américaines. Les Anglais veulent ménager la Chine. Ils entendent garder Hong-Kong, centre du commerce et de la contrebande qui est la plus belle source de dollars du monde britannique. Ils ont, d’autre part, abandonné toutes leurs positions coloniales, sauf la Malaisie. Leurs récents déboires, là-bas et les menaces de Mao-Tsé-Tung les incitent sans doute à chercher avec lui un compromis qui leur permettrait de garder, comme aux Indes, leurs seuls avantages économiques.

Par ailleurs, l’Angleterre veut surtout être protégée en Europe. Elle sait que, la France occupée, la situation de 1940 se reproduirait. Les Iles Britanniques, garanties de l’invasion par la Manche, seraient rasées par les bombardements. Enfin, il y a en Angleterre un courant neutraliste assez différent du nôtre, mais qui le rejoint, composé et des éléments d’extrême-gauche hier encore sympathisants du Communisme, et d’une gauche religieuse, pacifiste à tout prix et qui préfèrerait le joug soviétique à l’emploi de la bombe atomique.

En centrant leur propagande anti-américaine sur la peur de la bombe, les Russes ont manié une arme de choix ; c’est le seul obstacle réel à leur complet triomphe ; à force d’agiter l’imagination des peuples autour d’elle, ils en ont rendu l’emploi moralement délicat. Trop de consciences en seraient alarmées. C’est cette opinion que le Gouvernement Attlee cherche à se concilier en cas d’élections.

 

La Question Allemande

On a remarqué avec inquiétude que l’appel lancé par M. Grotewohl, président du gouvernement d’Allemagne de l’Est, au chancelier Adenauer pour une discussion sur l’unité allemande, était la réplique de la sommation envoyée par Kim II Sung, chef des nord-Coréens, à Syngman Rhee, il y a juste un an. Pas plus que le président de la Corée du Sud, le Chancelier ne répondra à l’invitation des préposés de Moscou. On sait par ailleurs que l’armée  populaire allemande qui pourrait envahir la République Fédérale, est forte de 150.000 hommes bien armés. Reste à savoir s’ils sont sûrs. Pour les surveiller, il y a quatre armées soviétiques en Prusse.

La réorganisation des armées Polonaises, Hongroises, Roumaines et Bulgares semble achevée ; le maréchal Koniev vient d’arriver à Prague pour faire de l’armée Tchécoslovaque un instrument du Kremlin. Ces armées satellites sont peu nombreuses ; les éléments sur lesquels les Russes peuvent compter sont plutôt rares, et malgré toutes les précautions, ils causent à Moscou quelques soucis. Ils servent néanmoins à fixer des forces adverses.

 

Les Visées soviétiques

Quel est le plan Soviétique ? Il n’est pas sûr que l’essentiel pour Moscou soit l’Europe, contrairement à ce que pensent les diplomates. Tous ces préparatifs aux frontières Gréco-Bulgares, les concentrations de troupes autour de la Yougoslavie de Tito et les armées devant Berlin, peuvent servir d’écran à une action décisive en Asie, et à retenir les forces américaines de s’employer en Extrême-Orient.

La conquête rapide en cours de 1951 de l’Indochine et de tout le Sud-Est asiatique avec ses richesses en riz et en matières premières, peut-être la soviétisation de l’Inde seraient des succès énormes et faciles et plus intéressants pour le bloc communiste qu’une guerre dangereuse en Europe qui ne serait, d’ailleurs, pas profitable. Car le potentiel industriel qu’elle représente serait facilement neutralisé par l’aviation américaine.

Les Soviets vont-ils encore réussir ? A-t-on pesé tout ce que représente l’abandon de l’Extrême-Orient ? Ne fallait-il pas donner à l’impérialisme Chinois naissant une leçon militaire décisive ? La présomption et l’insuffisante préparation des Américains ont perdu là une chance unique de sauver à la fois le monde libre et la paix.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1950-12-09 – Invraisemblances

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Le Courrier d’Aix – 1950-12-09 – La Vie Internationale.

 

Invraisemblances

 

Le 24 novembre au matin, Mac Arthur lançait une offensive finale en Corée qui devait rendre les G.I.’s à leurs foyers avant Noël ; le 26 le Yalu était atteint. On parlait de négociations avec les généraux Chinois qui ne voulaient pas combattre les Américains. Blessés et prisonniers étaient échangés. Brusquement, le 27 on apprenait qu’une avalanche de 200.000 Chinois s’abattait sur les Alliés qui reculaient en toute hâte. Une semaine après les Chinois devenaient 800.000, et Mac Arthur déclarait que l’unique issue était la négociation. On croit rêver. Comment un grand chef s’était-il laissé prendre à un piège aussi facile. Conflit de services de renseignements ?

Une fois de plus, l’excès de confiance en soi a coûté aux Américains le fruit de longs efforts. Le monde en est secoué. En Orient, la force seule compte. Quels qu’en soient les moyens, le succès militaire donnera aux communistes chinois un prestige dont tous les Jaunes sentiront la valeur comme au temps des victoires japonaises. Tout le bénéfice de l’attitude des Nations-Unies depuis le 26 juin est perdu. Les Soviets ont repris l’initiative qui leur avait échappé et les chances de paix que les succès de l’O.N.U. en Corée avaient fait naître pour la première fois depuis 1945, apparaissent aujourd’hui plus faibles que jamais.

 

Le Dilemme

Munich asiatique ? Apaisement, négociations, ou bien raidissement, épreuve de force ; à Washington on semble bien embarrassé. Le même désarroi apparait, qui suivit du côté soviétique la résistance de l’O.N.U. à l’agression nord-Coréenne. Cette confusion et toutes les conversations – Franco-Anglaises à Londres – Attlee-Truman à Washington et toutes les réunions, résolutions, propositions à Lake-Success donnent aux Communistes Sino-Soviétiques, un superbe champ d’opérations. Diviser l’opinion mondiale, effrayer les faibles, séparer les alliés d’hier, un jeu où ils excellent et qui réussit presque toujours plus ou moins.

Faire des pronostics est impossible. Une fois de plus, nous voyons qu’avec les gens d’Extrême-Orient dont la mentalité nous échappe, il ne faut compter sur rien et tenir compte au contraire simultanément d’hypothèses contraires. Nous ne savons encore pas avec certitude à l’heure actuelle si Staline et Mao Tsé Tung ont partie liée de façon complète ou si les Chinois ont simplement cherché à affermir leur prestige pour négocier plus avantageusement leur entrée sur la scène internationale.

 

Certitudes

Dans ce brouillard, essayons de fixer quelques sûrs repères.

1° Du côté Américain, on ne capitulera pas. La mobilisation sera accélérée, l’union nationale sera complète et les morts de Corée seront vengés, quels que soient les moyens qu’il faudra employer et le temps nécessaire pour y parvenir. Les Chinois et les Soviets ont ouvert un compte qui sera réglé tôt ou tard.

2° Le problème présent, guerre ou paix dans l’avenir proche dépend uniquement des Communistes ; les Américains ne sont pas en état d’affronter un conflit général.

3° Toute négociation est un leurre, un jeu inutile. Si les bolcheviks ont décidé la guerre pour demain, parce qu’ils craignent de la faire dans des conditions moins favorables plus tard, rien ne pourra les en détourner.

4° Tout accord avec les Russes ou les Chinois est sans valeur, car ils ne le respecteront que s’ils y trouvent avantage.

Cela dit, le reste est conjecture. Rien cependant ne permet de croire à une guerre imminente, dans la propagande intérieure soviétique, aucune trace de ces campagnes d’excitation dont les Russes sont coutumiers quand ils préparent un mauvais coup : agression contre la Finlande ou contre la Pologne par exemple. Au contraire elle serait plutôt moins belliqueuse et chauvine qu’à l’ordinaire. Il est beaucoup plus question de progrès économique et de réalisations sociales.

Le but des Soviets paraît être celui d’exploiter leur succès pour diviser les Alliés. Ils ne s’en cachent pas. En France et en Italie, l’agitation sociale est à peu près tombée ; on veut rassurer, endormir même. Le mot d’ordre est d’organiser des conférences et des réunions pour présenter le monde soviétique sous le jour le plus flatteur, et chasser le spectre de l’homme-au-couteau-entre-les-dents de solide mémoire.

 

Les Etats-Unis seront-ils isolés ?

Isoler les U.S.A. le but est là. Réussiront-ils ? Ce n’est pas certain. Le courant anti-américain est certainement très fort chez les Travaillistes anglais et dans l’opinion française ; l’échec en Corée n’a fait que le renforcer.

Mais il ne faudrait pas que les Soviets s’y trompent. Le monde anglo-saxon fera bloc le jour du péril, comme toujours. Il aura le dernier mot, on périra, mais ne capitulera pas. D’autre part, dans l’attitude des neutres et neutralistes il y a beaucoup plus de lâcheté, de souci d’échapper aux coups ou de les détourner sur d’autres que d’ignorance du danger. Dans la politique même des Attlee et Pleven il y a plus de tactique que de conviction. Une attaque russe en Allemagne referait l’unité. C’est là, à notre sens, l’erreur fondamentale des Soviets. Tandis que les Américains pêchent par présomption et par une aveugle confiance en eux et même en leurs adversaires, les autres pêchent par méfiance et croient que la peur seule soumet les gens. Les Soviets auraient été plus près de triompher s’ils avaient suivi une politique pacifique et consacré toutes leurs forces à une réussite économique. Sur le plan militaire ils seront tôt ou tard vaincus : question de chiffres et de résolution. L’affaire de Corée aura provoqué un règlement de compte qui pourrait leur être fatal un jour.

 

Les Négociations

Que va-t-il sortir des conversations actuelles ? Ne pouvant redresser la situation militaire, les Etats-Unis sont bien obligés de négocier si les Chinois le désirent, ce qui semble probable.

Refuser serait perdre moralement la face surtout devant les treize nations asiatiques qui se sont engagées à amener les Chinois à conciliation. Les Chinois, qu’on le veuille ou non, seront en bonne posture, surtout s’ils se montrent modérés. La pression internationale jouera en leur faveur, et les Etats-Unis devront s’incliner.

Reste le cas où les Chinois nous suivraient au-delà du 38° parallèle et se montreraient intraitables dans leurs conditions. Les chances sont entre les deux ; l’affaire traînera. Un round a été perdu par imprudence ; la sagesse commande d’encaisser ; le malheur est que le combat n’est pas fini, et même qu’il ne fait que commencer.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1950-12-02 – La Crue

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Le Courrier d’Aix – 1950-12-02 – La Vie Internationale.

 

La Crue

 

Il ne faut se le dissimuler : Si les Etats-Unis obtiennent de l’O.N.U. que la Chine de Mao Tsé Tung soit déclarée agresseur en Corée, nous entrerons officiellement dans la troisième guerre mondiale. Est-ce bien cela cependant que les Soviets ont commandé à la Chine ? Le bloc soviétique, le 25 juin, quand l’O.N.U. sur proposition américaine, s’opposa par les armes à l’agression nord-Coréenne, avait subi un échec moral aux conséquences durables. L’aveuglement des peuples et, disons-le, la suffisance des diplomates tout occupés de leurs petites combinaisons et succès juridiques personnels, ont affaibli cette cohésion née de l’affaire de Corée. Un article triomphant de la « Pravda » le souligne. La guerre de Corée a jeté la division dans le bloc atlantique et la confusion dans les forces de l’O.N.U. Les deux attaques chinoises, la dernière surtout, atteignent le prestige militaire des U.S.A. Si les promesses hardies de Mac Arthur, la fin de la guerre et le retour des G.I.’s avant Noël ne se réalisent pas, si un coup de force survenait en Yougoslavie, le moral déjà si abattu des démocraties résistera-t-il ?

Jusqu’à preuve du contraire, nous pensons que le but des Soviets n’est pas la guerre immédiate, mais l’isolement des Etats-Unis. En engageant ceux-ci dans une lutte ouverte avec la Chine, ils cherchent à les séparer de l’Angleterre qui a reconnu Mao Tsé Tung et pêche en eau trouble à Hong-Kong. Nous avons dit quels courants poussaient les travaillistes à réclamer l’indépendance de l’Angleterre vis-à-vis des Etats-Unis en matière économique et de réarmement. En France et en Allemagne, la démagogie socialiste exploite la peur de la guerre et la campagne chuchotée contre les Etats-Unis s’enfle.

L’Amérique aux prises avec la Chine, la France menacée en Indochine, les récentes accusations chinoises contre la France font prévoir une action directe. L’Europe sera militairement découverte, les Etats-Unis ne pourront envoyer leurs divisions en Europe, les Allemands ne pourront être réarmés ; la balance des forces penchera encore plus en faveur de l’U.R.S.S. Ces succès suffisent pour le moment. Une guerre ouverte et générale ne ferait que le compromettre.

 

Les Chinois à Lake-Success

Il faut toute la naïveté des diplomates pour croire qu’il pouvait sortir quelque chose des négociations entre la délégation de Mao Tsé Tung et l’O.N.U. Nous n’avons même pas cru devoir mentionner ici le projet de « zone tampon » sur la frontière manchoue destinée à protéger les forces des deux camps des frictions. Faut-il le répéter – pour la centième fois depuis 1945 – il n’y a pas eu, il n’y aura jamais d’accord entre le bloc soviétique et les Démocraties.

Sur un point de détail, par nécessité irrécusable comme après l’échec de Berlin, à la suite de tractations secrètes, une trêve momentanée et ambigüe peut intervenir, c’est tout. Quant aux conférences internationales, ce n’est qu’une tribune d’où la propagande est diffusée et d’où l’on répand le trouble sur les petites délégations hésitantes ou mal instruites. Les vrais accords se concluent dans le secret et éclatent dans la stupeur, comme le pacte Staline-Ribbentrop qui déclencha la guerre.

Devant la gravité de la situation et les ruses des techniciens du mensonge, il faudrait aujourd’hui une pleine conscience en chaque citoyen, et une direction unique avec pleins pouvoirs à une autorité atlantique. Va-t-on se retrouver plus divisés qu’en août 1939 ? L’enjeu est beaucoup plus sérieux encore. Il y va de la vie de chacun, du chef d’entreprise au plus modeste paysan. Quant à l’espoir de sauver la paix, il faudrait mieux avoir le courage d’y voir clair et d’y renoncer. Ce serait la meilleure chance d’y parvenir.

 

Les Elections en Bavière

Après la Hesse et le Wurtemberg-Bade, la Bavière conservatrice, nationaliste et catholique a voté socialiste en bonne partie. Ceci est encore le résultat d’une duperie. Schumacher s’était fait l’adversaire du réarmement allemand ou du moins de la formation d’unités militaires réduites, dans le cadre européen suivant le plan français qu’Adenauer avait approuvé.

En bon démagogue le parti socialiste s’est présenté devant l’électeur comme opposé au réarmement pur et simple, et l’électeur a approuvé. Dans ses discours officiels, au contraire, Schumacher qui sait qu’un jour, qu’il soit au pouvoir ou non, il devra accepter le réarmement, en a admis le principe tout en l’entourant de conditions susceptibles de flatter l’amour-propre et le nationalisme instinctif des Allemands : égalité absolue des droits, armée indépendante, promesse de restauration intégrale du Reich. Jouant à la fois de leur répulsion à se battre encore et de leur orgueil national, il ne pouvait que triompher.

Quand donc les démocrates de tous les pays comprendront-elles que leur salut commun est de ne pas user d’astuces démagogiques, que le respect de la vérité est la condition de la survie de notre civilisation dont le sort est aujourd’hui engagé dans une lutte à mort. Une croisade pour la vérité menée avec de puissants moyens par des esprits impartiaux et clairs serait plus nécessaire et plus efficace que quelques divisions blindées au moral douteux.

 

Tito

Acheson, décrivant la situation devant les Sénateurs, a fait allusion à Tito : le revirement de celui-ci en effet, en disait long, nos lecteurs le savent. Il faut qu’il soit bien menacé pour se soumettre au contrôle des observateurs américains. Bluff ou réalité, ou les deux habilement dosés ? Le crescendo de la peur monte comme un fleuve en crue. C’est l’heure du courage, du sang-froid, du calme. Les peuples hélas, ont eu les nerfs brisés par trente-six ans d’épreuves, et les bolcheviks le savent bien. Le cardinal Mindszenty agonise, dit-on. Puisse-t-il ne pas être le symbole de l’Occident !

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1950-11-25 – L’Esprit de Munich

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Le Courrier d’Aix – 1950-11-25 – La Vie Internationale.

 

L’Esprit de Munich

 

A lire dans les journaux le récit des escroqueries quotidiennes, on se demande : « Comment après tant de publicité donnée à des procédés toujours semblables peut-il encore se trouver des dupes ? » De même, après les expériences de ces derniers vingt ans, comment les astuces de la guerre des nerfs rencontrent-elles les mêmes complaisances ? Et cependant les mêmes réactions se retrouvent, comme si le passé ne comptait pas.

Alors que la guerre de Corée paraissait s’éteindre, les Chinois ont lancé, par surprise, leurs troupes et les forces de l’O.N.U. ont reculé. Emotion, inquiétude. On a invité les Chinois à Lake-Success ; on a feint d’admettre la thèse des « volontaires ». Ensuite, les divisions de Mao Tsé Tung ont disparu de la scène, et voilà les négociateurs communistes en bonne posture pour exploiter leur coup de force.

C’est à qui s’emploiera pour les apaiser et leur donner satisfaction pourvu qu’ils daignent se montrer raisonnables, s’asseoir autour du tapis vert et nous consentir une trêve. On se réjouira des avantages qu’ils en retireront et les peuples rassurés acclameront leur esprit de modération.

Munich 1950. Pour un peu, on renverrait les adversaires dos à dos et l’on admettrait qu’en s’opposant par la force à l’agression des Nord-Coréens, les Américains et l’O.N.U. ont compromis la paix.

 

L’Enjeu

« Il est temps de se réveiller » écrit un journal de New-York. On n’en a jamais été plus loin. En Europe surtout, les peuples et leurs dirigeants ne demandent qu’à être endormis.

Dire ces choses, c’est, hélas, s’exposer à être accusé de parti-pris et cependant les faits parlent. En 1939, on pouvait discuter des conséquences de la victoire d’Hitler et du sort qu’il ferait aux vaincus. Mais aujourd’hui les peuples sous le joug soviétique sont des témoins qui parlent.

Prenons au hasard : Voici la Lettonie prospère avant la guerre : deux tiers des habitants ont disparu ; hommes politiques, intellectuels, bourgeois, paysans, massacrés ou déportés. Il ne reste qu’une masse, réduite, amorphe, obéissant à la terreur, mangeant à peine, et travaillant par force pour l’économie soviétique. En Tchécoslovaquie le tableau est à peine moins sombre. L’intelligence meurt aux mines d’uranium, les boutiques sont vides ; la monnaie est suspecte ; on s’en débarrasse à vil prix en échange de rares marchandises ; le rationnement est sévère et insuffisant ; les masses souffrent et conspirent contre le pouvoir avec des risques terribles. Un pays civilisé, évolué, conscient de sa dignité nationale est décapité. Qui peut nier ces faits ? Les Documents abondent. Chacun sent bien que si les Etats-Unis retiraient demain leurs soldats d’Europe et retournaient à leur isolement après-demain, notre sort serait celui des pays derrière le rideau de fer. Dire ces évidences n’est pas prendre une position politique. Si nous répétons cela, c’est que le mouvement neutraliste a, ces jours-ci, singulièrement gagné en force.

 

Le Neutralisme en Allemagne

Le succès aux élections de Dimanche des Sociaux-démocrates en Hesse et en Wurtemberg met en péril le gouvernement de Bonn ; Schumacher avait fait campagne en s’opposant au réarmement des Allemands : propagande facile. Les Allemands mutilés votent pour ceux qui veulent leur épargner de reprendre l’uniforme. Les marchandages autour de la formation de contingents germaniques dans l’armée européenne, le sentiment qu’ont les Allemands qu’ils seraient incorporés comme mercenaires et non comme peuple libre, qu’ils ne sont pas sûrs que leur sacrifice referait l’unité du pays, les poussent à s’abstenir. Qui s’en étonnerait ?

 

En Angleterre

Même tendance en Angleterre. On parle de dissentiments au sein du cabinet. Tout un groupe de « labours » réclame des négociations avec Moscou ; la restauration intégrale de la souveraineté anglaise, indépendante des crédits de Washington ; le refus de toute aide d’outre-Atlantique pour le réarmement ; le refus aussi de s’embarquer dans une union avec l’Europe. L’Angleterre libre de ses destins serait une troisième ou quatrième force en dehors du conflit des deux Grands.

Que dire de la France où l’on répugne aux sacrifices financiers pour une restauration de la puissance militaire, où l’on rêve aussi d’une troisième force comme si cette force existait, même sur le papier ?

 

A Strasbourg

Ce même particularisme achève de ruiner les espoirs d’une Europe unifiée. L’échec de Strasbourg est patent. Les travaillistes Anglais ne veulent pas abandonner une parcelle de la souveraineté nationale, à moins que l’Europe ne soit socialiste, c’est-à-dire dirigée par eux. La division de l’Europe  reste l’objectif constant de la politique britannique et l’on sait que sur le plan économique, toute combinaison qui se heurterait à l’hostilité et à la concurrence anglaise, n’est pas viable. Pour se passer de l’Angleterre, il faudrait que l’Europe s’intégrât à l’économie américaine, et c’est précisément ce qu’on veut éviter, à moins que l’on ne consente à donner à la puissance allemande les moyens de se reconstituer intégralement, ce qui serait plus périlleux encore. Les risques de l’avant-guerre ne tarderaient pas à reparaître.

 

L’Opinion aux Etats-Unis

Devant cette confusion, l’opinion américaine et les dirigeants eux-mêmes s’énervent. Le plan soviétique vise à l’isolement des Etats-Unis ; c’était déjà celui d’Hitler. L’Amérique seule, sans alliés continentaux, serait condamnée à l’asphyxie ou à une guerre sans issue. Des articles de presse assez pénibles, pour la France en particulier, ont fait grand bruit et le retour d’influence des leaders Républicains, nuance Taft, n’est pas fait pour atténuer les sentiments anti-européens.

C’est dans cet esprit que l’on attend à New-York les délégués de la Chine communiste qui vont se trouver en face de leurs adversaires, les délégués nationalistes toujours en fonction, et cette circonstance assez ridicule ne facilitera pas les pourparlers. Personne ne sait ce que les porte-parole de Chou-en-Laï cachent dans leurs bagages. Il serait bien étonnant que la colombe de la paix qu’ils proposent ne soit pas l’ornement d’une machine de guerre.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1950-11-18 – L’Action Militaire et l’Action Economique

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Le Courrier d’Aix – 1950-11-18 – La Vie Internationale.

 

L’Action Militaire et l’Action Economique

 

La tension entre Chinois et Américains a atteint un degré d’acuité qui, en d’autres temps, aurait constitué un état de guerre véritable. Cependant, malgré les six ou huit divisions chinoises combattant en Corée, les batailles aériennes entre appareils russes et américains, on espère à bon droit que le conflit restera local. Les deux diplomaties couvrent leurs intentions d’un écran de fumée si bien qu’on ne sait pas jusqu’où chacune des deux parties est décidée à aller. D’autre part, les médiateurs ne manquent pas. L’Angleterre et l’Australie d’un côté, l’Inde de l’autre, font une série de sondages pour deviner les résolutions de Pékin. Quand on se rappelle qu’en 1911, il suffisait que l’Allemagne envoie un croiseur dans les eaux marocaines pour mettre l’Europe en alerte, on voit comme on s’est habitué à vivre dangereusement.

 

Aspect de l’Impérialisme Chinois

Il y a cependant un fait nouveau, c’est la poussée déterminée d’un impérialisme chinois enflammé par la haine des races, non seulement des jaunes contre les blancs, mais encore contre tous les non jaunes, hindous compris. Le communisme qui sert de drapeau à cet instinct élémentaire pousse vers le Sud de l’Asie un mouvement enveloppant qui, parti du Sin-Kiang, vient d’englober le Tibet et a atteint simultanément le bord du Népal où des troubles complexes viennent d’éclater, et la frontière de Birmanie. Offensive appuyée par beaucoup de Chinois répandus en Asie méridionale, liés en sociétés secrètes et agissant en propagandistes et en terroristes. Les autres peuples d’Asie chez lesquels la peur du Chinois dévastateur est ancestrale ne s’y sont pas trompés et c’est peut-être là un motif d’espoir.

Au lieu d’un mouvement nationaliste pan-asiatique, on voit déjà sur la défensive l’Inde et le Pakistan, aussi le Siam et la Birmanie et peut-être l’Indochine et la Malaisie effrayées par la menace d’une invasion.

 

Les Dirigeants

La clique qui commande au peuple chinois ressemble curieusement à l’autre, qui entourait Tchang-Kaï-Chek au temps du Kuomintang. La famille de Chou-en-Laï, ses parents et leurs femmes, Chinois cosmopolites, anciens étudiants aux Etats-Unis, une douzaine de personnages qui tiennent les postes clefs. Ces aventuriers frénétiques, qui n’ont gardé du contact avec la culture occidentale que rancunes et haines, forment un trait assez constant du monde jaune. Ce sont ces camarillas familiales et dynastiques qui ont perdu le Japon, la Chine de Tchang-Kaï-Chek, les Corées de Syngman Rhee et de Kim II Sung. Elles sont capables de tout, même de folies, qui ressemblent à un suicide collectif. Mao Tsé Tung qui représentait un peu de sagesse ne paraît pas maître de la situation.

 

Les Plans Américains

Les Américains de leur côté cachent leur jeu. Ils veulent persuader les Chinois que Mac Arthur a les mains libres et que si ceux-ci ne s’arrêtent pas, les Etats-Unis entreront sans hésiter dans la guerre avec la bombe atomique s’il le faut. Mais les Américains ont-ils les moyens d’une action éclair en Mandchourie et que serait alors la réaction russe ? Tout se passe comme si les deux camps étaient décidés à aller aussi loin qu’il faudra pour savoir si l’autre  bluffe. A ce jeu, il n’y a pas de recul possible, quoiqu’en Orient et surtout en Chine il y ait toujours des solutions de rechange. Souvent déconcertantes pour notre esprit. Souhaitons-le.

 

Le Réarmement Allemand

On a été soulagé d’apprendre que devant le péril, les chicanes autour du réarmement allemand allaient s’apaisant. En se déclarant satisfait du plan français après les entretiens Adenauer – François Poncet – Mccloy, le chancelier allemand, a ouvert la voie à la conciliation. On ne peut qu’admirer la fermeté et l’adresse de ce vieillard peu éloquent, qui ne séduit ni les foules, ni les assemblées et qui s’impose par la ténacité de ses desseins. Son prestige grandit malgré l’opposition. Tout en restant très allemand, il se montre un bon artisan de l’union européenne.

 

Le Rapport Gordon Gray

Sur le plan économique, le rapport Gordon Gray a fait une grande impression. Il recommande une continuation de l’aide Marshall après 1952. Il vient à point alors qu’on craignait que le succès des Républicains aux Etats-Unis ne fasse passer les intérêts européens au second plan. Le président Truman a réaffirmé qu’ils étaient essentiels. L’envoi d’Eisenhower pour commander l’armée atlantique et ce rapport que Truman a inspiré, ne peuvent que rassurer les occidentaux si dangereusement exposés.

On pouvait d’autant plus craindre un ralentissement de l’aide américaine que le « trou du Dollar » n’est plus qu’un souvenir. Les Anglais ont dit officiellement que l’aide Marshall ne leur était plus nécessaire, et les balances commerciales françaises et italiennes montrent de leur côté un actif impressionnant. L’appui recommandé par le rapport Gray a pour but, non plus de rétablir l’équilibre des paiements, mais d’empêcher que l’effort de réarmement, par les sacrifices qu’il comporte ne rabaisse trop brutalement le niveau de vie des peuples européens dont l’économie n’est pas encore stabilisée. Ces sacrifices par ailleurs ne sont pas populaires et il convient qu’ils ne soient pas prétextes à une agitation des masses.

 

Le Facteur Prospérité

En effet, dans la lutte contre le Communisme, la prospérité économique des peuples engagés est aussi importante que leur préparation militaire. Malgré une organisation internationale très perfectionnée, malgré la force et l’adresse de la propagande, un fait est là : le Communisme, c’est la misère. Ce sont les queues aux portes des boulangeries de Budapest, en cette Hongrie naguère grenier de l’Europe centrale. C’est la pénurie d’objets d’usage courant en Tchécoslovaquie, pays épargné par la guerre et qui était abondamment pourvu en 1948 avant le coup de Prague, où aujourd’hui l’ouvrier tchèque, qui veut savoir l’heure, doit payer pour une mauvaise montre russe plus de cinq semaines de son salaire. Ce sont les cartes d’alimentation qui décideront de la partie autant que les canons, et peut-être à leur place.

 

                                                                                  CRITON