Criton – 1950-12-09 – Invraisemblances

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Le Courrier d’Aix – 1950-12-09 – La Vie Internationale.

 

Invraisemblances

 

Le 24 novembre au matin, Mac Arthur lançait une offensive finale en Corée qui devait rendre les G.I.’s à leurs foyers avant Noël ; le 26 le Yalu était atteint. On parlait de négociations avec les généraux Chinois qui ne voulaient pas combattre les Américains. Blessés et prisonniers étaient échangés. Brusquement, le 27 on apprenait qu’une avalanche de 200.000 Chinois s’abattait sur les Alliés qui reculaient en toute hâte. Une semaine après les Chinois devenaient 800.000, et Mac Arthur déclarait que l’unique issue était la négociation. On croit rêver. Comment un grand chef s’était-il laissé prendre à un piège aussi facile. Conflit de services de renseignements ?

Une fois de plus, l’excès de confiance en soi a coûté aux Américains le fruit de longs efforts. Le monde en est secoué. En Orient, la force seule compte. Quels qu’en soient les moyens, le succès militaire donnera aux communistes chinois un prestige dont tous les Jaunes sentiront la valeur comme au temps des victoires japonaises. Tout le bénéfice de l’attitude des Nations-Unies depuis le 26 juin est perdu. Les Soviets ont repris l’initiative qui leur avait échappé et les chances de paix que les succès de l’O.N.U. en Corée avaient fait naître pour la première fois depuis 1945, apparaissent aujourd’hui plus faibles que jamais.

 

Le Dilemme

Munich asiatique ? Apaisement, négociations, ou bien raidissement, épreuve de force ; à Washington on semble bien embarrassé. Le même désarroi apparait, qui suivit du côté soviétique la résistance de l’O.N.U. à l’agression nord-Coréenne. Cette confusion et toutes les conversations – Franco-Anglaises à Londres – Attlee-Truman à Washington et toutes les réunions, résolutions, propositions à Lake-Success donnent aux Communistes Sino-Soviétiques, un superbe champ d’opérations. Diviser l’opinion mondiale, effrayer les faibles, séparer les alliés d’hier, un jeu où ils excellent et qui réussit presque toujours plus ou moins.

Faire des pronostics est impossible. Une fois de plus, nous voyons qu’avec les gens d’Extrême-Orient dont la mentalité nous échappe, il ne faut compter sur rien et tenir compte au contraire simultanément d’hypothèses contraires. Nous ne savons encore pas avec certitude à l’heure actuelle si Staline et Mao Tsé Tung ont partie liée de façon complète ou si les Chinois ont simplement cherché à affermir leur prestige pour négocier plus avantageusement leur entrée sur la scène internationale.

 

Certitudes

Dans ce brouillard, essayons de fixer quelques sûrs repères.

1° Du côté Américain, on ne capitulera pas. La mobilisation sera accélérée, l’union nationale sera complète et les morts de Corée seront vengés, quels que soient les moyens qu’il faudra employer et le temps nécessaire pour y parvenir. Les Chinois et les Soviets ont ouvert un compte qui sera réglé tôt ou tard.

2° Le problème présent, guerre ou paix dans l’avenir proche dépend uniquement des Communistes ; les Américains ne sont pas en état d’affronter un conflit général.

3° Toute négociation est un leurre, un jeu inutile. Si les bolcheviks ont décidé la guerre pour demain, parce qu’ils craignent de la faire dans des conditions moins favorables plus tard, rien ne pourra les en détourner.

4° Tout accord avec les Russes ou les Chinois est sans valeur, car ils ne le respecteront que s’ils y trouvent avantage.

Cela dit, le reste est conjecture. Rien cependant ne permet de croire à une guerre imminente, dans la propagande intérieure soviétique, aucune trace de ces campagnes d’excitation dont les Russes sont coutumiers quand ils préparent un mauvais coup : agression contre la Finlande ou contre la Pologne par exemple. Au contraire elle serait plutôt moins belliqueuse et chauvine qu’à l’ordinaire. Il est beaucoup plus question de progrès économique et de réalisations sociales.

Le but des Soviets paraît être celui d’exploiter leur succès pour diviser les Alliés. Ils ne s’en cachent pas. En France et en Italie, l’agitation sociale est à peu près tombée ; on veut rassurer, endormir même. Le mot d’ordre est d’organiser des conférences et des réunions pour présenter le monde soviétique sous le jour le plus flatteur, et chasser le spectre de l’homme-au-couteau-entre-les-dents de solide mémoire.

 

Les Etats-Unis seront-ils isolés ?

Isoler les U.S.A. le but est là. Réussiront-ils ? Ce n’est pas certain. Le courant anti-américain est certainement très fort chez les Travaillistes anglais et dans l’opinion française ; l’échec en Corée n’a fait que le renforcer.

Mais il ne faudrait pas que les Soviets s’y trompent. Le monde anglo-saxon fera bloc le jour du péril, comme toujours. Il aura le dernier mot, on périra, mais ne capitulera pas. D’autre part, dans l’attitude des neutres et neutralistes il y a beaucoup plus de lâcheté, de souci d’échapper aux coups ou de les détourner sur d’autres que d’ignorance du danger. Dans la politique même des Attlee et Pleven il y a plus de tactique que de conviction. Une attaque russe en Allemagne referait l’unité. C’est là, à notre sens, l’erreur fondamentale des Soviets. Tandis que les Américains pêchent par présomption et par une aveugle confiance en eux et même en leurs adversaires, les autres pêchent par méfiance et croient que la peur seule soumet les gens. Les Soviets auraient été plus près de triompher s’ils avaient suivi une politique pacifique et consacré toutes leurs forces à une réussite économique. Sur le plan militaire ils seront tôt ou tard vaincus : question de chiffres et de résolution. L’affaire de Corée aura provoqué un règlement de compte qui pourrait leur être fatal un jour.

 

Les Négociations

Que va-t-il sortir des conversations actuelles ? Ne pouvant redresser la situation militaire, les Etats-Unis sont bien obligés de négocier si les Chinois le désirent, ce qui semble probable.

Refuser serait perdre moralement la face surtout devant les treize nations asiatiques qui se sont engagées à amener les Chinois à conciliation. Les Chinois, qu’on le veuille ou non, seront en bonne posture, surtout s’ils se montrent modérés. La pression internationale jouera en leur faveur, et les Etats-Unis devront s’incliner.

Reste le cas où les Chinois nous suivraient au-delà du 38° parallèle et se montreraient intraitables dans leurs conditions. Les chances sont entre les deux ; l’affaire traînera. Un round a été perdu par imprudence ; la sagesse commande d’encaisser ; le malheur est que le combat n’est pas fini, et même qu’il ne fait que commencer.

 

                                                                                  CRITON