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Le Courrier d’Aix – 1950-12-23 – La Vie Internationale.
Hypothèses
L’heure présente est caractérisée par une extrême confusion d’opinions, non seulement dans le public mais jusqu’au sommet de la hiérarchie politique. Bevin, par exemple, tient à l’idée qu’il a exprimée à plusieurs reprises que Pékin n’a pas dit son dernier mot et que Mao Tsé Tung n’est pas l’instrument de la politique du Kremlin. Truman semble d’avis contraire et jusqu’ici, les événements donnent tort aux Anglais. Le général chinois Wu après un séjour sans objet apparent, a quitté Lake-Success où l’on espérait qu’il serait retenu au dernier moment par l’insistance des médiateurs, en particulier celui de l’Inde, Sir Benegal Rau.
A Londres, on souhaite des négociations avec Pékin ; à Washington on les craint. Les Américains ont fait le point et la proclamation par le président Truman de l’état d’urgence, qui n’est qu’une étape vers la mobilisation générale, montre qu’aux Etats-Unis, on ne compte plus que sur la force.
Les Desseins de l’U.R.S.S.
Sur les intentions russes, même divergence. Pour les uns, les Soviets lanceront au printemps une offensive en Allemagne peut-être pas sous forme d’intervention directe qui déclencherait la guerre mondiale, mais par l’intermédiaire de l’armée allemande communiste qu’ils ont créée dans leur zone. C’est l’impression que l’on recueille en écoutant Radio-Berlin. Un putsch vers l’ouest mettrait aux prises ces « bereitschaften » avec la police allemande de l’ouest désarmée, et les Alliés, stationnés dans les territoires de l’Ouest, interviendraient dans ce que les Russes appelleraient une guerre civile entre Allemands : les forces de la République populaire allemande de l’Est combattraient la république de Bonn au nom de l’unité allemande rejetée par le chancelier Adenauer qui n’a pas répondu aux offres de pourparlers du président Grotewohl.
D’ici là, la Conférence à Quatre demandée par Moscou aurait eu lieu, et naturellement aurait abouti à un échec. Même si cette bataille entre Allemands se terminait par un insuccès, et si Bonn et les Alliés occidentaux restaient maîtres du terrain, l’affaire rendrait beaucoup plus difficile qu’elle n’est déjà la formation d’une armée allemande de l’Ouest. Et c’est cette force militaire que les Soviets redoutent ; le soldat allemand leur fait peur et une Allemagne à égalité de droits avec ses Alliés occidentaux, disposant d’une force militaire et appuyée par de nombreuses divisions américaines, barrerait la route aux ambitions soviétiques. Aussi voit-on les efforts déployés par les Soviets en France pour alerter l’opinion sur le réarmement allemand, le rappel du traité d’alliance franco-soviétique et toutes les manifestations d’amitié de ces dernières semaines. On mesure par-là l’importance que les Soviets attachent à prévenir la constitution d’une armée européenne. Certes, les desseins de Moscou sont difficiles à pénétrer et à juger sur l’apparence, les dirigeants de l’Ouest n’en savent pas plus que nous. Cependant, si l’on fonde son jugement sur la seule expérience de la tactique de la propagande soviétique, c’est cela qui se prépare et pas plus.
Hypothèses
On hésite à se ranger à l’avis des pessimistes qui croient que les Soviets mettront à profit l’avance qu’ils ont encore sur les démocraties pour engager une guerre générale au Printemps. Il faudrait pour cela qu’ils aient une forte chance de paralyser la puissance des Etats-Unis en un temps très court, soit par une guerre bactériologique qu’ils préparent assurément (Des laboratoires fonctionnent en ce moment en Allemagne, en Hongrie, à Prague et en Russie même), soit par quelle qu’autre arme secrète susceptible avec l’aide des sous-marins de paralyser le trafic maritime des Démocraties. Même si ces moyens sont prêts, leur efficacité n’est jamais sûre. On l’a vu avec les V2 d’Hitler et une guerre de cette envergure ne se gagne pas en un tournemain. Il n’y a pas d’arme décisive, pas même la bombe atomique à l’abri de laquelle les Américains se sont reposés imprudemment jusqu’ici.
Le Rapport des Forces
Si donc après un Pearl Harbour insuffisant une longue guerre mondiale s’engageait, la partie serait trop inégale pour les Soviets. En mettant les choses au mieux pour eux et au pire pour nous, elle n’aboutirait qu’à des destructions.
Les Etats-Unis disposent, en effet, de leur propre puissance qui est fantastique, de celle du Canada et – ce qu’on oublie trop – du potentiel industriel du Japon. Car ce pays de 80 millions d’habitants doté d’une main-d’œuvre qualifiée de premier ordre, travaille en ce moment à plein rendement pour la machine de guerre américaine et sa capacité à elle seule égalerait facilement celle de la Russie tout entière ; cela sans parler de l’Angleterre et des Dominions, de la Turquie aussi et des possibilités d’approvisionnement dans le monde entier. Sur le plan industriel et économique, les Soviets, même avec les Chinois, sont à peine à un contre dix.
Conclusion
Ce qui se comprend mal, par contre, ce sont les raisons qui ont poussé les Russes à provoquer chez les Américains ce sursaut d’inquiétude qui va les amener à la mobilisation générale. C’est là qu’une erreur de psychologie dont Staline est fort capable à notre avis, peut être fatale. Comme nous l’avons dit dès l’attaque des Nord-Coréens, les Américains ne démobiliseront que lorsque leurs ennemis auront capitulé sans condition. Ils périront plutôt que de céder. Les Soviets par leur politique ont amené les choses au point où elles ne sont plus susceptibles de compromis. Les Russes croient-ils qu’ils seront assez habiles pour empêcher la puissance des Etats-Unis de frapper quand elle sera à son point culminant ? Obéissent-ils à des forces qui échappent à la raison humaine ?
Les Conférences
Devant ces graves problèmes, que dire des conférences tant à Bruxelles qu’à Lake-Success ? La diplomatie n’a de moyen d’action que lorsque les adversaires sont décidés à s’entendre. Sinon ce ne sont que propos pour la galerie. Le problème du réarmement allemand toujours aussi irritant va faire l’objet de marchandages serrés entre Adenauer qui voudrait un accord, mais que Schumacher menace de renverser.
Pourquoi personne n’a-t-il encore proposé que ce réarmement soit provisoire et qu’il prenne fin avec le départ des Américains d’Europe, ceux-ci garantissant l’exécution du traité. Le danger soviétique passé, l’armée allemande disparaitrait.
Cela seul importe à la France, M. Schuman.
CRITON