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Le Courrier d’Aix – 1950-11-25 – La Vie Internationale.
L’Esprit de Munich
A lire dans les journaux le récit des escroqueries quotidiennes, on se demande : « Comment après tant de publicité donnée à des procédés toujours semblables peut-il encore se trouver des dupes ? » De même, après les expériences de ces derniers vingt ans, comment les astuces de la guerre des nerfs rencontrent-elles les mêmes complaisances ? Et cependant les mêmes réactions se retrouvent, comme si le passé ne comptait pas.
Alors que la guerre de Corée paraissait s’éteindre, les Chinois ont lancé, par surprise, leurs troupes et les forces de l’O.N.U. ont reculé. Emotion, inquiétude. On a invité les Chinois à Lake-Success ; on a feint d’admettre la thèse des « volontaires ». Ensuite, les divisions de Mao Tsé Tung ont disparu de la scène, et voilà les négociateurs communistes en bonne posture pour exploiter leur coup de force.
C’est à qui s’emploiera pour les apaiser et leur donner satisfaction pourvu qu’ils daignent se montrer raisonnables, s’asseoir autour du tapis vert et nous consentir une trêve. On se réjouira des avantages qu’ils en retireront et les peuples rassurés acclameront leur esprit de modération.
Munich 1950. Pour un peu, on renverrait les adversaires dos à dos et l’on admettrait qu’en s’opposant par la force à l’agression des Nord-Coréens, les Américains et l’O.N.U. ont compromis la paix.
L’Enjeu
« Il est temps de se réveiller » écrit un journal de New-York. On n’en a jamais été plus loin. En Europe surtout, les peuples et leurs dirigeants ne demandent qu’à être endormis.
Dire ces choses, c’est, hélas, s’exposer à être accusé de parti-pris et cependant les faits parlent. En 1939, on pouvait discuter des conséquences de la victoire d’Hitler et du sort qu’il ferait aux vaincus. Mais aujourd’hui les peuples sous le joug soviétique sont des témoins qui parlent.
Prenons au hasard : Voici la Lettonie prospère avant la guerre : deux tiers des habitants ont disparu ; hommes politiques, intellectuels, bourgeois, paysans, massacrés ou déportés. Il ne reste qu’une masse, réduite, amorphe, obéissant à la terreur, mangeant à peine, et travaillant par force pour l’économie soviétique. En Tchécoslovaquie le tableau est à peine moins sombre. L’intelligence meurt aux mines d’uranium, les boutiques sont vides ; la monnaie est suspecte ; on s’en débarrasse à vil prix en échange de rares marchandises ; le rationnement est sévère et insuffisant ; les masses souffrent et conspirent contre le pouvoir avec des risques terribles. Un pays civilisé, évolué, conscient de sa dignité nationale est décapité. Qui peut nier ces faits ? Les Documents abondent. Chacun sent bien que si les Etats-Unis retiraient demain leurs soldats d’Europe et retournaient à leur isolement après-demain, notre sort serait celui des pays derrière le rideau de fer. Dire ces évidences n’est pas prendre une position politique. Si nous répétons cela, c’est que le mouvement neutraliste a, ces jours-ci, singulièrement gagné en force.
Le Neutralisme en Allemagne
Le succès aux élections de Dimanche des Sociaux-démocrates en Hesse et en Wurtemberg met en péril le gouvernement de Bonn ; Schumacher avait fait campagne en s’opposant au réarmement des Allemands : propagande facile. Les Allemands mutilés votent pour ceux qui veulent leur épargner de reprendre l’uniforme. Les marchandages autour de la formation de contingents germaniques dans l’armée européenne, le sentiment qu’ont les Allemands qu’ils seraient incorporés comme mercenaires et non comme peuple libre, qu’ils ne sont pas sûrs que leur sacrifice referait l’unité du pays, les poussent à s’abstenir. Qui s’en étonnerait ?
En Angleterre
Même tendance en Angleterre. On parle de dissentiments au sein du cabinet. Tout un groupe de « labours » réclame des négociations avec Moscou ; la restauration intégrale de la souveraineté anglaise, indépendante des crédits de Washington ; le refus de toute aide d’outre-Atlantique pour le réarmement ; le refus aussi de s’embarquer dans une union avec l’Europe. L’Angleterre libre de ses destins serait une troisième ou quatrième force en dehors du conflit des deux Grands.
Que dire de la France où l’on répugne aux sacrifices financiers pour une restauration de la puissance militaire, où l’on rêve aussi d’une troisième force comme si cette force existait, même sur le papier ?
A Strasbourg
Ce même particularisme achève de ruiner les espoirs d’une Europe unifiée. L’échec de Strasbourg est patent. Les travaillistes Anglais ne veulent pas abandonner une parcelle de la souveraineté nationale, à moins que l’Europe ne soit socialiste, c’est-à-dire dirigée par eux. La division de l’Europe reste l’objectif constant de la politique britannique et l’on sait que sur le plan économique, toute combinaison qui se heurterait à l’hostilité et à la concurrence anglaise, n’est pas viable. Pour se passer de l’Angleterre, il faudrait que l’Europe s’intégrât à l’économie américaine, et c’est précisément ce qu’on veut éviter, à moins que l’on ne consente à donner à la puissance allemande les moyens de se reconstituer intégralement, ce qui serait plus périlleux encore. Les risques de l’avant-guerre ne tarderaient pas à reparaître.
L’Opinion aux Etats-Unis
Devant cette confusion, l’opinion américaine et les dirigeants eux-mêmes s’énervent. Le plan soviétique vise à l’isolement des Etats-Unis ; c’était déjà celui d’Hitler. L’Amérique seule, sans alliés continentaux, serait condamnée à l’asphyxie ou à une guerre sans issue. Des articles de presse assez pénibles, pour la France en particulier, ont fait grand bruit et le retour d’influence des leaders Républicains, nuance Taft, n’est pas fait pour atténuer les sentiments anti-européens.
C’est dans cet esprit que l’on attend à New-York les délégués de la Chine communiste qui vont se trouver en face de leurs adversaires, les délégués nationalistes toujours en fonction, et cette circonstance assez ridicule ne facilitera pas les pourparlers. Personne ne sait ce que les porte-parole de Chou-en-Laï cachent dans leurs bagages. Il serait bien étonnant que la colombe de la paix qu’ils proposent ne soit pas l’ornement d’une machine de guerre.
CRITON