Criton – 1951-01-06- 1951

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Le Courrier d’Aix – 1951-01-06 – La Vie Internationale.

 

1951

 

Du pessimisme sombre à l’optimisme délirant on aura tout entendu en ce début de 51, si bien que l’opinion inquiète qui voudrait s’orienter n’a jamais été plus confondue. Elle sent vaguement que, derrière les propos contraires, ce sont des intérêts qui s’expriment. L’avenir proche, dans la mesure où les prévisions relèvent du jugement et de l’observation, n’est cependant pas tellement obscur. Examinons les repères.

 

En Asie

En Extrême-Orient, il est évident que la guerre ne fera que prendre de l’ampleur : les Américains iront jusqu’au bout quel qu’il soit, les Chinois aussi et les Russes, si besoin est, les relayeront plus ou moins ouvertement. Si les Soviets lançaient leurs forces dans la lutte, il est aussi certain qu’ils l’emporteraient. Eux seul pourraient arracher la Corée aux Nations-Unies. Rien toutefois ne fait prévoir qu’ils le veuillent. Il leur suffit d’alimenter la guerre. Les Américains eux, ne paraissent plus effrayés d’avoir à la soutenir. Appuyés sur l’arsenal Japonais, ils font l’essai de leurs moyens et la mobilisation leur fournira des effectifs de rechange pour d’autres théâtres éventuels. La lutte s’étendra donc en Asie.

 

En Europe

Ici, le théâtre principal ne peut être que l’Allemagne. Pour qui sait les entendre, les Russes ne font pas mystère de leurs projets. Après l’échec de la conférence à quatre qui ne se tiendra que pour appuyer la propagande, les miliciens de Grotewohl passeront à l’action.

Radio-Berlin est plein de menaces de guerre civile, mais ce qui est plus significatif, c’est la manière dont les chroniqueurs de la Radio russe présentent l’affaire à leurs auditeurs. A les entendre, l’Allemagne de l’Ouest est acquise aux Communistes (le citoyen soviétique ignore qu’ils n’ont eu que 4% des voix) ; brimés par la police d’Adenauer, frappés, emprisonnés, torturés par les soldats Alliés, trahis par Schumacher lui-même, cette vaillante jeunesse qui vénère en Staline le protecteur de l’Allemagne, n’attend qu’un geste pour libérer la patrie des oppresseurs capitalistes et de décrire les souffrances et les espoirs de ces phalanges héroïques  – qui d’ailleurs n’existent pas.

Ce feuilleton présenté de façon pittoresque est destiné à enflammer de compassion les partisans de la paix en U.R.S.S. Le même pathos avait servi contre les chiens finlandais, les gardes blancs fascistes de 1940. On sait la suite.

 

Les Courants en Allemagne

Le neutralisme allemand émane comme en France des milieux d’affaires. L’essentiel pour les dirigeants d’entreprise c’est d’éviter la destruction des usines et les ravages de la guerre. Peu importe l’occupation communiste, elle aura le même effet que chez les satellites de l’est. Privés du ravitaillement en matières premières venues d’au-delà des océans, les industries de biens de consommation s’arrêteront plus ou moins, seule l’industrie lourde pourra subsister ; les paysans effrayés produiront peu ou cacheront leur récolte, le niveau de vie de la population s’effondrera ; parmi les communistes, l’épuration sèmera la crainte ou la méfiance. En quelques mois la vie deviendra plus difficile qu’au cours de la précédente guerre.

Dès maintenant, en temps de paix, ces jours-ci les Hongrois déjà presque privés de viande ont reçu en étrennes les tickets de sucre et de farine. Les Tchèques qui attendaient de Russie du blé en échange des produits industriels qu’ils lui livrent ne reçoivent rien, tandis que l’U.R.S.S. vend du grain aux anglais. On imagine ce qu’il en serait en temps de guerre. En dehors des collaborateurs et des occupants, le régime n’aurait plus que des ennemis, et à la libération on serait définitivement débarrassé du communisme.

Comme les Américains, d’autre part, pour des raisons humanitaires et stratégiques feront porter leur effort sur la Russie même les destructions pourront être évitées ou tout au moins réduites, tandis qu’une guerre dans l’état présent des armements ferait de la France et de l’Allemagne une nouvelle Corée. De plus, les nouveaux maîtres communistes instruits par les précédents se garderont de faire du zèle. Ils chercheront plutôt à se ménager des amis pour le jour où ils seraient menacés à leur tour. Le double jeu se donnerait carrière plus encore qu’en 1940-44.

La neutralité est le moindre mal. Tel est à peu près l’arrière-pensée de ceux qui, à Francfort comme ailleurs, refusent de lutter. Ce courant est particulièrement puissant en Allemagne où le souvenir des destructions est parfois plus fort que la haine des Russes. Par ailleurs, l’opinion allemande complètement démoralisée par la défaite hitlérienne a perdu toute foi. La révolution nationale-socialiste avait tout balayé, l’idole écroulée, on s’est pris à douter de tout. L’occupation toujours démoralisante a fait le reste. Les Alliés souvent maladroits et parfois brutaux n’ont guère de sympathies, et l’on se demande si on ne se fera pas tuer pour eux.

Si l’on veut un appui militaire efficace des Allemands, il faut leur offrir un idéal, qui ne peut être que le retour des provinces perdues à l’Est et l’égalité des droits. Ils lutteront alors pour la Patrie retrouvée. Mais cela est impossible car aussitôt Polonais et Tchèques éprouveraient leurs anciens cauchemars et les Français aussi.

 

En Russie et chez les Satellites

A certains indices nous croyons deviner qu’en U.R.S.S. il se passe quelque chose sur le plan idéologique. Il y a eu pas mal de morts subites et de disparus parmi les intellectuels du parti ces temps-ci. Le Titisme dont les critiques à l’égard du Stalinisme sont grossières mais justes, pénètre mieux que la contre-propagande américaine au cœur de l’U.R.S.S. et l’on sent que les déviations inquiètent le Kremlin.

La classe ouvrière dans le monde entier se rend compte de l’immense imposture qu’est le capitalisme d’Etat au service d’une machine de guerre. Il est significatif ; et Karl Marx serait le premier à s’en étonner – que le communisme loin de se développer parmi les travailleurs les plus évolués et les mieux organisés du monde ne fait que perdre du terrain au point de disparaître presque complètement dans les pays industrialisés.

Au contraire, le communisme stalinien a eu pour résultat de créer ou de multiplier à l’infini ce prolétariat sans défense, sans droit de grève, complètement asservi à l’Etat-patron que le socialisme marxiste avait précisément pour but de faire disparaître. Après la Russie, la Chine en fait l’expérience ; au prolétariat des usines et des champs s’ajoute le prolétariat plus sinistre encore, cette chair à canon qui se rue en masse sur les tanks américains.

 

                                                                                  CRITON