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Le Courrier d’Aix – 1951-01-13 – La Vie Internationale.
Trop parler nuit
Le fait le plus significatif de l’année 1950 dans l’ordre moral a été le recul de la puissance idéologique du bolchévisme à mesure que sa puissance militaire devenait plus menaçante. Ce recul a d’ailleurs été constant depuis la fin de la guerre ; il est évident aujourd’hui. Le général Eisenhower, dans sa tournée des pays du pacte atlantique, a pu déjà et pourra se rendre compte que le communisme stalinien n’a plus le pouvoir de soulever les masses en sa faveur.
Le Tour Stassen
L’importance de ce facteur a été mise en relief par M. Stassen, le gouverneur républicain du Minnesota, qui vient de faire autour du globe une tournée d’information de grande envergure. Après s’être entretenu avec tous les hommes importants du monde libre, il croit pouvoir affirmer que partout on est parfaitement conscient du danger de l’impérialisme communiste et que, d’autre part, en cas de guerre, le Kremlin aurait à faire face à une contre-révolution qui engloberait l’armée rouge elle-même, si elle devait se battre hors des frontières de l’U.R.S.S., et Stassen conclut que les perspectives de paix sont meilleures qu’elles ne l’ont été depuis trois ans.
Cet optimisme qui a l’air d’un paradoxe sinon d’une plaisanterie, doit être pris en considération. Autant une nouvelle Corée est probable en Europe cette année, soit en Allemagne, soit en Yougoslavie ou les deux ; autant il semble peu vraisemblable que l’U.R.S.S. se lance dans la grande aventure. Staline sait que les Etats-Unis ne sont pas prêts et qu’il a encore le temps de marquer des points. Les Américains n’entreraient en guerre cette année que s’ils y étaient absolument contraints. On sent trop bien que le gouvernement Truman cherche à gagner du temps. Sa politique est nette : pas d’apaisement mais pas davantage de provocation, pas même de mesures qui pourraient être interprétées comme un cas de conflit.
Le Plan Soviétique
Quel serait alors le plan de Staline ? Comme nous l’avons dit déjà, éviter ce qui sera toujours possible croit-il, que les Américains quand ils seront prêts ne prennent l’initiative d’une guerre préventive. S’assurer, d’ici-là, le maximum de gages. Si la course aux armements n’aboutit pas à la guerre, les peuples démocratiques ne pourront pas supporter indéfiniment le fardeau moral et matériel d’une mobilisation toujours plus coûteuse et plus énervante. Une crise intérieure ne tarderait pas à éclater, ce qui permettrait aux Soviets un nouveau bond en avant. Notons que dans l’idée du Kremlin le triomphe du bolchévisme n’est prévu que pour la fin du siècle.
Les Discours aux Etats-Unis
Je ne sais si les Américains se rendent compte du tort que leur fait dans l’opinion mondiale ce prurit de discours sur la politique internationale. Après Hoover, Taft. Autant de Républicains d’ailleurs que de tendances. En fait, le département suit son programme et ces palabres ne servent qu’à former des remous d’opinion à des fins électorales. Il est probable que si Taft était président, il ferait la politique Truman parce qu’en possession de toutes les données du problème, il se rendrait compte qu’il n’y en a pas d’autre possible. Mais il faut donner à l’électeur le sentiment que l’on pourrait faire mieux à moindre frais.
La guerre de Corée est difficile et sanglante. Il ne fallait pas la faire ; si elle avait abouti à une victoire, on aurait porté la critique ailleurs. C’est, au surplus, le sentiment d’ensemble que l’on recueille de tous les points de l’horizon démocratique mondial. Chaque représentant d’un parti parle son langage, celui qui peut lui rallier le plus de suffrages. En réalité, tout le monde est d’accord sur l’essentiel : que ce soit le réarmement allemand, le redressement de l’armée française, la question d’Indochine, ou de Corée, il n’y a pas dans la pratique de véritables divergences, chacun ménage son opinion et cherche à monnayer le plus cher possible son concours, mais on peut prédire à coup sûr que l’armée atlantique sera sur pied à temps fixé et que les divisions américains débarqueront malgré M. Taft quand Eisenhower jugera qu’elles ont une chance de pouvoir tenir en Europe, quoi qu’il advienne.
La situation au fond est assez claire pour la plupart des esprits. Il y a collusion de deux impérialismes ; le Russe qui veut s’emparer de l’Europe et le Chinois qui vise la Birmanie, le Siam, l’Indochine et l’Inde elle-même ; le reste est matière à discours.
Les Européens ont peur du Russe et les Asiatiques du Chinois. En fait, la coalition existe ; la crainte seule empêche qu’elle ne s’exprime ouvertement et le pandit Nehru sait fort bien qu’on n’apaisera pas les Chinois, et tous les hommes d’Etat européens qu’on ne tirera jamais rien d’une négociation avec les Russes. Qu’on songe seulement que le traité autrichien, en discussion depuis quatre ans et sur lequel malgré toute la mauvaise volonté concevable on n’a pas trouvé de point sérieux de divergence, en est à sa 268ème séance de discussions sans résultat !
Le Réarmement Allemand
On a raison de souligner la gravité de la question allemande. Les Russes savent parfaitement que la reconstitution d’une armée germanique serait la fin de leur rêve d’hégémonie. Ils ne craignent que l’armée allemande. Ils ne feront, croient-ils, qu’une bouchée des autres. Aussi tenteront-ils l’impossible pour empêcher qu’elle n’existe à nouveau. S’ils ne réussissent pas par des négociations, parce qu’ils n’entendent renoncer à aucun de leurs gages, ils essayeront par la guerre civile. Mais il se pourrait que ce moyen se retourne contre eux.
En Corée
La retraite américaine en Corée continue ; mais une évacuation est peu probable. Il s’agit maintenant de retenir le plus de forces chinoises possible en Corée, de leur infliger le plus de pertes aux moindres frais. Abandonner la Corée serait d’abord donner aux Chinois un prestige considérable et libérer des armées qui en quelques semaines déferleraient vers l’Indochine et la Birmanie.
A Lake-Success, M. Austin va chercher à obtenir que la Chine soit déclarée agresseur en Corée, non pour lui appliquer des sanctions militaires, ce qui provoquerait une guerre ouverte, mais pour sauver le prestige de l’O.N.U. et peut-être pour justifier plus tard un débarquement de Tchang-Kaï-Chek ce qui est la grande idée des Républicains et de M. Taft. Débarquement qui aurait pour effet de détourner la menace chinoise sur l’Indochine. Il faudrait pour cela que le climat en Chine même tourne délibérément contre Mao Tsé Tung, ce qui ne semble pas encore le cas.
CRITON