Criton – 1951-04-07 – La Contre-Révolution Démocratique

ORIGINAL-Criton-1951-04-07pdf

Le Courrier d’Aix – 1951-04-07 – La Vie Internationale.

 

La Contre-Révolution Démocratique

 

Tandis qu’au Palais Rose se déroule le Marathon diplomatique mené par Gromyko, nous ouvrons semble-t-il avec le voyage Auriol aux Etats-Unis, un nouveau paragraphe de l’histoire caractérisé sous deux aspects ; l’un politique, le début de l’Union européenne avec la signature du plan Schuman et le voyage à Paris du chancelier Adenauer ; l’alliance franco-américaine scellée à Washington ; enfin l’éloignement de la Grande-Bretagne de la politique continentale. L’autre aspect idéologique : le déclin de plus en plus rapide du communisme stalinien, l’apparition très modeste, mais significative des communistes dissidents en Italie et en Allemagne, enfin, la manifestation soudaine d’un mouvement de contre-révolution démocratique assez analogue à ce que fut la contre-réforme au XVII° et qui est directement liée au succès spectaculaire du réarmement américain dont l’ampleur ne met en cause, dans le pays, ni le bien-être individuel ni le progrès social, ni même le budget fédéral : le régime de la libre entreprise qui succède au capitalisme classique semble en train de résoudre le dilemme des canons et aussi du beurre.

De l’autre côté, on voit la misère et la disette des états du bloc stalinien, l’inflation et le désordre économique en France ou l’austérité toujours croissante en Angleterre, pays également socialisés. Ces faits ne sont pas nouveaux. L’impuissance de l’étatisme est évidente depuis un demi-siècle, mais pour la première fois un mouvement d’opinion témoigne d’une prise de conscience du fait. Ne lisions-nous pas – et dans un journal financier encore – un député socialiste français faire l’éloge du rôle des banques privées ! Sauf cataclysme toujours possible, ces tendances se produiront par le renversement des positions politiques dans les pays à direction socialiste, au cours des prochaines élections en France et en Angleterre.

 

La Force et les Idées

Ce fait d’importance suggère des remarques intéressantes qui touchent à la philosophie de l’histoire. Dans quelle mesure les mouvements idéologiques sont-ils commandés par les forces militaires et politiques qui les soutiennent. Il est certain que le succès des Américains en Corée et l’effort militaire et économique à l’intérieur ont eu une influence prépondérante sur la chute de prestige du stalinisme, mais d’autre part sans la disette en Hongrie, sans les camps de concentration en U.R.S.S. et l’épuration à Prague, cette force persuasive n’aurait pas trouvé à s’appliquer. Par contre, sans l’exemple américain, le Français moyen, même convaincu que l’Etat-patron faisait faillite ne songerait pas à le liquider, et l’Anglais moyen, las de l’austérité, qu’il est grand temps de manger du bœuf et de liquider M. Attlee. Les idéologies et les courants d’idées préexistent à la force, mais la manifestation de cette force par une sorte de contagion dynamique leur donne une capacité explosive et en déclenche l’action.

 

L’Accord Franco-Américain

Le voyage de M. Auriol et les conversations Acheson-Schuman, révèlent peu à peu l’étendue d’un accord dont l’importance est égale au protocole franco-russe de 1896 et à l’entente cordiale. On n’a pas assez remarqué que M. Auriol s’était adressé au Congrès des 21 nations américaines ; le but de cette manifestation était d’établir un parallèle entre la fusion économique que la France et les Etats-Unis préparent en Europe, la constitution d’un grand marché européen, l’abolition progressive des barrières douanières et, corrélativement, la fin des antagonismes politiques avec le but que les Etats-Unis se proposent en Amérique, qui est exactement le même : un bloc économique continental où les échanges seraient libres et les ressources mises en commun.

Là aussi, les résistances sont violentes ou sourdes. D’un côté l’Argentine qui trouve dans le nationalisme anti-yankee un dérivatif à ses déboires économiques ; derrière avec plus de retenue, le Chili et le Mexique. Dans le camp des Etats-Unis, l’Uruguay et le Paraguay et avec quelques réserves, le Brésil, la Colombie, la Bolivie et le Pérou.

 

La France et l’Allemagne

L’entente franco-américaine paraît complétée sur la question allemande. La France a accordé à l’Allemagne tous les apaisements demandés par Adenauer et surtout par la grosse industrie allemande pour adhérer au plan Schuman : la décartellisation ne sera pas poursuivie. Reste la question sarroise dont on prévoit la solution prochaine qui renforcerait la position de Bonn : en contrepartie, la France a reçu satisfaction dans la question méditerranéenne ouverte depuis l’exclusion de notre pays des conversations de Malte.

La nomination de l’amiral Lemonnier comme adjoint d’Eisenhower marquera la présence française dans l’organisation de toute la stratégie navale. Enfin, l’aide Marshall a été officiellement promise par le président Truman après 1952, époque où elle devait cesser. Reste la question espagnole et le rôle de la France en Orient que le temps est chargé de faire mûrir. L’étendue des accords a motivé le voyage de M. Phalien ( ?), premier belge à Washington, la Belgique étant associée de près à la politique française.

 

En Angleterre

En Angleterre, M. Morrison a pris ses nouvelles fonctions. Il a commencé par un discours de bon socialiste qui promet à ses électeurs la lune, c’est-à-dire une détente internationale dans les trois mois ; cela sans doute pour pallier le désastreux effet sur l’opinion du rapport économique officiel qui annonce un nouveau cran à l’austérité pour 1951, tandis qu’aux Etats-Unis, M. Wilson prévoit que l’incidence du réarmement sur l’économie civile sera nul en 53 et que M. Snyder renonce à une seconde tranche d’impôts, les recettes du Trésor ayant été de 6 milliards de dollars supérieurs aux prévisions.

En réalité, les Travaillistes anglais sentent la partie perdue, et en patriotes comprennent que si l’Angleterre veut reprendre sa place dans le monde, il n’est que temps de renoncer. L’échec en politique extérieure est fortement ressenti ; l’unité européenne qui se fait sans l’Angleterre, le retour de la France malgré son anarchie apparente à la direction de ce mouvement, les événements de Perse. On commence à voir toutes les erreurs de Bevin. Ce n’est pas Morrison qui les effacera.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1951-03-31 – L’enjeu Asiatique

ORIGINAL-Criton-1951-03-31  pdf

Le Courrier d’Aix – 1951-03-31 – La Vie Internationale.

 

L’Enjeu Asiatique

 

La ligne des événements demeure remarquablement stable. Trois semaines de conversations entre Gromyko et les Occidentaux n’ont donné aucun résultat. Diplomates, ministres et généraux continuent de discourir. Tout le monde veut organiser la paix à sa manière : Derrière cette propagande, les dispositifs militaires et politiques sont mis en place en toute hâte. La production de guerre aux Etats-Unis bat tous les records prévus, tandis que, penché sur la carte des points de friction, on se demande où le prochain incident ouvrira une nouvelle Corée.

 

Le Voyage de Monsieur Auriol

Une large publicité sera donnée au voyage du Président français aux Etats-Unis. Ce sera le premier du genre. C’est aussi la premières fois que les Etats-Unis en temps de paix ont conclu une alliance de fait avec un pays étranger. Cette alliance plus effective qu’aucune dans le passé, puisque les Etats-Unis installent, tant au Maroc que dans le Sud-Ouest de la France, des bases militaires étendues et permanentes, ne soulève guère d’enthousiasme. On la dirait presque honteuse, conclue entre gouvernements soucieux d’en informer le moins possible l’opinion.

En France, la propagande communiste organisée dès le temps de guerre a fini par porter. Aux Etats-Unis, les préventions contre l’instabilité politique, le « panier de crabes européen » persistent. On se résigne de part et d’autre. Ici, parce qu’on ne peut ignorer que la présence d’Eisenhower est la seule garantie de notre liberté, et là-bas, parce qu’on sait que la perte de l’Europe continentale rendrait la lutte entre les continents sans issue et finalement stérile.

Disons qu’il a fallu beaucoup de courage, de clairvoyance et de sagesse aux dirigeants des deux pays pour imposer une nécessité politique et stratégique à des opinions prévenues. Disons en passant que le plus grand éloge et peut-être le seul que l’on puisse faire des gouvernements successifs de la quatrième République française est d’avoir maintenu en Indochine devant une opinion lasse ou indifférente au prix de sanglants sacrifices, une position clé de la liberté du monde. C’est d’ailleurs ce miracle de constance et de foi qui a pesé sur la décision américaine d’axer sur la France la défense de ce monde ; l’autre argument est que les deux pays, actuellement, n’ont que des intérêts communs et aucun champ de rivalité.

 

Le Discours Mac Arthur

On a beaucoup parlé du dernier discours Mac Arthur pour s’en indigner. On a partout prétendu que le Général et la Maison Blanche étaient en conflit. On s’étonne que des diplomates chevronnés, comme le rédacteur du « Monde » donnent dans de pareilles histoires. Mac Arthur a offert, sans y croire bien entendu, de se rencontrer avec le chef de l’armée chinoise pour étudier les moyens militaires d’arrêter la lutte. Les soldats américains supportent mal la guerre de Corée, et seraient reconnaissants à leur chef de pouvoir la terminer. Il a souligné discrètement que s’il était autorisé à pulvériser le réduit mandchourien où s’abritent les Chinois, le potentiel militaire de ceux-ci s’effondrerait. Or les soldats de Mac Arthur comprennent mal qu’on n’emploie pas tous les moyens pour épargner leur vie et qu’on laisse l’ennemi se refaire tranquillement derrière le Yalu.

En fait, ce que dit Mac Arthur, c’est ce que Truman ne peut pas dire parce que, l’un s’adresse à ses soldats et à cette partie de l’opinion, vétérans et républicains qui veulent qu’on frappe fort, tandis que l’autre a affaire aux politiques, aux pacifistes, à l’O.N.U. et surtout à l’Angleterre. D’où la nécessité de deux langages, de deux politiques menées simultanément et entre lesquelles, selon les circonstances, on choisira. Truman ne désavouera pas Mac Arthur (il lui eut été facile de le faire après la retraite du 25 novembre) et Mac Arthur ne prendra pas de mesures sans ordre. Le pseudo conflit répond à une nécessité.

 

Autres Moyens

La diplomatie américaine continue d’ailleurs à tourner les difficultés. On a ajourné sine die le réarmement de l’Allemagne mais on constitue en Europe une légion étrangère des Etats-Unis. Admirons ce revirement. Que n’avons-nous entendu jusqu’à ces dernières années contre notre légion et quels obstacles n’a-t-on pas mis à Washington à son recrutement ! On tourne aussi l’obstacle espagnol. On fera un pacte régional entre les Etats-Unis, le Portugal et l’Espagne en sorte que la France et l’Angleterre ne seront pas mêlées juridiquement à ce compromis « politiquement immoral » ! On en ferait autant pour la Grèce et la Turquie afin d’éviter, au cas où un conflit naîtrait de ce côté, que les Européens ne doivent se faire tuer pour ce nouveau « Dantzig ».

 

La Rivalité Anglo-Américaine en Asie

Le choix des Etats-Unis de la France comme principal partenaire vient aussi du conflit d’intérêts entre Américains et Anglais en Asie. Les Etats-Unis ont pratiquement rompu leurs liens avec la Chine de Mao Tsé Tung et en mettant l’embargo sur les marchandises dirigées vers Hong Kong ont porté aux intérêts anglais un coup dur. Hong Kong jouait un rôle essentiel dans le ravitaillement de ce pays. La Chine peu à peu est obligée de renverser tous ses courants commerciaux. Ils se fondent sur le troc avec le bloc soviétique et les pas économiquement libres d’Asie, l’Inde, le Siam et le Pakistan. Les Etats-Unis ont renoncé du jour au lendemain aux produits chinois dont le précieux tungstène ; le Japon et l’Angleterre voient ce gros client se détourner d’eux.

L’Angleterre se défend, le Japon obéit. L’Angleterre veut, en Asie comme en Europe, un équilibre de forces comme elle l’a toujours favorisé et dont elle a si habilement profité dans le passé.

 

En Perse

Dans un monde coupé en deux, plus de place pour ces fructueuses intrigues. C’est ce qui se passe actuellement en Perse. L’Angleterre seule n’est plus assez forte pour défendre ses intérêts asiatiques et sa principale source de pétrole. L’Iran est en passe de lui échapper, à moins que les Américains n’y mettent ordre.

Il se joue là une partie compliquée, passionnante, qu’il faudrait des pages pour décrire. En attendant, les Travaillistes anglais sont obligés de contester aux Persans le droit de nationaliser leurs richesses naturelles, ce qui est assez comique.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1951-03-17 – Le Cordon Sanitaire

ORIGINAL-Criton-1951-03-17pdf

Le Courrier d’Aix – 1951-03-17 – La Vie Internationale.

 

Le Cordon Sanitaire

 

La Conférence des Suppléants des quatre continue de discuter l’ordre du jour qui serait en cas de succès soumis aux ministres eux-mêmes. Les pourparlers ressemblent à tous ceux auxquels les Russes ont jusqu’ici participé. A la propagande s’oppose la contre-propagande et l’on marque le pas. Rien n’indique jusqu’ici que les Soviets désirent aboutir. Il faut admirer la patience des trois négociateurs alliés qui mettent tout leur talent à une cause à laquelle  ils ne croient pas. Cependant, ce qui pourrait décider les Russes à une brusque volte-face, c’est précisément que les Alliés ne tiennent pas au succès. Il suffit que l’on discute. Cela fait passer un temps dangereux et retient en apparence les menaces environnantes.

 

En Perse

Le moindre incident réveille  les craintes ; l’assassinat du premier iranien Rasmara a fait croire à un complot de Moscou. Rasmara avait, chose unique en Orient, la confiance des Anglais et l’appui des Américains et l’amitié de la France ! Ce ne sont pas les Soviets qui l’ont éliminé mais les ultra-nationalistes musulmans opposés aux réformes démocratiques qui s’imposent et que les Alliés de l’Ouest recommandent pour écarter le communisme. Ce sont les mêmes éléments qui, à quelques nuances près, d’un bout à l’autre de l’Islam, cherchent à refouler les aspirations des masses misérables vers un nationalisme religieux et xénophobe. Le fanatisme calme la faim et détourne l’attention du partage des terres que le Shah en Perse allait inaugurer en distribuant aux paysans ses propres domaines et ceux de l’Etat.

Bien que le parti Tudeh passe pour s’appuyer sur les Russes et sympathise avec le communisme, il ne semble pas qu’il veuille provoquer des troubles assez graves pour donner aux Soviets prétexte à intervention. L’enjeu, le pétrole, est de telle importance que la guerre naîtrait d’une invasion de l’Iran par les troupes de Moscou. Mais le dangereux équilibre ne semble pas sur le point d’être rompu.

 

Bevin s’en va

  1. Bevin a enfin démissionné et M. Morrison lui succède. La politique anglaise en sera-t-elle modifiée ? Bevin est parti couvert de fleurs par ses amis comme par l’opposition. On a laissé dans l’ombre ses erreurs pour ne rappeler que ses qualités. Il a été plus nationaliste, moins européen surtout, que ne l’eut été un conservateur. Cependant, il a peut-être lutté pour être moins européen surtout que ne l’eut été un conservateur. Cependant, il a peut-être lutté pour être moins chauvin que ses amis dont les tendances insulaires doctrinaires et anti-américaines auraient exposé l’Angleterre à des dangers majeurs. Morrison est certainement plus souple et dans l’administration du parti manœuvrait à droite. Dans sa nouvelle fonction à laquelle il était jusqu’ici étranger, on le jugera, si le jeu parlementaire laisse encore le travaillisme quelque peu au pouvoir.

 

La Chute de l’Etain

L’événement le plus important de la semaine est certainement économique. Après une brève campagne de critiques aux Etats-Unis contre la hausse spéculative organisée par les producteurs d’étain de l’Empire britannique, le gouvernement de Washington a brisé le marché en suspendant ses achats. La chute de l’étain a plus ou moins entraîné celle des autres matières premières. Le caoutchouc, produit anglais, également est visé.

Cette nouvelle politique est une riposte à la coalition d’intérêts qui à Londres, à Singapour et à Sydney cherchait à tirer le maximum de dollars des matières premières dont le réarmement américain ne pouvait se passer.

Les Etats-Unis avaient essayé de conclure un accord pour stabiliser les prix et créer entre les pays de l’O.E.C.E. un pool de répartition équitable des marchandises rares. Les producteurs et le trésor britannique avaient tergiversé pour conserver leurs profits. D’où le coup de poing américain qui vient d’écraser les cours et par répercussion aura pour effet de faire sortir les stocks ; freiner l’inflation à l’intérieur, faciliter l’approvisionnement mondial et aussi déprimer les bourses. L’Angleterre, si elle y perd des dollars, y gagnera de s’approvisionner plus aisément et de freiner la hausse du prix de revient des produits destinés à l’exportation. Les réserves anglaises de matières premières étaient tombées à peu de chose. Le gouvernement exactement comme le nôtre, avait stocké en hausse et cessé d’acheter en pleine dépression, et depuis l’affaire de Corée, alimentait l’industrie britannique, avec ses réserves. Cette bévue du dirigisme bureaucratique, sans expérience des affaires, menait l’industrie anglaise à une situation désastreuse au jour de l’épuisement des stocks.

 

Le Cordon Sanitaire

L’organisation à la fois politique, économique et militaire du monde libre continue sans heurts apparents. Eisenhower a précisé la position officielle des Etats-Unis pour justifier l’envoi de troupes américaines en Europe. Disposer d’une force suffisante pour inspirer le respect et détourner l’agression, mais trop faible pour faire craindre aux Russes une entreprise offensive. C’est la formule que préconise Lippmann et qui correspond au sentiment de l’Américain moyen. Elle rassure les pacifistes et permet de ne pas donner à la préparation militaire un caractère provocateur.

Il n’en reste pas moins que de la Scandinavie au Japon en passant par Rome, Belgrade, Athènes, Le Caire, Bagdad, Mandalay, Bangkok, Saïgon et Formose, l’encerclement du monde communiste se précise. Le résultat de la politique soviétique est exactement de réaliser ce que le bolchévisme a toujours craint et cherché à éviter, et en même temps tout fait pour provoquer : la formation du cordon sanitaire autour de lui. Peut-être tient-il mieux son peuple en l’enfermant derrière le rideau de fer comme dans une forteresse dans la crainte d’ennemis qui l’assiègent ?

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1951-03-10 – Les Deux Colonialismes

ORIGINAL-Criton-1951-03-10  pdf

Le Courrier d’Aix – 1951-03-10 – La Vie Internationale.

 

Les Deux Colonialismes

 

En Europe et plus encore en Amérique, une atmosphère de fausse quiétude s’est établie. Il a suffi de quelques succès en Corée, des craquements dans la structure du parti communiste italien, des purges massives de Prague et de l’ouverture des pourparlers en vue de la Conférence à Quatre pour que l’optimisme remonte jusqu’à  provoquer un relâchement des volontés. Le conflit qui vient d’éclater entre les organisations ouvrières américaines et l’autorité de Charles Wilson, directeur de la mobilisation, montre que les Soviets ont raison de penser qu’ils pourront le jour où ils auront trop tiré sur la corde, donner un peu de jeu pour que tout le monde respire : Heureusement les chefs responsables ne s’y laissent plus prendre et la mise en place du dispositif de défense progresse sans heurt. Mais il faudrait aussi que les opinions se persuadent que l’on a affaire à un adversaire avec lequel il n’y a pas d’accommodement ou de compromis possible.

 

La Réunion de Paris

La Conférence des Suppléants destinée à fixer l’ordre du jour d’une éventuelle Conférence à Quatre, s’est ouverte à Paris. Selon ses tendances, chacun la voit avec espoir ou méfiance. C’est dire que jusqu’ici elle n’apporte pas grand ’chose.

Il nous semble que les Russes quand ils l’ont proposée en Novembre, avaient un but qui leur est entre temps apparu irréalisable : celui de diviser les trois Alliés et surtout d’aggraver un conflit entre les Américains qui voulaient le réarmement de l’Allemagne, et les Français qui le redoutaient. Les Etats-Unis ayant ajourné le problème, la fissure n’est plus à creuser. Reste cependant un but de propagande : Proposer l’unification de l’Allemagne, l’évacuation de son territoire par les armées occupantes  et présenter un plan de désarmement général, mettre les Alliés en mauvaise posture devant les Allemands, diviser ceux-ci entre eux et affaiblir le gouvernement de Bonn.

Tout cela eut été possible il y a quelques mois. Aujourd’hui, surtout après l’affaire Clementis et les événements de Tchécoslovaquie auxquels les Européens sont très attentifs, les Soviets n’ont pas grand’ chance de succès. Allemands de l’Ouest et Alliés vont demander des élections libres en Allemagne Orientale, ce à quoi les Russes ne peuvent souscrire, et le chancelier Adenauer va entreprendre une campagne irrédentiste contre la frontière Oder-Neisse que le pseudo-gouvernement de l’Est a reconnue.

Les Alliés vont proposer la conclusion du traité avec l’Autriche, ce que les Soviets ne peuvent pas consentir, la situation en Tchéco-Slovaquie et en Yougoslavie étant trop difficile à surveiller sans l’occupation du territoire autrichien. Dans ces conditions, il est peu probable que la Conférence des Quatre donne un résultat, si même elle a jamais lieu.

 

L’Affaire Marocaine

Comme nous le faisions prévoir, la question marocaine a été promptement résolue en faveur de la France. Les Etats-Unis, bien qu’officiellement ils n’aient que discrètement soutenu la politique française, ont par leur seule présence imposé la tranquillité aux Nationalistes qui d’ailleurs ne représentent qu’un petit groupe de politiciens ambitieux et non la masse.

Néanmoins, la capitulation du Sultan a servi de prétexte à la Ligue Arabe pour une manifestation spectaculaire contre la France. Du Caire à Bagdad, fausses nouvelles et démonstrations ont permis aux hommes politiques de réveiller un pan-islamisme d’ailleurs très artificiel. Car chacun des groupements qui composent la Ligue Arabe est trop jaloux de son autorité pour vouloir une unité d’action. Mais Azzam Pacha avait besoin d’une revanche à ses échecs dans l’affaire Palestinienne et Le Caire avait le désir d’offrir une diversion aux éléments nationaliste qu’indigne la collaboration du Gouvernement avec l’Angleterre, après les revendications bruyantes des années passées pour l’évacuation du Canal de Suez et du Soudan.

Cette affaire petite en soi est pénible. Il est fâcheux de jouer en Proche-Orient les boucs émissaires après en avoir été chassés par nos propres Alliés.

 

En Allemagne

Ceux qui aiment à dire que l’histoire se répète trouveront un exemple impressionnant dans la politique actuelle de l’Allemagne. Voici que le chancelier Adenauer devient son propre ministre des Affaires étrangères ; la République de Bonn obtient sa liberté diplomatique et depuis quelques jours son pavillon flotte à nouveau sur les mers. Helgoland va lui être restituée : c’est une étape importante vers l’intégration de l’Allemagne à la communauté atlantique. Ce résultat, elle le doit au conflit des occupants, à la rivalité russo-américaine. Mais voici qu’à la veille de la signature, le plan Schuman serait mis en péril depuis l’arrivée en Allemagne d’un groupe d’avocats américains conduits par M. Paterson, qui représente les intérêts de la grande industrie allemande et les liens d’affaires qui l’unissent aux sociétés des Etats-Unis. Mc Cloy, le haut-commissaire, a alerté Washington qui semble tenir pour le Plan.

 

Baisse des Prix en U.R.S.S.

Baisse des prix en U.R.S.S. ! On sait qu’à chaque printemps, cela veut dire : prélude à l’emprunt forcé. D’ailleurs cette baisse ne s’applique qu’aux marchandises des magasins d’Etat. Au marché libre, gris et noir (car il y a tous les degrés en U.R.S.S.), les prix au contraire n’ont cessé de monter : le pain noir vaut 3 roubles 20 et le pain blanc 8 roubles. Si l’on compte qu’un manœuvre gagne de 20 à 30 roubles par jour …. Beaucoup d’articles qui figurent en baisse n’existent pas au marché officiel, sauf à l’intérieur des usines privilégiées des grands centres industriels. Dans les Kolkhoses, on se plaint officiellement de ne pas avoir vu de chaussures en magasin depuis 8 mois !

Autre anecdote instructive. Les milieux d’affaires internationaux ont été surpris de voir l’U.R.S.S. se substituer à la Chine comme courtier des marchandises dont ce pays tire l’essentiel de ses crédits extérieurs : le Tungstène et les Soies de porc. L’U.R.S.S. a maintenant monopolisé le commerce d’exportation de tous ses satellites : elle achète à un prix arbitrairement fixé, contre les matières premières qu’elle leur livre au prix fort, des produits finis qu’elle revend sur les marchés mondiaux avec un bénéfice qui atteint 100%. Elle expédie à l’Italie du charbon polonais et du tabac bulgare ; aux Indes, des textiles tchécoslovaques, etc. Et c’est la France qu’on accuse de faire suer le burnous !

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1951-03-03 – Sous la botte

ORIGINAL-Criton-1951-03-03  pdf

Le Courrier d’Aix – 1951-03-03 – La Vie Internationale.

 

Sous la Botte

 

Plus se développe le conflit entre le monde occidental et le communisme, plus on est dérouté par la politique soviétique. Ce qui se passe en Tchéco-Slovaquie, les nouvelles restrictions alimentaires, les purges massives dans le parti, montre que les Russes se moquent de la faveur des peuples. Un commentateur anglais disait, avec toute apparence de raison, que le Kremlin cherche au contraire à briser leur volonté par la misère, la faim et la terreur. C’est ainsi qu’il a procédé autrefois dans les provinces musulmanes de l’empire Russe, et depuis chez les satellites de l’Occident.

Si médiocres, en effet, que soient les ressources agricoles de l’U.R.S.S., il était possible d’assurer aux Tchèques assez de blé pour les nourrir. Imbus de leur doctrine matérialiste à laquelle ils croient comme à un dogme scientifique, les Soviets ne tiennent aucun compte des facteurs moraux ; les enseignements de l’histoire, la psychologie de leurs adversaires leur sont étrangers. Se rendent-ils compte que leur pouvoir est miné et que la catastrophe est proche ? Car à moins qu’ils ne soient prêts à faire la guerre générale dans les mois prochains – hypothèse qu’il ne faut pas exclure encore, après les déclarations de Tito – l’immense machine américaine ne leur laissera pas grand chance de survie quand elle sera au point.

 

Le Débat au Congrès Américain

C’est cela qui effraie un critique comme Walter Lippmann et qui est sous-jacent aux attaques de Hoover et de Taft contre l’envoi de troupes américaines en Europe et les pouvoirs « dictatoriaux » dont peut disposer le président Truman. Lippmann dit explicitement : « C’est un chemin sans retour », lorsque le fardeau des armements atteindra une limite insupportable, cinquante pour cent du revenu national, tous souhaiteront la guerre pour se libérer des privations et de la contrainte morale que le fardeau fera peser sur la nation.

A cette thèse, les responsables, Charles Wilson et son associé Greg Johnston disent : « Il n’en est rien en 1953, non seulement nous aurons doublé notre effort actuel d’armement, mais nous produirons autant sinon plus, de biens de consommation qu’en 1950, c’est la théorie de l’ « America unlimited ». Mais en admettant qu’ils aient raison, ce qui est possible et même probable, sur le plan industriel, sur le plan moral, c’est 3 millions 500 mille jeunes Américains sur le pied de guerre en permanence et, qui plus est, dispersés aux quatre coins du monde. Un pays d’Europe habitué à la conscription le supporterait difficilement, mais les Américains ? Ne voit-on pas déjà combien la guerre de Corée est impopulaire parmi eux ? Ils se battent consciencieusement mais sans flamme, et même avec dégoût.

 

La Conférence à Quatre

Il est toujours question de conférence à quatre bien qu’on ne sache encore si la réunion préparatoire s’ouvrira lundi. Mais ce ne sont pas les notes échangées entre Moscou et Londres qui en préparent le succès ; quant aux Américains, ils se retiennent à peine de dire qu’ils n’en attendent rien et s’y rendront par devoir pour ne négliger aucune chance, et libérer leur conscience.

Si Staline cherchait un compromis, il commencerait par un temps de silence comme nous l’avons observé autrefois. Les dernières notes sont les plus violentes qu’on ait vues. Cette même violence nous la retrouvons à l’intérieur, dans les journaux, à la radio ; l’autre matin, n’entendions-nous pas dans la bouche d’enfants soviétiques, qui récitaient une leçon, les mêmes menaces, les mêmes cris de haine contre les Américains et les Anglais ? Et les pauvres petits y mettaient toute leur ardeur.

 

Russes et Chinois

On ne sait rien de précis non plus sur les relations actuelles entre Russes et Chinois ; Mao Tsé Tung n’a toujours pas reparu à Pékin depuis un mois. La guerre de Corée et les terribles pertes des Sino-Coréens ont indubitablement des répercussions sérieuses à l’intérieur de la Chine. Le régime est bien ébranlé si l’on en juge par les purges, les révoltes de paysans, les combats de guérillas. La presse officielle chinoise ne dissimule pas le péril, et la répression est aussi rude qu’à Prague.

 

La Querelle de l’ « Amiral »

Du côté britannique, le gouvernement Attlee vient de subir un nouvel assaut, celui de l’amour-propre national. On sait que l’amiral américain Fletcher commandera en chef toutes les flottes alliées de l’Atlantique, comme Mac Arthur et Eisenhower sur terre. Cette nouvelle a été cruelle au cœur anglais, et les conservateurs ont fait de l’incident une arme politique. Attlee avec son courage habituel a justifié la mesure qui consacre la fin de la suprématie navale anglaise avec une détermination et un bon sens qui imposent le respect. Les nécessités de la défense passent avant les questions de prestige.

 

A Bonn

Le passif de la balance commerciale de l’Allemagne occidentale ne s’est pas atténué comme les experts de Bonn l’avaient prédit ; Adenauer est contraint de suspendre la plupart des importations européennes et cela va créer une perturbation grave, surtout en Hollande où l’on n’avait pas besoin de ce nouveau coup. Les Allemands ont abusé des crédits ouverts après la réforme monétaire, et la hausse des matières premières est venue aggraver le déficit. Cela ne facilitera pas l’intégration économique de l’Europe, ni l’aboutissement du plan Schuman. Était-ce ce qu’on voulait ?

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1951-02-24 – Sécurité Collective

ORIGINAL-Criton-1951-02-24  pdf

Le Courrier d’Aix – 1951-02-24 – La Vie Internationale.

 

Sécurité Collective

 

L’interview de Staline à la « Pravda » est l’événement du jour ; autant de commentaires, autant d’opinions. C’est dire que nous n’en savons pas plus sur les intentions de Kremlin. Essayons cependant de déchiffrer l’énigme.

 

Menace en Corée

Un point est explicite : « Les Alliés seront vaincus en Corée ». Staline ne se fait pas volontiers prophète. Comme après le récent échec de l’offensive chinoise sur le front central, il est clair qu’avec les moyens actuels les Sino-Coréens ne peuvent l’emporter, c’est que Mao Tsé Tung au cours de son récent voyage à Moscou a obtenu des Soviets un appui militaire plus efficace. On peut donc s’attendre à ce que les Russes mettent à la disposition des Chinois des forces navales et aériennes qui, lancées à l’improviste sur les armées de l’O.N.U., seraient susceptibles de les ébranler. Ce serait une troisième tentative après l’échec des Nord-Coréens en juin et celui des Chinois en Janvier-Février, et comme les Américains ne sont pas prêts pour une guerre totale, cette nouvelle phase du conflit asiatique resterait « pour le moment », comme dit Staline, localisée.

 

Contre l’Angleterre

Autre point : l’attaque plus violente qu’à l’ordinaire contre Attlee. Cela, parce qu’actuellement se discute le programme anglais de réarmement et que le Gouvernement travailliste, tiraillé à sa gauche, se heurte à un mouvement à la fois pacifiste et anti-américain que les Soviets entendent utiliser.

Cela est intéressant ; car en Angleterre où électoralement il n’y a pour ainsi dire pas de communistes, il y a peut-être plus de neutralistes et de sympathisants que dans les pays comme la France et l’Italie où le parti compte beaucoup de voix. La vague de grèves, qui paralyse en ce moment les transports terrestres et maritimes de la Grande-Bretagne en est un indice, car la classe ouvrière anglaise se devrait d’appuyer présentement son gouvernement dont l’existence est précaire.

On ne peut qu’admirer une fois de plus l’opiniâtreté et la discipline dont le groupe parlementaire travailliste fait preuve devant les assauts quotidiens de l’opposition. Les difficultés sont multiples. Il y a le réarmement qui est impopulaire, les restrictions alimentaires qui à la fin excèdent les ménagères, le déficit de la balance commerciale qui reparaît après l’euphorie qui a suivi la dévaluation de la Livre et le boom des matières premières.

Aujourd’hui – et le même phénomène ne tardera pas en France – après avoir vendu aisément des marchandises fabriquées avec des matières premières achetées avant la hausse, il faut produire avec des éléments au prix fort. D’où l’ascension des prix et la spirale du coût de la vie et des salaires, le mécontentement et l’agitation sociale ; l’inflation va rendre partout au communisme les avantages perdus. Voilà le point sombre.

 

Global –Strategy

Il est compensé largement par des facteurs favorables. D’abord, comme chaque semaine, nous notons le progrès de la Global-Strategy. Ce cercle se ferme. La question japonaise parait définitivement réglée ; on annonce que la production du pays va doubler et que les Etats-Unis fourniront les fonds pour que le puissant arsenal fonctionne à plein. La guerre d’Extrême-Orient qui menace d’être longue va se trouver ravitaillée en majeure partie par les fournitures nippones, ce qui soulagera d’autant l’industrie américaine.

On voit que cette expédition de Corée qui a soulevé tant de critiques, donne des résultats qui la justifient. Si elle n’avait pas été entreprise, si les masses chinoises ne s’étaient pas brisées et épuisées sous le feu des Américains, nous assisterions à une flambée d’impérialisme chinois. Toute l’Asie du Sud et ses richesses passeraient au communisme. Aujourd’hui la meilleure des armées Sino-Coréennes a fondu et elles sont irremplaçables. Les Américains ont fait l’essai de leurs armes qui se sont révélées efficaces contre les assauts de masse qui, à un certain moment, semblaient irrésistibles.

 

Extrême et Moyen-Orient

Plus loin, voici que la Birmanie ouverte à l’invasion va signer un pacte d’alliance militaire avec l’Angleterre ; un pacte économique avec les Etats-Unis est en bonne voie, et les pourparlers sont engagés avec le Siam, l’Inde et le Pakistan pour une assistance mutuelle. Du Japon à la Perse, la ceinture se ferme.

En Moyen et Proche-Orient, les progrès sont aussi spectaculaires. A la suite de la Conférence de Malte, dont, entre parenthèses la France a été éliminée, c’est l’Angleterre qui mène le jeu. Le général Robertson est arrivé en Israël et a réussi, dit-on, à conclure un accord militaire qui mettrait fin au conflit avec la Jordanie et les pays arabes du Nord. La Turquie de son côté a engagé des négociations directes avec l’Egypte et les difficultés anglo-égyptiennes relatives à la défense de Suez semblent s’atténuer. La Turquie, et beaucoup de dollars à l’appui, semble en bonne voie de rallier le bloc arabe à la défense commune.

Si la grande alliance du Moyen et du Proche-Orient se heurte encore à des difficultés surtout du côté Syrien, un fait est sûr : c’est que devant le danger communiste une trêve durable, sinon la paix, est rétablie dans cette partie du monde si troublée il y a quelques mois à peine. Ce revirement a même quelque chose de miraculeux pour qui est familier avec les querelles des Orientaux.

 

En Allemagne

Et voilà que les seuls Allemands ne sont pas décidés à s’aligner. Adenauer et Schumacher vont se rencontrer et le vieux rhénan pourra dire à son adversaire :

« Vous avez cru être le plus habile en posant aux Alliés des conditions à notre participation. Eh bien, ils se passeront de nous. Eisenhower ne nous l’a pas caché. Il se sent assez fort pour attendre que nous sollicitions d’apporter notre concours. Vous avez cru qu’Acheson ne s’engagerait pas en Europe sans l’appui de l’armée allemande, mais les Américains ont changé d’avis et si par malheur Russes et Alliés s’entendaient, ce serait sur notre dos »

Le dépit des Allemands, surtout dans le camp socialo-protestant, est assez comique. Dans leur mauvaise humeur ils s’en prennent au plan Schuman qu’ils menacent de ne pas signer et au projet d’armée européenne dont ils souhaitent l’échec. Cela passera. Ils ont eu tort de croire le moment venu de reprendre en Europe le premier rôle. La leçon est bonne à la fois pour les Allemands et pour les Américains toujours prêts à oublier. L’égalité des droits n’exclut pas les précautions.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1951-02-17 – Préparatifs

ORIGINAL-Criton-1951-02-17  pdf

Le Courrier d’Aix – 1951-02-17 – La Vie Internationale.

 

Préparatifs

 

L’actualité internationale se meut sur deux plans bien distincts et en flagrante opposition. D’une part, les controverses bruyantes : aux Etats-Unis, entre une partie de l’opinion républicaine – Hoover-Taft _ et l’administration Truman ; en Angleterre, entre l’aile gauche travailliste et le Cabinet Attlee ; en France, entre les neutralistes et le Gouvernement Pleven ; en Allemagne, entre Adenauer et l’opposition pacifiste, polémiques orchestrées comme il convient par les partisans de Moscou.

D’autre part, et se moquant en quelque sorte de ces débats oratoires et journalistiques, une vaste organisation militaire et diplomatique progresse à pas de géant dans une atmosphère de décision et d’harmonie presque générale entre les responsables de tous les pays visés par l’impérialisme soviétique : expériences atomiques, réunion d’Etat-Major, rencontres de diplomates, manœuvres navales, conférences de chefs de gouvernement se déroulent presque simultanément à une cadence qu’il est difficile de suivre. Nous en négligerons d’importantes pour en marquer seulement la signification.

 

Extrême-Orient

John Foster Dulles est allé à Tokyo et a mis au point avec le premier Yoshida le prochain traité de paix. Ce traité consacrera l’alliance des Etats-Unis et du Japon qui existe déjà en fait. Les Américains conserveront leurs bases et prendront en charge la sécurité nippone jusqu’à ce que celui-ci puisse y pourvoir. Dulles est allé ensuite conférer avec les ministres Australien et Néo-Zélandais pour les rassurer sur la remilitarisation du Japon.

Nous ne connaissons pas les détails du pacte. Il est facile de conjecturer que les Etats-Unis laisseront au Japon assez de puissance pour rétablir l’équilibre en Extrême-Orient, mais qu’en lui interdisant une marine et une aviation, ils lui couperont définitivement les ailes. Les Japonais, plus souples que les Allemands s’accommodent, en apparence, assez bien de ce rôle de satellite.

 

Moyen-Orient

En Moyen-Orient, les choses ne vont pas si aisément. Il y a tellement d’antagonismes personnels qu’on ne peut y choisir un allié sans se faire un ennemi. La Perse est le point le plus faible. La mission Grady n’a pas réussi. Téhéran ne veut pas provoquer l’U.R.S.S. et refuse de laisser construire des aérodromes. Comment prévenir une attaque Russe qui en poussant à travers l’Azerbaïdjan sur Mossoul et Bagdad tournerait les défenses turques et atteindrait sans coup férir Suez et l’Arabie Séoudite. Tout le pétrole serait alors aux mains de l’U.R.S.S.

La mission Finletter s’occupe de la Turquie pour accélérer la construction des bases aériennes à portée des centres industriels soviétiques. A Istanbul, une conférence réunit les représentants américains de tout l’Orient. Il s’agit de créer une alliance islamique contre le bolchévisme qui réunirait tous les pays musulmans du Pakistan à l’Egypte et exercerait une attraction puissante sur les éléments islamiques soumis à l’U.R.S.S. vieux projet britannique, toujours irréalisable, repris par les Etats-Unis. Réussiront-ils ? Tous les féodaux arabes ont évidemment grand peur d’un bouleversement social que la propagande communiste prépare. Mais pourront-ils jamais s’empêcher de jouer double jeu ?

 

Méditerranée

Une autre mission américaine s’occupe d’englober Tito dans l’alliance méditerranéenne qui serait rattachée au pacte atlantique. Il s’agit de l’amener à faire bloc avec la Grèce et la Turquie pour prévenir la menace des satellites de l’U.R.S.S. Tito, à la suite de l’échec subi sur le plan économique et social par son néo-communisme, est complètement à la merci des Américains qui sauvent son régime de l’asphyxie et de la famine. Opportunisme ou conversion, on ne sait trop, il évolue en tous cas vers la démocratie à vive allure.

A l’arrière de ces postes avancés, le renforcement des bases de Chypre se poursuit et les manœuvres aéronavales Anglo-Américaines qui se déroulent en ce moment entre Malte et la Mer Ionienne mettent à l’épreuve le dispositif défensif du bassin méditerranéen oriental, appuyé sur les aérodromes de Lybie, les forteresses de Malte et de Chypre, et le port de Tobrouk.

 

Maroc

En troisième ligne, c’est le Maroc qui a été choisi pour point d’arrivée des groupes aériens, l’autre étant l’Angleterre même. De gigantesques travaux vont faire du Maroc la plate-forme défensive et la place de ravitaillement de l’armée américaine. 27.000 soldats et spécialistes des Etats-Unis y demeureront en liaison avec des forces françaises correspondantes. Etant donné le rayon d’action de plus en plus étendu des bombardiers, la Russie et l’Europe occupée sont vulnérables à partir de Marrakech.

Cette pénétration militaire des Etats-Unis a ses avantages et ses inconvénients. Il est évident qu’elle ne peut pas s’accompagner d’une pénétration politique et économique. Les Soviets, s’ils ne sont pas en mesure d’asservir le monde, auront fait, contre eux-mêmes, la plus stupide des politiques en donnant aux Etats-Unis les moyens de contrôler plus ou moins directement les points essentiels du globe, en les y forçant presque et peut-être, sinon contre leur gré, du moins contre leurs intentions. L’avantage pour nous Français sera de consolider notre empire colonial qui paraissait condamné et que les Américains eux-mêmes n’avaient pas peu contribué jusqu’ici à ébranler. La force des choses les oblige aujourd’hui à se solidariser avec nous.

En pays arabe comme en pays jaune, la force seule impressionne et soumet. Alliés des Etats-Unis, on ne se révoltera pas contre nous et nos ennemis se tairont. Ce qui se passe à Saïgon se passe aussi à Fez. Le conflit actuel entre le Sultan et l’El Glaoui, entre le Protectorat et l’Istiglal, s’apaisera dès qu’on verra Français et Américains s’entraîner ensemble.

 

                                                                                  CRITON

 

P.S. – Un mot du voyage Pleven-Schuman en Italie. C’est par Rome que l’Europe a une chance de se faire et les Italiens y sont tout disposés puisqu’ils ont tout à y gagner. Sans matières premières, avec une main-d’œuvre en excédent, et sur le plan politique n’ayant pas recouvré ses pleins droits, l’Italie a tout à demander et rien à offrir. C’est ce qui rend la conversation à la fois très cordiale et peu pratique.

En réalité, c’est sur la coopération militaire qu’il y a présentement le plus à faire. La France et l’Italie peuvent équilibrer une puissance allemande renaissante et la rendre tolérable. D’autre part, en « libéralisant » les échanges au maximum, en supprimant toutes les barrières inutiles, on prépare les voies à l’établissement de ce grand marché européen, terre promise des peuples si longtemps divisés.

Criton – 1951-02-10 – Métamorphose

ORIGINAL-Criton-1951-02-10  pdf

Le Courrier d’Aix – 1951-02-10 – La Vie Internationale.

 

Métamorphose

 

On peut se demander à la lecture des journaux, si l’on se rend compte, en France, des transformations qui se sont effectuées en quelques jours, dans l’ordre politique, diplomatique et militaire. On voit mettre sur le même plan des faits d’importance primordiale pour l’avenir de la nation et de mesquines discussions d’intérêt électoral, d’allocations ou de salaires. Il est vrai que cela n’est, hélas, pas nouveau.

 

Changements

Quels sont ces événements ? Du rapport et des discours du général Eisenhower dont l’autorité sur l’opinion américaine est sans réplique, il ressort que les Etats-Unis ont pris la décision de défendre l’Europe, parce que l’Europe leur paraît défendable, et cela sans l’appui des divisions allemandes. On sait que jusqu’ici, la question restait en suspens.

Le Pentagone hésitait à envoyer en Europe des forces américaines ; on confrontait les possibilités : arrêt sur l’Elbe, sur le Rhin, ou sur la Manche et les Pyrénées. Pour défendre l’Europe, les Etats-Unis avaient besoin d’un allié sûr. Ils avaient le choix entre trois.

L’Allemagne, qui l’été dernier, paraissait en faveur. L’Angleterre et l’Espagne, si on renonçait à la ligne du Rhin ; enfin la France que l’on tenait jusqu’ici pour incertaine. Eisenhower a décidé. On fera confiance à la France. Du même coup, le réarmement de l’Allemagne est ajourné sine die, ce qui pourrait, s’il y avait une chance d’aboutir à un accord, enlever aux Soviets leur principal argument.

Cette solution a l’avantage de refaire, à la fois, l’union en France, en Allemagne et entre Alliés. Plus de querelles ici sur la résurrection de la Wehrmacht, de campagnes neutralistes, là-bas, contre Adenauer, plus de discussions irritantes sur la nature et l’effectif des contingents allemands. Acheson, en donnant son appui officiel au projet d’armée européenne avancé par la France et auquel souscrit le gouvernement de Bonn, met d’accord tout le monde. Le succès des troupes amalgamées en Corée a contribué à changer l’opinion de l’Etat-Major américain sur ce point. Une armée européenne peut avoir une valeur supérieure aux armées nationales juxtaposées, difficiles à coordonner.

Par ailleurs, la priorité est donnée à la reconstitution de l’armée française. Un revirement s’est produit dans l’esprit des Américains en faveur de notre potentiel militaire, à la suite des exploits de notre bataillon en Corée et des brillantes opérations conduites en Indochine que les observateurs, sur place ont pu juger. Ces faits d’armes ont remporté une véritable admiration. Tandis que des conflits assez pénibles s’étaient élevés entre commandements de troupes américaines et britanniques en Corée, dans la retraite de fin novembre, une poignée de Français avait rétabli la situation.

Mais ce qui est plus important encore, c’est que l’Etat-Major américain, à la suite de l’expérience coréenne et du développement extrêmement rapide du réarmement, estime qu’il est possible, dès maintenant, de faire face à une agression d’où qu’elle vienne et de tenir tête dans l’avenir proche à un assaut soviétique en Allemagne.

 

La Situation Militaire en Extrême-Orient

Quelles sont les raisons de cet optimisme ? C’est d’abord la position de plus en plus difficile des armées Chinoises et Nord-Coréennes. Après le rush initial, ces forces ont perdu toute initiative. Ecrasées par un déluge de feu, leurs communications précaires, leur ravitaillement insuffisant, les rigueurs du froid, la sous-alimentation, l’absence quasi-totale de formations sanitaires, le typhus enfin, ont contribué à d’énormes pertes. Au lieu d’user, comme le croyaient les Sino-Soviétiques, les forces de l’O.N.U., c’est l’armée de Mao Tsé Tung et de Kir-II-Sen qui fond. Mao Tsé Tung serait à Moscou pour discuter de la situation, et le bruit court que les Russes à qui l’entretien de ces 500.000 hommes coûte cher en matériel seraient contraints de cesser les frais.

En tous cas, l’échec de la guerre de Corée, un moment problématique est complet pour les assaillants. Le temps travaille manifestement contre eux. Dans ces conditions, une offensive Chinoise en Indochine qui semblait proche devient problématique, et les Etats-Unis de leur côté, rassurés sur la campagne de Corée ont promis un appui complet à notre corps expéditionnaire, si besoin est. Du même coup, la situation morale s’est transformée en Indochine. Bao Daï et ses ministres, voyant la fortune changer de camp, célèbrent l’amitié franco-vietnamienne. Le prestige d’Ho Chi Minh qui reposait sur la crainte, se dissipe.

En Extrême-Orient, on a vite senti quel est le plus fort. Jusqu’à Tchang-Kaï-Chek et ses 500.000 soldats à Formose qui demandent l’autorisation et les moyens de débarquer en Chine, ce qui est peu probable pour l’instant, mais qui peut le devenir si, comme on le dit, le prestige de Mao Tsé Tung à son tour pâlit.

 

Effets en Europe

Ce sursaut de confiance qui secoue le monde libre a naturellement de profonds effets dans les peuples asservis. En Tchécoslovaquie, le point le plus vulnérable, on assiste à un véritable effondrement du stalinisme. Clementis est en fuite, Gottwald en résidence surveillée, l’épuration sous la conduite du russe Zorine emporte des milliers de têtes ; la vie économique, déjà précaire, s’en ressent. Tito enfin reçoit des vivres et des armes et semble prêt à s’entendre avec la Grèce et la Turquie pour faire front efficacement à une attaque hungaro-bulgare. Le panorama de la résistance européenne a changé.

 

Réactions à Londres

Il n’y a qu’à Londres et à Amsterdam que l’on fait grise mine. Les Hollandais se jugent sacrifiés en Indonésie et boudent. Les Anglais qui ont compris tout de suite la portée du choix qu’Eisenhower avait fait en prenant la France comme principal partenaire en Europe, ont eu d’abord un sursaut de mauvaise humeur, aussitôt réprimé d’ailleurs. Mais ce n’est qu’apparence. L’opinion britannique encaisse, mais se souviendra, et il est probable que le cabinet Attlee ne survivra pas longtemps à un échec diplomatique d’aussi grande portée. La fin du règne travailliste est proche.

La France reprenant la direction de l’Europe comme fondé de pouvoir américain, l’Angleterre n’aura plus à se mêler des affaires du Continent. Le Plan Schuman va être signé ; l’armée européenne décidée ; l’union douanière occidentale ébauchée, sans que l’Angleterre intervienne. Ajoutez à cela l’humiliation de voir des cargos sous pavillon des Etats-Unis débarquer du charbon américain à Cardiff, vous comprendrez que l’on n’a plus beaucoup d’illusions à Downing Street sur le résultat d’une prochaine consultation électorale.

 

Perspectives

On doit beaucoup, croyons-nous, à l’amitié du général Eisenhower et du général Juin. On ne peut négliger en histoire les petites causes. La collaboration intime des deux hommes en Afrique du Nord, et par contre, les nombreuses frictions entre le Commandant en chef et Montgomery pendant la campagne de France, ont joué leur rôle et aussi l’aversion du général américain pour la mentalité et les méthodes des militaires allemands.

Si toutes ces résolutions se concrétisent et que l’unité française se refait, l’humiliation de 1940, qui est la cause essentielle de l’indifférence actuelle au destin national sera peu à peu effacée. Une mission nouvelle qui certes, comporte des servitudes, est confiée à la France. Elle est fonction de la transformation du monde depuis 30 ans et proportionnée à la puissance évidemment réduite que nous représentons. Elle n’est toutefois pas indigne de notre passé et ouvre un champ d’activité intéressant ; aux Français de le bien comprendre.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1951-02-03 – Alliance Franco-Américaine

ORIGINAL-Criton-1951-02-03  pdf

Le Courrier d’Aix – 1951-02-03 – La Vie Internationale.

 

Alliance Franco-Américaine

 

Il y a tant de rencontres d’hommes d’Etat, que le voyage de M. Pleven à Washington a l’air d’une de ces courtoisies coutumières. Au contraire, nous pensons qu’il marque le début d’une orientation nouvelle de la politique française. Au moment où les intérêts anglais et américains se heurtent en Asie, la France et les Etats-Unis découvrent enfin que les leurs coïncident. Expliquons-nous.

 

Historique

Notre diplomatie depuis plus d’un demi-siècle a cherché deux appuis contre la menace allemande.

La Russie d’abord, l’Angleterre ensuite. Ces alliances ne nous ont apporté que des déconvenues. La Russie, après avoir précipité la guerre par ses intrigues balkaniques, s’est effondrée en 1917. En 1939, elle a donné à Hitler les moyens de nous écraser. Brest-Litovsk et le pacte Staline Ribbentrop, voilà l’alliance Russe.

L’Angleterre, perpétuelle hésitante, a permis la guerre de 1914 en n’avertissant pas Guillaume II de son intention de résister par les armes à l’invasion de la Belgique. En 1936, elle a empêché la France d’interdire à Hitler de réoccuper la Rhénanie et de provoquer ainsi sa chute. Sans cesse, entre les deux guerres, elle s’est opposée aux mesures énergiques. Cette politique a conduit à Munich.

Depuis 1945, les relations Franco-anglaises ont été de conflit en conflit. Nous avons été chassés de Syrie et du Liban. Depuis, le plan Schuman, l’unification de l’Europe et l’armée européenne n’ont trouvé à Londres que des obstacles. Militairement enfin, les Anglais n’ont trouvé de force que pour se défendre eux-mêmes. Dunkerque et Damas, voilà les symboles de l’alliance britannique.

Aujourd’hui encore M. Attlee reprend cette attitude équivoque dans la lutte contre l’impérialisme Chinois. Il manœuvre pour sauvegarder Hong-Kong et sa fructueuse contrebande, et pour maintenir l’Inde de Nehru dans l’orbite anglaise. Les Etats-Unis semblent cette fois-ci avoir été très affectés par cette semi-dérobade. Des vétérans Américains ont envoyé à M. Attlee un parapluie symbolique pour l’accompagner dans son éventuel voyage à Pékin.

 

France-Amérique

Pour la première fois, au contraire, depuis un demi-siècle, une puissance est enfin en train de se constituer – car elle n’existait pas jusqu’ici – qui veut sans équivoque se protéger elle-même et protéger le monde libre d’une nouvelle invasion. Ce n’est pas affaire de sentiment – la politique n’a pas à en connaître – mais une question de résolution et de force. Nous savons que si nous obtenons des Etats-Unis la garantie d’une assistance mutuelle et complète en Europe et en Asie, cela ne se terminera pas par un Dunkerque ou un Mers-el-Kebir, mais par un écrasement total de l’adversaire ou ce qui vaudrait mieux et est parfaitement possible – encore – par une prudente retraite que la menace d’une destruction complète lui aura conseillé.

C’est cette assurance que M. Pleven est allé chercher à Washington. Il ne l’obtiendra pas complètement et du premier coup, mais il peut en préparer les voies. Les Etats-Unis ont besoin de la France pour tenir la Russie en respect et pour faire échec au communisme chinois. Le gouvernement Pleven veut demander à Washington les moyens matériels de reconstituer une force française ; le principal obstacle au concours américain est l’existence d’une cinquième colonne. En France comme en Italie elle commence à vaciller. Si notre sécurité intérieure était assurée, les Etats-Unis enverraient en Allemagne une armée suffisante avec l’aide de contingents allemands pour intimider les Soviets.

 

Inquiétudes Soviétiques

Les Russes l’ont compris ; tactique ou non, il est manifeste ce que les Soviets cherchent à causer. Ils ont vu que la guerre de Corée quoi qu’il en put paraître, n’a pas tourné à leur avantage et qu’il n’y a pas grand chance de disloquer le bloc atlantique. Ils inclinent depuis quelques jours à un autre système : à Pékin d’abord. Il s’agit d’obtenir le départ des Américains de Corée par des négociations, puisque la force n’y peut rien, à moins de risquer la guerre totale.

Cette négociation qu’on semble souhaiter ne serait qu’un piège. Qu’en résulterait-il en effet ? Les Chinois et les Américains se retireraient de Corée. Une vague commission internationale composée en majorité d’asiatiques se substituerait aux armées. Kim II Sen aurait beau jeu pour réussir par des intrigues l’unification de la Corée qu’il n’a pu faire par la force, et les armées chinoises seraient libérées pour agir en d’autres directions.

Les Américains ont réussi à faire condamner la Chine comme agresseur par l’O.N.U. Mais Pékin ne se tiendra pas pour battu : Mao Tsé Tung cherchera à obliger les Etats-Unis à participer à une négociation où, à défaut de succès, il mettra la discorde parmi les Nations, et les Américains en posture difficile pour faire échouer ce plan. Les Etats-Unis ne peuvent s’appuyer que sur la France qui, en contrepartie, devra recevoir un appui complet en Indochine, ce qui semble assuré maintenant.

Côté Allemand, de même, les Russes ont de vastes projets. Ils poussent en avant Grotewohl pour éviter à tout prix le réarmement de l’Allemagne de l’Ouest. Grotewohl n’accepterait-il pas que les élections libres aient lieu en Allemagne Orientale, que toute l’Allemagne unifiée devienne un no man’s land et que Russes et Américains s’en retirent ? Piège terriblement dangereux. Les Russes savent que si les Américains se retiraient d’Allemagne, ils ne pourraient guère rester en Europe, en force tout au moins ; car on ne voit pas de troupes américaines cantonnées en France. Les armées russes derrière la ligne Oder-Neisse contrôleraient l’Europe sans avoir besoin de se mettre en marche, et l’Allemagne travaillée par le bolchévisme, sans véritable armature morale, serait une proie assurée.

Les Soviets cherchent par des moyens politiques à chasser les forces américaines d’Europe et d’Asie. On dit même qu’ils proposeraient à la France et à l’Italie un pacte de non-agression et de collaboration étroite si ces pays voulaient se laisser neutraliser.

Cette politique sera peut-être plus difficile à déjouer que l’autre, l’intimidation par la force. Elle trouvera des complaisances, sinon auprès de M. Attlee, mais à l’aile gauche de son parti. Elle en trouvera en Allemagne parmi des ennemis confessionnels et politiques d’Adenauer. Elle en trouvera en France dans les milieux anti-américains, neutralistes à la Sirius et intellectuels pacifistes. On devrait pourtant se convaincre à la lumière éclatante des faits que, s’il fut jamais une puissance que la force seule peut contenir, c’est la puissance stalinienne.

 

                                                                                            CRITON

 

 

Criton – 1951-01-27 – La Diplomatie devant les Faits

ORIGINAL-Criton-1951-01-27 pdf

Le Courrier d’Aix – 1951-01-27 – La Vie Internationale.

 

La Diplomatie devant les Faits

 

Le brusque changement d’attitude du gouvernement de Pékin met une fois de plus en évidence la liberté de manœuvre des diplomaties qui n’ont pas d’opinion publique à ménager, ni de comptes à rendre à un parlement. Pourquoi les Chinois proposent-ils un « cessez-le-feu » qu’ils dénonçaient, il y a peu de jours, comme une manœuvre américaine pour gagner le temps de renforcer leurs positions militaires en Corée ?

 

Les Causes du Revirement Chinois

On a su que Malenkov, le numéro 3 du Soviet Suprême et le maréchal Malinovski avaient fait, il y a quelques jours, un voyage éclair à Pékin. La diplomatie chinoise semble complètement gouvernée par Moscou.

Or, Moscou est naturellement inquiet de la solidarité de mieux en mieux resserrée entre les Alliés de l’Ouest tant dans l’ordre militaire qu’économique ; quant aux divergences qui n’apparaissent que trop dans leurs politiques, le Kremlin sait bien que ce sont là pures tactiques que le moindre danger dissiperait. Il fallait donc essayer de créer un conflit nouveau entre les Etats-Unis, qu’il s’agit d’isoler, et le reste du monde, toujours hésitant à l’action et préférant les compromis aux responsabilités.

Mais il est évident également que si les Chinois avaient eu les moyens de jeter les Américains à la mer en Corée, ils n’envisageraient pas un « cessez le feu ». Les offensives du général Lin Biao ont été très coûteuses en soldats d’élite dont les Chinois ne sont pas tellement pourvus et en matériel que les Russes sont obligés de fournir et de remplacer. Le moment est venu où il faut choisir entre piétiner sur des positions toujours vulnérables ou faire intervenir l’armée rouge avec son aviation. Ce que le Kremlin n’entend pas faire.

 

La Réponse des Etats-Unis

Voilà donc l’O.N.U. à nouveau divisée. Il s’agissait de proclamer Pékin agresseur en Corée ; on cherche à gagner du temps, à engager des pourparlers bien qu’on n’ait guère d’illusion sur les intentions pacifiques des Sino-Russes, mais il est de règle que, chaque fois que les dictateurs s’adoucissent, on soit prêt à leur céder pour obtenir un répit.

C’est ce que l’opinion américaine n’entend pas accepter. Les réactions du Congrès des Etats-Unis, toujours excessives, ont été très catégoriques là-dessus. Les propositions de Pékin paraissent avoir confirmé en Amérique l’opinion que la manière forte est la bonne voie et que les risques en sont moins sérieux qu’on ne pensait. Il est donc probable que, pressé par l’opinion, Acheson, même s’il était enclin à temporiser, va pousser l’O.N.U. à condamner Pékin et à défaut d’acquiescement, faire cavalier seul.

A Washington, on est persuadé qu’une attitude énergique emportera les hésitations des autres nations. L’expédition de Corée n’effraie plus le Pentagone. La position est tenable, les pertes modérées et surtout, on y fait l’expérience des armes nouvelles et des conditions de la guerre qui évoluent si vite. Un cessez-le-feu est moins nécessaire pour les Etats-Unis que pour Pékin.

 

Conséquences

Cependant, une attitude intransigeante de la part des Etats-Unis aurait sur leur prestige moral une influence défavorable et la propagande soviétique trouverait là un argument de choix. La faute en revient aux Américains eux-mêmes ; pour obtenir que leurs alliés, plus exposés qu’eux aux coups de l’ennemi, fassent bloc en toutes circonstances, il eut fallu d’abord qu’ils soient plus forts – ce qu’ils ne tarderont pas à être – mais surtout qu’ils affirment sans ambiguïté une « global strategy » ; où que le péril menace, ils s’engageraient à y faire face avec toutes leurs ressources. Si, par exemple, la Chine attaque l’Indochine, la Birmanie ou la Malaisie, ils y enverront hommes et matériel.

A défaut d’un tel engagement en Europe aussi bien qu’ailleurs, il est naturel que les partenaires des Etats-Unis cherchent à éviter de provoquer les coups dont ils pourraient avoir à supporter tout le poids.

 

La Conférence des Quatre

La même histoire se répète avec la Conférence à Quatre sur l’Allemagne. Moscou a envoyé deux notes coup sur coup à la France et à l’Angleterre, les accusant de violer les pactes d’alliance et d’amitié signés après la victoire. Moscou ne veut à aucun prix d’une armée allemande de l’Ouest, et sent bien que Paris et même Londres, sans compter Bonn, voudraient bien qu’on leur fournisse un prétexte pour y renoncer.

Si les Etats-Unis promettaient d’envoyer 10 divisions devant l’Elbe avant l’été, on mettrait peut-être moins d’empressement à causer avec Moscou. Disons pour conclure qu’il ne faut pas prendre ces divergences trop au sérieux. La diplomatie a ses exigences et ses méthodes. Elle est l’art des compromis entre les nécessités et les susceptibilités des opinions et celles des hommes d’Etat. La diplomatie est une partie d’échecs qui parait parfois décider de la vie des peuples, mais qui en réalité, de nos jours du moins, n’est qu’un jeu en surface qui tantôt épouse et tantôt dissimule les données réelles des situations. Quant au fond des choses, elle n’y changera rien : le réarmement est en marche vers l’équilibre des forces, le bloc des démocraties, quoiqu’il arrive, demeurera intact parce qu’il n’y a pas d’alternative.

 

Petit Conflit Franco-Anglais

Pour distraire nos lecteurs de ces graves sujets, contons une amusante polémique Franco-Anglaise : ces jours-ci, l’agence Reuter en personne a accusé la Banque de France de se livrer à une un peu trop fructueuse opération. On sait que la Federal Reserve Bank des Etats-Unis a fixé le prix de l’or à 35 dollars l’once, prix arbitraire auquel cependant elle en cède aux instituts d’émission qui lui donnent des dollars en échange. Depuis un an, le trésor de Fort Knox a été ainsi soulagé de quelques 2 milliards de dollars. Comme il y a à Paris un marché libre de l’or qui absorbe l’once autour de 44 dollars, notre institut national avec les dollars cédés par les touristes et les dollars-crédit qu’il soustrait aux exportateurs au cours arbitraire de 350 francs, achète à Washington de l’or à 35 dollars qu’il revend à Paris 44, en échange de Francs qu’il repasse aux touristes et aux exportateurs en compensation de leurs dollars et ainsi de suite. Heureusement qu’un particulier n’a pas les moyens de s’exercer à cette opération, car il aurait bien vite des ennuis.

Mais ce qui fâche les Anglais, c’est que l’institut français fait une concurrence déloyale aux producteurs d’or du Transvaal à capitaux britanniques qui, eux aussi, profitent de la prime de l’or pour arrondir leur bénéfices, et l’on s’indigne à Londres que les Américains ferment l’œil à cette petite combinaison. Et l’on dira que les Français n’ont pas la cote d’amour au-delà de l’Atlantique !

 

                                                                                  CRITON