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Le Courrier d’Aix – 1951-02-24 – La Vie Internationale.
Sécurité Collective
L’interview de Staline à la « Pravda » est l’événement du jour ; autant de commentaires, autant d’opinions. C’est dire que nous n’en savons pas plus sur les intentions de Kremlin. Essayons cependant de déchiffrer l’énigme.
Menace en Corée
Un point est explicite : « Les Alliés seront vaincus en Corée ». Staline ne se fait pas volontiers prophète. Comme après le récent échec de l’offensive chinoise sur le front central, il est clair qu’avec les moyens actuels les Sino-Coréens ne peuvent l’emporter, c’est que Mao Tsé Tung au cours de son récent voyage à Moscou a obtenu des Soviets un appui militaire plus efficace. On peut donc s’attendre à ce que les Russes mettent à la disposition des Chinois des forces navales et aériennes qui, lancées à l’improviste sur les armées de l’O.N.U., seraient susceptibles de les ébranler. Ce serait une troisième tentative après l’échec des Nord-Coréens en juin et celui des Chinois en Janvier-Février, et comme les Américains ne sont pas prêts pour une guerre totale, cette nouvelle phase du conflit asiatique resterait « pour le moment », comme dit Staline, localisée.
Contre l’Angleterre
Autre point : l’attaque plus violente qu’à l’ordinaire contre Attlee. Cela, parce qu’actuellement se discute le programme anglais de réarmement et que le Gouvernement travailliste, tiraillé à sa gauche, se heurte à un mouvement à la fois pacifiste et anti-américain que les Soviets entendent utiliser.
Cela est intéressant ; car en Angleterre où électoralement il n’y a pour ainsi dire pas de communistes, il y a peut-être plus de neutralistes et de sympathisants que dans les pays comme la France et l’Italie où le parti compte beaucoup de voix. La vague de grèves, qui paralyse en ce moment les transports terrestres et maritimes de la Grande-Bretagne en est un indice, car la classe ouvrière anglaise se devrait d’appuyer présentement son gouvernement dont l’existence est précaire.
On ne peut qu’admirer une fois de plus l’opiniâtreté et la discipline dont le groupe parlementaire travailliste fait preuve devant les assauts quotidiens de l’opposition. Les difficultés sont multiples. Il y a le réarmement qui est impopulaire, les restrictions alimentaires qui à la fin excèdent les ménagères, le déficit de la balance commerciale qui reparaît après l’euphorie qui a suivi la dévaluation de la Livre et le boom des matières premières.
Aujourd’hui – et le même phénomène ne tardera pas en France – après avoir vendu aisément des marchandises fabriquées avec des matières premières achetées avant la hausse, il faut produire avec des éléments au prix fort. D’où l’ascension des prix et la spirale du coût de la vie et des salaires, le mécontentement et l’agitation sociale ; l’inflation va rendre partout au communisme les avantages perdus. Voilà le point sombre.
Global –Strategy
Il est compensé largement par des facteurs favorables. D’abord, comme chaque semaine, nous notons le progrès de la Global-Strategy. Ce cercle se ferme. La question japonaise parait définitivement réglée ; on annonce que la production du pays va doubler et que les Etats-Unis fourniront les fonds pour que le puissant arsenal fonctionne à plein. La guerre d’Extrême-Orient qui menace d’être longue va se trouver ravitaillée en majeure partie par les fournitures nippones, ce qui soulagera d’autant l’industrie américaine.
On voit que cette expédition de Corée qui a soulevé tant de critiques, donne des résultats qui la justifient. Si elle n’avait pas été entreprise, si les masses chinoises ne s’étaient pas brisées et épuisées sous le feu des Américains, nous assisterions à une flambée d’impérialisme chinois. Toute l’Asie du Sud et ses richesses passeraient au communisme. Aujourd’hui la meilleure des armées Sino-Coréennes a fondu et elles sont irremplaçables. Les Américains ont fait l’essai de leurs armes qui se sont révélées efficaces contre les assauts de masse qui, à un certain moment, semblaient irrésistibles.
Extrême et Moyen-Orient
Plus loin, voici que la Birmanie ouverte à l’invasion va signer un pacte d’alliance militaire avec l’Angleterre ; un pacte économique avec les Etats-Unis est en bonne voie, et les pourparlers sont engagés avec le Siam, l’Inde et le Pakistan pour une assistance mutuelle. Du Japon à la Perse, la ceinture se ferme.
En Moyen et Proche-Orient, les progrès sont aussi spectaculaires. A la suite de la Conférence de Malte, dont, entre parenthèses la France a été éliminée, c’est l’Angleterre qui mène le jeu. Le général Robertson est arrivé en Israël et a réussi, dit-on, à conclure un accord militaire qui mettrait fin au conflit avec la Jordanie et les pays arabes du Nord. La Turquie de son côté a engagé des négociations directes avec l’Egypte et les difficultés anglo-égyptiennes relatives à la défense de Suez semblent s’atténuer. La Turquie, et beaucoup de dollars à l’appui, semble en bonne voie de rallier le bloc arabe à la défense commune.
Si la grande alliance du Moyen et du Proche-Orient se heurte encore à des difficultés surtout du côté Syrien, un fait est sûr : c’est que devant le danger communiste une trêve durable, sinon la paix, est rétablie dans cette partie du monde si troublée il y a quelques mois à peine. Ce revirement a même quelque chose de miraculeux pour qui est familier avec les querelles des Orientaux.
En Allemagne
Et voilà que les seuls Allemands ne sont pas décidés à s’aligner. Adenauer et Schumacher vont se rencontrer et le vieux rhénan pourra dire à son adversaire :
« Vous avez cru être le plus habile en posant aux Alliés des conditions à notre participation. Eh bien, ils se passeront de nous. Eisenhower ne nous l’a pas caché. Il se sent assez fort pour attendre que nous sollicitions d’apporter notre concours. Vous avez cru qu’Acheson ne s’engagerait pas en Europe sans l’appui de l’armée allemande, mais les Américains ont changé d’avis et si par malheur Russes et Alliés s’entendaient, ce serait sur notre dos »
Le dépit des Allemands, surtout dans le camp socialo-protestant, est assez comique. Dans leur mauvaise humeur ils s’en prennent au plan Schuman qu’ils menacent de ne pas signer et au projet d’armée européenne dont ils souhaitent l’échec. Cela passera. Ils ont eu tort de croire le moment venu de reprendre en Europe le premier rôle. La leçon est bonne à la fois pour les Allemands et pour les Américains toujours prêts à oublier. L’égalité des droits n’exclut pas les précautions.
CRITON