Criton – 1951-03-10 – Les Deux Colonialismes

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Le Courrier d’Aix – 1951-03-10 – La Vie Internationale.

 

Les Deux Colonialismes

 

En Europe et plus encore en Amérique, une atmosphère de fausse quiétude s’est établie. Il a suffi de quelques succès en Corée, des craquements dans la structure du parti communiste italien, des purges massives de Prague et de l’ouverture des pourparlers en vue de la Conférence à Quatre pour que l’optimisme remonte jusqu’à  provoquer un relâchement des volontés. Le conflit qui vient d’éclater entre les organisations ouvrières américaines et l’autorité de Charles Wilson, directeur de la mobilisation, montre que les Soviets ont raison de penser qu’ils pourront le jour où ils auront trop tiré sur la corde, donner un peu de jeu pour que tout le monde respire : Heureusement les chefs responsables ne s’y laissent plus prendre et la mise en place du dispositif de défense progresse sans heurt. Mais il faudrait aussi que les opinions se persuadent que l’on a affaire à un adversaire avec lequel il n’y a pas d’accommodement ou de compromis possible.

 

La Réunion de Paris

La Conférence des Suppléants destinée à fixer l’ordre du jour d’une éventuelle Conférence à Quatre, s’est ouverte à Paris. Selon ses tendances, chacun la voit avec espoir ou méfiance. C’est dire que jusqu’ici elle n’apporte pas grand ’chose.

Il nous semble que les Russes quand ils l’ont proposée en Novembre, avaient un but qui leur est entre temps apparu irréalisable : celui de diviser les trois Alliés et surtout d’aggraver un conflit entre les Américains qui voulaient le réarmement de l’Allemagne, et les Français qui le redoutaient. Les Etats-Unis ayant ajourné le problème, la fissure n’est plus à creuser. Reste cependant un but de propagande : Proposer l’unification de l’Allemagne, l’évacuation de son territoire par les armées occupantes  et présenter un plan de désarmement général, mettre les Alliés en mauvaise posture devant les Allemands, diviser ceux-ci entre eux et affaiblir le gouvernement de Bonn.

Tout cela eut été possible il y a quelques mois. Aujourd’hui, surtout après l’affaire Clementis et les événements de Tchécoslovaquie auxquels les Européens sont très attentifs, les Soviets n’ont pas grand’ chance de succès. Allemands de l’Ouest et Alliés vont demander des élections libres en Allemagne Orientale, ce à quoi les Russes ne peuvent souscrire, et le chancelier Adenauer va entreprendre une campagne irrédentiste contre la frontière Oder-Neisse que le pseudo-gouvernement de l’Est a reconnue.

Les Alliés vont proposer la conclusion du traité avec l’Autriche, ce que les Soviets ne peuvent pas consentir, la situation en Tchéco-Slovaquie et en Yougoslavie étant trop difficile à surveiller sans l’occupation du territoire autrichien. Dans ces conditions, il est peu probable que la Conférence des Quatre donne un résultat, si même elle a jamais lieu.

 

L’Affaire Marocaine

Comme nous le faisions prévoir, la question marocaine a été promptement résolue en faveur de la France. Les Etats-Unis, bien qu’officiellement ils n’aient que discrètement soutenu la politique française, ont par leur seule présence imposé la tranquillité aux Nationalistes qui d’ailleurs ne représentent qu’un petit groupe de politiciens ambitieux et non la masse.

Néanmoins, la capitulation du Sultan a servi de prétexte à la Ligue Arabe pour une manifestation spectaculaire contre la France. Du Caire à Bagdad, fausses nouvelles et démonstrations ont permis aux hommes politiques de réveiller un pan-islamisme d’ailleurs très artificiel. Car chacun des groupements qui composent la Ligue Arabe est trop jaloux de son autorité pour vouloir une unité d’action. Mais Azzam Pacha avait besoin d’une revanche à ses échecs dans l’affaire Palestinienne et Le Caire avait le désir d’offrir une diversion aux éléments nationaliste qu’indigne la collaboration du Gouvernement avec l’Angleterre, après les revendications bruyantes des années passées pour l’évacuation du Canal de Suez et du Soudan.

Cette affaire petite en soi est pénible. Il est fâcheux de jouer en Proche-Orient les boucs émissaires après en avoir été chassés par nos propres Alliés.

 

En Allemagne

Ceux qui aiment à dire que l’histoire se répète trouveront un exemple impressionnant dans la politique actuelle de l’Allemagne. Voici que le chancelier Adenauer devient son propre ministre des Affaires étrangères ; la République de Bonn obtient sa liberté diplomatique et depuis quelques jours son pavillon flotte à nouveau sur les mers. Helgoland va lui être restituée : c’est une étape importante vers l’intégration de l’Allemagne à la communauté atlantique. Ce résultat, elle le doit au conflit des occupants, à la rivalité russo-américaine. Mais voici qu’à la veille de la signature, le plan Schuman serait mis en péril depuis l’arrivée en Allemagne d’un groupe d’avocats américains conduits par M. Paterson, qui représente les intérêts de la grande industrie allemande et les liens d’affaires qui l’unissent aux sociétés des Etats-Unis. Mc Cloy, le haut-commissaire, a alerté Washington qui semble tenir pour le Plan.

 

Baisse des Prix en U.R.S.S.

Baisse des prix en U.R.S.S. ! On sait qu’à chaque printemps, cela veut dire : prélude à l’emprunt forcé. D’ailleurs cette baisse ne s’applique qu’aux marchandises des magasins d’Etat. Au marché libre, gris et noir (car il y a tous les degrés en U.R.S.S.), les prix au contraire n’ont cessé de monter : le pain noir vaut 3 roubles 20 et le pain blanc 8 roubles. Si l’on compte qu’un manœuvre gagne de 20 à 30 roubles par jour …. Beaucoup d’articles qui figurent en baisse n’existent pas au marché officiel, sauf à l’intérieur des usines privilégiées des grands centres industriels. Dans les Kolkhoses, on se plaint officiellement de ne pas avoir vu de chaussures en magasin depuis 8 mois !

Autre anecdote instructive. Les milieux d’affaires internationaux ont été surpris de voir l’U.R.S.S. se substituer à la Chine comme courtier des marchandises dont ce pays tire l’essentiel de ses crédits extérieurs : le Tungstène et les Soies de porc. L’U.R.S.S. a maintenant monopolisé le commerce d’exportation de tous ses satellites : elle achète à un prix arbitrairement fixé, contre les matières premières qu’elle leur livre au prix fort, des produits finis qu’elle revend sur les marchés mondiaux avec un bénéfice qui atteint 100%. Elle expédie à l’Italie du charbon polonais et du tabac bulgare ; aux Indes, des textiles tchécoslovaques, etc. Et c’est la France qu’on accuse de faire suer le burnous !

 

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