Criton – 1951-03-17 – Le Cordon Sanitaire

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Le Courrier d’Aix – 1951-03-17 – La Vie Internationale.

 

Le Cordon Sanitaire

 

La Conférence des Suppléants des quatre continue de discuter l’ordre du jour qui serait en cas de succès soumis aux ministres eux-mêmes. Les pourparlers ressemblent à tous ceux auxquels les Russes ont jusqu’ici participé. A la propagande s’oppose la contre-propagande et l’on marque le pas. Rien n’indique jusqu’ici que les Soviets désirent aboutir. Il faut admirer la patience des trois négociateurs alliés qui mettent tout leur talent à une cause à laquelle  ils ne croient pas. Cependant, ce qui pourrait décider les Russes à une brusque volte-face, c’est précisément que les Alliés ne tiennent pas au succès. Il suffit que l’on discute. Cela fait passer un temps dangereux et retient en apparence les menaces environnantes.

 

En Perse

Le moindre incident réveille  les craintes ; l’assassinat du premier iranien Rasmara a fait croire à un complot de Moscou. Rasmara avait, chose unique en Orient, la confiance des Anglais et l’appui des Américains et l’amitié de la France ! Ce ne sont pas les Soviets qui l’ont éliminé mais les ultra-nationalistes musulmans opposés aux réformes démocratiques qui s’imposent et que les Alliés de l’Ouest recommandent pour écarter le communisme. Ce sont les mêmes éléments qui, à quelques nuances près, d’un bout à l’autre de l’Islam, cherchent à refouler les aspirations des masses misérables vers un nationalisme religieux et xénophobe. Le fanatisme calme la faim et détourne l’attention du partage des terres que le Shah en Perse allait inaugurer en distribuant aux paysans ses propres domaines et ceux de l’Etat.

Bien que le parti Tudeh passe pour s’appuyer sur les Russes et sympathise avec le communisme, il ne semble pas qu’il veuille provoquer des troubles assez graves pour donner aux Soviets prétexte à intervention. L’enjeu, le pétrole, est de telle importance que la guerre naîtrait d’une invasion de l’Iran par les troupes de Moscou. Mais le dangereux équilibre ne semble pas sur le point d’être rompu.

 

Bevin s’en va

  1. Bevin a enfin démissionné et M. Morrison lui succède. La politique anglaise en sera-t-elle modifiée ? Bevin est parti couvert de fleurs par ses amis comme par l’opposition. On a laissé dans l’ombre ses erreurs pour ne rappeler que ses qualités. Il a été plus nationaliste, moins européen surtout, que ne l’eut été un conservateur. Cependant, il a peut-être lutté pour être moins européen surtout que ne l’eut été un conservateur. Cependant, il a peut-être lutté pour être moins chauvin que ses amis dont les tendances insulaires doctrinaires et anti-américaines auraient exposé l’Angleterre à des dangers majeurs. Morrison est certainement plus souple et dans l’administration du parti manœuvrait à droite. Dans sa nouvelle fonction à laquelle il était jusqu’ici étranger, on le jugera, si le jeu parlementaire laisse encore le travaillisme quelque peu au pouvoir.

 

La Chute de l’Etain

L’événement le plus important de la semaine est certainement économique. Après une brève campagne de critiques aux Etats-Unis contre la hausse spéculative organisée par les producteurs d’étain de l’Empire britannique, le gouvernement de Washington a brisé le marché en suspendant ses achats. La chute de l’étain a plus ou moins entraîné celle des autres matières premières. Le caoutchouc, produit anglais, également est visé.

Cette nouvelle politique est une riposte à la coalition d’intérêts qui à Londres, à Singapour et à Sydney cherchait à tirer le maximum de dollars des matières premières dont le réarmement américain ne pouvait se passer.

Les Etats-Unis avaient essayé de conclure un accord pour stabiliser les prix et créer entre les pays de l’O.E.C.E. un pool de répartition équitable des marchandises rares. Les producteurs et le trésor britannique avaient tergiversé pour conserver leurs profits. D’où le coup de poing américain qui vient d’écraser les cours et par répercussion aura pour effet de faire sortir les stocks ; freiner l’inflation à l’intérieur, faciliter l’approvisionnement mondial et aussi déprimer les bourses. L’Angleterre, si elle y perd des dollars, y gagnera de s’approvisionner plus aisément et de freiner la hausse du prix de revient des produits destinés à l’exportation. Les réserves anglaises de matières premières étaient tombées à peu de chose. Le gouvernement exactement comme le nôtre, avait stocké en hausse et cessé d’acheter en pleine dépression, et depuis l’affaire de Corée, alimentait l’industrie britannique, avec ses réserves. Cette bévue du dirigisme bureaucratique, sans expérience des affaires, menait l’industrie anglaise à une situation désastreuse au jour de l’épuisement des stocks.

 

Le Cordon Sanitaire

L’organisation à la fois politique, économique et militaire du monde libre continue sans heurts apparents. Eisenhower a précisé la position officielle des Etats-Unis pour justifier l’envoi de troupes américaines en Europe. Disposer d’une force suffisante pour inspirer le respect et détourner l’agression, mais trop faible pour faire craindre aux Russes une entreprise offensive. C’est la formule que préconise Lippmann et qui correspond au sentiment de l’Américain moyen. Elle rassure les pacifistes et permet de ne pas donner à la préparation militaire un caractère provocateur.

Il n’en reste pas moins que de la Scandinavie au Japon en passant par Rome, Belgrade, Athènes, Le Caire, Bagdad, Mandalay, Bangkok, Saïgon et Formose, l’encerclement du monde communiste se précise. Le résultat de la politique soviétique est exactement de réaliser ce que le bolchévisme a toujours craint et cherché à éviter, et en même temps tout fait pour provoquer : la formation du cordon sanitaire autour de lui. Peut-être tient-il mieux son peuple en l’enfermant derrière le rideau de fer comme dans une forteresse dans la crainte d’ennemis qui l’assiègent ?

 

                                                                                  CRITON