Criton – 1951-03-31 – L’enjeu Asiatique

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Le Courrier d’Aix – 1951-03-31 – La Vie Internationale.

 

L’Enjeu Asiatique

 

La ligne des événements demeure remarquablement stable. Trois semaines de conversations entre Gromyko et les Occidentaux n’ont donné aucun résultat. Diplomates, ministres et généraux continuent de discourir. Tout le monde veut organiser la paix à sa manière : Derrière cette propagande, les dispositifs militaires et politiques sont mis en place en toute hâte. La production de guerre aux Etats-Unis bat tous les records prévus, tandis que, penché sur la carte des points de friction, on se demande où le prochain incident ouvrira une nouvelle Corée.

 

Le Voyage de Monsieur Auriol

Une large publicité sera donnée au voyage du Président français aux Etats-Unis. Ce sera le premier du genre. C’est aussi la premières fois que les Etats-Unis en temps de paix ont conclu une alliance de fait avec un pays étranger. Cette alliance plus effective qu’aucune dans le passé, puisque les Etats-Unis installent, tant au Maroc que dans le Sud-Ouest de la France, des bases militaires étendues et permanentes, ne soulève guère d’enthousiasme. On la dirait presque honteuse, conclue entre gouvernements soucieux d’en informer le moins possible l’opinion.

En France, la propagande communiste organisée dès le temps de guerre a fini par porter. Aux Etats-Unis, les préventions contre l’instabilité politique, le « panier de crabes européen » persistent. On se résigne de part et d’autre. Ici, parce qu’on ne peut ignorer que la présence d’Eisenhower est la seule garantie de notre liberté, et là-bas, parce qu’on sait que la perte de l’Europe continentale rendrait la lutte entre les continents sans issue et finalement stérile.

Disons qu’il a fallu beaucoup de courage, de clairvoyance et de sagesse aux dirigeants des deux pays pour imposer une nécessité politique et stratégique à des opinions prévenues. Disons en passant que le plus grand éloge et peut-être le seul que l’on puisse faire des gouvernements successifs de la quatrième République française est d’avoir maintenu en Indochine devant une opinion lasse ou indifférente au prix de sanglants sacrifices, une position clé de la liberté du monde. C’est d’ailleurs ce miracle de constance et de foi qui a pesé sur la décision américaine d’axer sur la France la défense de ce monde ; l’autre argument est que les deux pays, actuellement, n’ont que des intérêts communs et aucun champ de rivalité.

 

Le Discours Mac Arthur

On a beaucoup parlé du dernier discours Mac Arthur pour s’en indigner. On a partout prétendu que le Général et la Maison Blanche étaient en conflit. On s’étonne que des diplomates chevronnés, comme le rédacteur du « Monde » donnent dans de pareilles histoires. Mac Arthur a offert, sans y croire bien entendu, de se rencontrer avec le chef de l’armée chinoise pour étudier les moyens militaires d’arrêter la lutte. Les soldats américains supportent mal la guerre de Corée, et seraient reconnaissants à leur chef de pouvoir la terminer. Il a souligné discrètement que s’il était autorisé à pulvériser le réduit mandchourien où s’abritent les Chinois, le potentiel militaire de ceux-ci s’effondrerait. Or les soldats de Mac Arthur comprennent mal qu’on n’emploie pas tous les moyens pour épargner leur vie et qu’on laisse l’ennemi se refaire tranquillement derrière le Yalu.

En fait, ce que dit Mac Arthur, c’est ce que Truman ne peut pas dire parce que, l’un s’adresse à ses soldats et à cette partie de l’opinion, vétérans et républicains qui veulent qu’on frappe fort, tandis que l’autre a affaire aux politiques, aux pacifistes, à l’O.N.U. et surtout à l’Angleterre. D’où la nécessité de deux langages, de deux politiques menées simultanément et entre lesquelles, selon les circonstances, on choisira. Truman ne désavouera pas Mac Arthur (il lui eut été facile de le faire après la retraite du 25 novembre) et Mac Arthur ne prendra pas de mesures sans ordre. Le pseudo conflit répond à une nécessité.

 

Autres Moyens

La diplomatie américaine continue d’ailleurs à tourner les difficultés. On a ajourné sine die le réarmement de l’Allemagne mais on constitue en Europe une légion étrangère des Etats-Unis. Admirons ce revirement. Que n’avons-nous entendu jusqu’à ces dernières années contre notre légion et quels obstacles n’a-t-on pas mis à Washington à son recrutement ! On tourne aussi l’obstacle espagnol. On fera un pacte régional entre les Etats-Unis, le Portugal et l’Espagne en sorte que la France et l’Angleterre ne seront pas mêlées juridiquement à ce compromis « politiquement immoral » ! On en ferait autant pour la Grèce et la Turquie afin d’éviter, au cas où un conflit naîtrait de ce côté, que les Européens ne doivent se faire tuer pour ce nouveau « Dantzig ».

 

La Rivalité Anglo-Américaine en Asie

Le choix des Etats-Unis de la France comme principal partenaire vient aussi du conflit d’intérêts entre Américains et Anglais en Asie. Les Etats-Unis ont pratiquement rompu leurs liens avec la Chine de Mao Tsé Tung et en mettant l’embargo sur les marchandises dirigées vers Hong Kong ont porté aux intérêts anglais un coup dur. Hong Kong jouait un rôle essentiel dans le ravitaillement de ce pays. La Chine peu à peu est obligée de renverser tous ses courants commerciaux. Ils se fondent sur le troc avec le bloc soviétique et les pas économiquement libres d’Asie, l’Inde, le Siam et le Pakistan. Les Etats-Unis ont renoncé du jour au lendemain aux produits chinois dont le précieux tungstène ; le Japon et l’Angleterre voient ce gros client se détourner d’eux.

L’Angleterre se défend, le Japon obéit. L’Angleterre veut, en Asie comme en Europe, un équilibre de forces comme elle l’a toujours favorisé et dont elle a si habilement profité dans le passé.

 

En Perse

Dans un monde coupé en deux, plus de place pour ces fructueuses intrigues. C’est ce qui se passe actuellement en Perse. L’Angleterre seule n’est plus assez forte pour défendre ses intérêts asiatiques et sa principale source de pétrole. L’Iran est en passe de lui échapper, à moins que les Américains n’y mettent ordre.

Il se joue là une partie compliquée, passionnante, qu’il faudrait des pages pour décrire. En attendant, les Travaillistes anglais sont obligés de contester aux Persans le droit de nationaliser leurs richesses naturelles, ce qui est assez comique.

 

                                                                                  CRITON