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Le Courrier d’Aix – 1951-04-07 – La Vie Internationale.
La Contre-Révolution Démocratique
Tandis qu’au Palais Rose se déroule le Marathon diplomatique mené par Gromyko, nous ouvrons semble-t-il avec le voyage Auriol aux Etats-Unis, un nouveau paragraphe de l’histoire caractérisé sous deux aspects ; l’un politique, le début de l’Union européenne avec la signature du plan Schuman et le voyage à Paris du chancelier Adenauer ; l’alliance franco-américaine scellée à Washington ; enfin l’éloignement de la Grande-Bretagne de la politique continentale. L’autre aspect idéologique : le déclin de plus en plus rapide du communisme stalinien, l’apparition très modeste, mais significative des communistes dissidents en Italie et en Allemagne, enfin, la manifestation soudaine d’un mouvement de contre-révolution démocratique assez analogue à ce que fut la contre-réforme au XVII° et qui est directement liée au succès spectaculaire du réarmement américain dont l’ampleur ne met en cause, dans le pays, ni le bien-être individuel ni le progrès social, ni même le budget fédéral : le régime de la libre entreprise qui succède au capitalisme classique semble en train de résoudre le dilemme des canons et aussi du beurre.
De l’autre côté, on voit la misère et la disette des états du bloc stalinien, l’inflation et le désordre économique en France ou l’austérité toujours croissante en Angleterre, pays également socialisés. Ces faits ne sont pas nouveaux. L’impuissance de l’étatisme est évidente depuis un demi-siècle, mais pour la première fois un mouvement d’opinion témoigne d’une prise de conscience du fait. Ne lisions-nous pas – et dans un journal financier encore – un député socialiste français faire l’éloge du rôle des banques privées ! Sauf cataclysme toujours possible, ces tendances se produiront par le renversement des positions politiques dans les pays à direction socialiste, au cours des prochaines élections en France et en Angleterre.
La Force et les Idées
Ce fait d’importance suggère des remarques intéressantes qui touchent à la philosophie de l’histoire. Dans quelle mesure les mouvements idéologiques sont-ils commandés par les forces militaires et politiques qui les soutiennent. Il est certain que le succès des Américains en Corée et l’effort militaire et économique à l’intérieur ont eu une influence prépondérante sur la chute de prestige du stalinisme, mais d’autre part sans la disette en Hongrie, sans les camps de concentration en U.R.S.S. et l’épuration à Prague, cette force persuasive n’aurait pas trouvé à s’appliquer. Par contre, sans l’exemple américain, le Français moyen, même convaincu que l’Etat-patron faisait faillite ne songerait pas à le liquider, et l’Anglais moyen, las de l’austérité, qu’il est grand temps de manger du bœuf et de liquider M. Attlee. Les idéologies et les courants d’idées préexistent à la force, mais la manifestation de cette force par une sorte de contagion dynamique leur donne une capacité explosive et en déclenche l’action.
L’Accord Franco-Américain
Le voyage de M. Auriol et les conversations Acheson-Schuman, révèlent peu à peu l’étendue d’un accord dont l’importance est égale au protocole franco-russe de 1896 et à l’entente cordiale. On n’a pas assez remarqué que M. Auriol s’était adressé au Congrès des 21 nations américaines ; le but de cette manifestation était d’établir un parallèle entre la fusion économique que la France et les Etats-Unis préparent en Europe, la constitution d’un grand marché européen, l’abolition progressive des barrières douanières et, corrélativement, la fin des antagonismes politiques avec le but que les Etats-Unis se proposent en Amérique, qui est exactement le même : un bloc économique continental où les échanges seraient libres et les ressources mises en commun.
Là aussi, les résistances sont violentes ou sourdes. D’un côté l’Argentine qui trouve dans le nationalisme anti-yankee un dérivatif à ses déboires économiques ; derrière avec plus de retenue, le Chili et le Mexique. Dans le camp des Etats-Unis, l’Uruguay et le Paraguay et avec quelques réserves, le Brésil, la Colombie, la Bolivie et le Pérou.
La France et l’Allemagne
L’entente franco-américaine paraît complétée sur la question allemande. La France a accordé à l’Allemagne tous les apaisements demandés par Adenauer et surtout par la grosse industrie allemande pour adhérer au plan Schuman : la décartellisation ne sera pas poursuivie. Reste la question sarroise dont on prévoit la solution prochaine qui renforcerait la position de Bonn : en contrepartie, la France a reçu satisfaction dans la question méditerranéenne ouverte depuis l’exclusion de notre pays des conversations de Malte.
La nomination de l’amiral Lemonnier comme adjoint d’Eisenhower marquera la présence française dans l’organisation de toute la stratégie navale. Enfin, l’aide Marshall a été officiellement promise par le président Truman après 1952, époque où elle devait cesser. Reste la question espagnole et le rôle de la France en Orient que le temps est chargé de faire mûrir. L’étendue des accords a motivé le voyage de M. Phalien ( ?), premier belge à Washington, la Belgique étant associée de près à la politique française.
En Angleterre
En Angleterre, M. Morrison a pris ses nouvelles fonctions. Il a commencé par un discours de bon socialiste qui promet à ses électeurs la lune, c’est-à-dire une détente internationale dans les trois mois ; cela sans doute pour pallier le désastreux effet sur l’opinion du rapport économique officiel qui annonce un nouveau cran à l’austérité pour 1951, tandis qu’aux Etats-Unis, M. Wilson prévoit que l’incidence du réarmement sur l’économie civile sera nul en 53 et que M. Snyder renonce à une seconde tranche d’impôts, les recettes du Trésor ayant été de 6 milliards de dollars supérieurs aux prévisions.
En réalité, les Travaillistes anglais sentent la partie perdue, et en patriotes comprennent que si l’Angleterre veut reprendre sa place dans le monde, il n’est que temps de renoncer. L’échec en politique extérieure est fortement ressenti ; l’unité européenne qui se fait sans l’Angleterre, le retour de la France malgré son anarchie apparente à la direction de ce mouvement, les événements de Perse. On commence à voir toutes les erreurs de Bevin. Ce n’est pas Morrison qui les effacera.
CRITON