Criton – 1951-02-10 – Métamorphose

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Le Courrier d’Aix – 1951-02-10 – La Vie Internationale.

 

Métamorphose

 

On peut se demander à la lecture des journaux, si l’on se rend compte, en France, des transformations qui se sont effectuées en quelques jours, dans l’ordre politique, diplomatique et militaire. On voit mettre sur le même plan des faits d’importance primordiale pour l’avenir de la nation et de mesquines discussions d’intérêt électoral, d’allocations ou de salaires. Il est vrai que cela n’est, hélas, pas nouveau.

 

Changements

Quels sont ces événements ? Du rapport et des discours du général Eisenhower dont l’autorité sur l’opinion américaine est sans réplique, il ressort que les Etats-Unis ont pris la décision de défendre l’Europe, parce que l’Europe leur paraît défendable, et cela sans l’appui des divisions allemandes. On sait que jusqu’ici, la question restait en suspens.

Le Pentagone hésitait à envoyer en Europe des forces américaines ; on confrontait les possibilités : arrêt sur l’Elbe, sur le Rhin, ou sur la Manche et les Pyrénées. Pour défendre l’Europe, les Etats-Unis avaient besoin d’un allié sûr. Ils avaient le choix entre trois.

L’Allemagne, qui l’été dernier, paraissait en faveur. L’Angleterre et l’Espagne, si on renonçait à la ligne du Rhin ; enfin la France que l’on tenait jusqu’ici pour incertaine. Eisenhower a décidé. On fera confiance à la France. Du même coup, le réarmement de l’Allemagne est ajourné sine die, ce qui pourrait, s’il y avait une chance d’aboutir à un accord, enlever aux Soviets leur principal argument.

Cette solution a l’avantage de refaire, à la fois, l’union en France, en Allemagne et entre Alliés. Plus de querelles ici sur la résurrection de la Wehrmacht, de campagnes neutralistes, là-bas, contre Adenauer, plus de discussions irritantes sur la nature et l’effectif des contingents allemands. Acheson, en donnant son appui officiel au projet d’armée européenne avancé par la France et auquel souscrit le gouvernement de Bonn, met d’accord tout le monde. Le succès des troupes amalgamées en Corée a contribué à changer l’opinion de l’Etat-Major américain sur ce point. Une armée européenne peut avoir une valeur supérieure aux armées nationales juxtaposées, difficiles à coordonner.

Par ailleurs, la priorité est donnée à la reconstitution de l’armée française. Un revirement s’est produit dans l’esprit des Américains en faveur de notre potentiel militaire, à la suite des exploits de notre bataillon en Corée et des brillantes opérations conduites en Indochine que les observateurs, sur place ont pu juger. Ces faits d’armes ont remporté une véritable admiration. Tandis que des conflits assez pénibles s’étaient élevés entre commandements de troupes américaines et britanniques en Corée, dans la retraite de fin novembre, une poignée de Français avait rétabli la situation.

Mais ce qui est plus important encore, c’est que l’Etat-Major américain, à la suite de l’expérience coréenne et du développement extrêmement rapide du réarmement, estime qu’il est possible, dès maintenant, de faire face à une agression d’où qu’elle vienne et de tenir tête dans l’avenir proche à un assaut soviétique en Allemagne.

 

La Situation Militaire en Extrême-Orient

Quelles sont les raisons de cet optimisme ? C’est d’abord la position de plus en plus difficile des armées Chinoises et Nord-Coréennes. Après le rush initial, ces forces ont perdu toute initiative. Ecrasées par un déluge de feu, leurs communications précaires, leur ravitaillement insuffisant, les rigueurs du froid, la sous-alimentation, l’absence quasi-totale de formations sanitaires, le typhus enfin, ont contribué à d’énormes pertes. Au lieu d’user, comme le croyaient les Sino-Soviétiques, les forces de l’O.N.U., c’est l’armée de Mao Tsé Tung et de Kir-II-Sen qui fond. Mao Tsé Tung serait à Moscou pour discuter de la situation, et le bruit court que les Russes à qui l’entretien de ces 500.000 hommes coûte cher en matériel seraient contraints de cesser les frais.

En tous cas, l’échec de la guerre de Corée, un moment problématique est complet pour les assaillants. Le temps travaille manifestement contre eux. Dans ces conditions, une offensive Chinoise en Indochine qui semblait proche devient problématique, et les Etats-Unis de leur côté, rassurés sur la campagne de Corée ont promis un appui complet à notre corps expéditionnaire, si besoin est. Du même coup, la situation morale s’est transformée en Indochine. Bao Daï et ses ministres, voyant la fortune changer de camp, célèbrent l’amitié franco-vietnamienne. Le prestige d’Ho Chi Minh qui reposait sur la crainte, se dissipe.

En Extrême-Orient, on a vite senti quel est le plus fort. Jusqu’à Tchang-Kaï-Chek et ses 500.000 soldats à Formose qui demandent l’autorisation et les moyens de débarquer en Chine, ce qui est peu probable pour l’instant, mais qui peut le devenir si, comme on le dit, le prestige de Mao Tsé Tung à son tour pâlit.

 

Effets en Europe

Ce sursaut de confiance qui secoue le monde libre a naturellement de profonds effets dans les peuples asservis. En Tchécoslovaquie, le point le plus vulnérable, on assiste à un véritable effondrement du stalinisme. Clementis est en fuite, Gottwald en résidence surveillée, l’épuration sous la conduite du russe Zorine emporte des milliers de têtes ; la vie économique, déjà précaire, s’en ressent. Tito enfin reçoit des vivres et des armes et semble prêt à s’entendre avec la Grèce et la Turquie pour faire front efficacement à une attaque hungaro-bulgare. Le panorama de la résistance européenne a changé.

 

Réactions à Londres

Il n’y a qu’à Londres et à Amsterdam que l’on fait grise mine. Les Hollandais se jugent sacrifiés en Indonésie et boudent. Les Anglais qui ont compris tout de suite la portée du choix qu’Eisenhower avait fait en prenant la France comme principal partenaire en Europe, ont eu d’abord un sursaut de mauvaise humeur, aussitôt réprimé d’ailleurs. Mais ce n’est qu’apparence. L’opinion britannique encaisse, mais se souviendra, et il est probable que le cabinet Attlee ne survivra pas longtemps à un échec diplomatique d’aussi grande portée. La fin du règne travailliste est proche.

La France reprenant la direction de l’Europe comme fondé de pouvoir américain, l’Angleterre n’aura plus à se mêler des affaires du Continent. Le Plan Schuman va être signé ; l’armée européenne décidée ; l’union douanière occidentale ébauchée, sans que l’Angleterre intervienne. Ajoutez à cela l’humiliation de voir des cargos sous pavillon des Etats-Unis débarquer du charbon américain à Cardiff, vous comprendrez que l’on n’a plus beaucoup d’illusions à Downing Street sur le résultat d’une prochaine consultation électorale.

 

Perspectives

On doit beaucoup, croyons-nous, à l’amitié du général Eisenhower et du général Juin. On ne peut négliger en histoire les petites causes. La collaboration intime des deux hommes en Afrique du Nord, et par contre, les nombreuses frictions entre le Commandant en chef et Montgomery pendant la campagne de France, ont joué leur rôle et aussi l’aversion du général américain pour la mentalité et les méthodes des militaires allemands.

Si toutes ces résolutions se concrétisent et que l’unité française se refait, l’humiliation de 1940, qui est la cause essentielle de l’indifférence actuelle au destin national sera peu à peu effacée. Une mission nouvelle qui certes, comporte des servitudes, est confiée à la France. Elle est fonction de la transformation du monde depuis 30 ans et proportionnée à la puissance évidemment réduite que nous représentons. Elle n’est toutefois pas indigne de notre passé et ouvre un champ d’activité intéressant ; aux Français de le bien comprendre.

 

                                                                                  CRITON