Criton – 1951-02-03 – Alliance Franco-Américaine

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Le Courrier d’Aix – 1951-02-03 – La Vie Internationale.

 

Alliance Franco-Américaine

 

Il y a tant de rencontres d’hommes d’Etat, que le voyage de M. Pleven à Washington a l’air d’une de ces courtoisies coutumières. Au contraire, nous pensons qu’il marque le début d’une orientation nouvelle de la politique française. Au moment où les intérêts anglais et américains se heurtent en Asie, la France et les Etats-Unis découvrent enfin que les leurs coïncident. Expliquons-nous.

 

Historique

Notre diplomatie depuis plus d’un demi-siècle a cherché deux appuis contre la menace allemande.

La Russie d’abord, l’Angleterre ensuite. Ces alliances ne nous ont apporté que des déconvenues. La Russie, après avoir précipité la guerre par ses intrigues balkaniques, s’est effondrée en 1917. En 1939, elle a donné à Hitler les moyens de nous écraser. Brest-Litovsk et le pacte Staline Ribbentrop, voilà l’alliance Russe.

L’Angleterre, perpétuelle hésitante, a permis la guerre de 1914 en n’avertissant pas Guillaume II de son intention de résister par les armes à l’invasion de la Belgique. En 1936, elle a empêché la France d’interdire à Hitler de réoccuper la Rhénanie et de provoquer ainsi sa chute. Sans cesse, entre les deux guerres, elle s’est opposée aux mesures énergiques. Cette politique a conduit à Munich.

Depuis 1945, les relations Franco-anglaises ont été de conflit en conflit. Nous avons été chassés de Syrie et du Liban. Depuis, le plan Schuman, l’unification de l’Europe et l’armée européenne n’ont trouvé à Londres que des obstacles. Militairement enfin, les Anglais n’ont trouvé de force que pour se défendre eux-mêmes. Dunkerque et Damas, voilà les symboles de l’alliance britannique.

Aujourd’hui encore M. Attlee reprend cette attitude équivoque dans la lutte contre l’impérialisme Chinois. Il manœuvre pour sauvegarder Hong-Kong et sa fructueuse contrebande, et pour maintenir l’Inde de Nehru dans l’orbite anglaise. Les Etats-Unis semblent cette fois-ci avoir été très affectés par cette semi-dérobade. Des vétérans Américains ont envoyé à M. Attlee un parapluie symbolique pour l’accompagner dans son éventuel voyage à Pékin.

 

France-Amérique

Pour la première fois, au contraire, depuis un demi-siècle, une puissance est enfin en train de se constituer – car elle n’existait pas jusqu’ici – qui veut sans équivoque se protéger elle-même et protéger le monde libre d’une nouvelle invasion. Ce n’est pas affaire de sentiment – la politique n’a pas à en connaître – mais une question de résolution et de force. Nous savons que si nous obtenons des Etats-Unis la garantie d’une assistance mutuelle et complète en Europe et en Asie, cela ne se terminera pas par un Dunkerque ou un Mers-el-Kebir, mais par un écrasement total de l’adversaire ou ce qui vaudrait mieux et est parfaitement possible – encore – par une prudente retraite que la menace d’une destruction complète lui aura conseillé.

C’est cette assurance que M. Pleven est allé chercher à Washington. Il ne l’obtiendra pas complètement et du premier coup, mais il peut en préparer les voies. Les Etats-Unis ont besoin de la France pour tenir la Russie en respect et pour faire échec au communisme chinois. Le gouvernement Pleven veut demander à Washington les moyens matériels de reconstituer une force française ; le principal obstacle au concours américain est l’existence d’une cinquième colonne. En France comme en Italie elle commence à vaciller. Si notre sécurité intérieure était assurée, les Etats-Unis enverraient en Allemagne une armée suffisante avec l’aide de contingents allemands pour intimider les Soviets.

 

Inquiétudes Soviétiques

Les Russes l’ont compris ; tactique ou non, il est manifeste ce que les Soviets cherchent à causer. Ils ont vu que la guerre de Corée quoi qu’il en put paraître, n’a pas tourné à leur avantage et qu’il n’y a pas grand chance de disloquer le bloc atlantique. Ils inclinent depuis quelques jours à un autre système : à Pékin d’abord. Il s’agit d’obtenir le départ des Américains de Corée par des négociations, puisque la force n’y peut rien, à moins de risquer la guerre totale.

Cette négociation qu’on semble souhaiter ne serait qu’un piège. Qu’en résulterait-il en effet ? Les Chinois et les Américains se retireraient de Corée. Une vague commission internationale composée en majorité d’asiatiques se substituerait aux armées. Kim II Sen aurait beau jeu pour réussir par des intrigues l’unification de la Corée qu’il n’a pu faire par la force, et les armées chinoises seraient libérées pour agir en d’autres directions.

Les Américains ont réussi à faire condamner la Chine comme agresseur par l’O.N.U. Mais Pékin ne se tiendra pas pour battu : Mao Tsé Tung cherchera à obliger les Etats-Unis à participer à une négociation où, à défaut de succès, il mettra la discorde parmi les Nations, et les Américains en posture difficile pour faire échouer ce plan. Les Etats-Unis ne peuvent s’appuyer que sur la France qui, en contrepartie, devra recevoir un appui complet en Indochine, ce qui semble assuré maintenant.

Côté Allemand, de même, les Russes ont de vastes projets. Ils poussent en avant Grotewohl pour éviter à tout prix le réarmement de l’Allemagne de l’Ouest. Grotewohl n’accepterait-il pas que les élections libres aient lieu en Allemagne Orientale, que toute l’Allemagne unifiée devienne un no man’s land et que Russes et Américains s’en retirent ? Piège terriblement dangereux. Les Russes savent que si les Américains se retiraient d’Allemagne, ils ne pourraient guère rester en Europe, en force tout au moins ; car on ne voit pas de troupes américaines cantonnées en France. Les armées russes derrière la ligne Oder-Neisse contrôleraient l’Europe sans avoir besoin de se mettre en marche, et l’Allemagne travaillée par le bolchévisme, sans véritable armature morale, serait une proie assurée.

Les Soviets cherchent par des moyens politiques à chasser les forces américaines d’Europe et d’Asie. On dit même qu’ils proposeraient à la France et à l’Italie un pacte de non-agression et de collaboration étroite si ces pays voulaient se laisser neutraliser.

Cette politique sera peut-être plus difficile à déjouer que l’autre, l’intimidation par la force. Elle trouvera des complaisances, sinon auprès de M. Attlee, mais à l’aile gauche de son parti. Elle en trouvera en Allemagne parmi des ennemis confessionnels et politiques d’Adenauer. Elle en trouvera en France dans les milieux anti-américains, neutralistes à la Sirius et intellectuels pacifistes. On devrait pourtant se convaincre à la lumière éclatante des faits que, s’il fut jamais une puissance que la force seule peut contenir, c’est la puissance stalinienne.

 

                                                                                            CRITON