Criton – 1951-01-27 – La Diplomatie devant les Faits

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Le Courrier d’Aix – 1951-01-27 – La Vie Internationale.

 

La Diplomatie devant les Faits

 

Le brusque changement d’attitude du gouvernement de Pékin met une fois de plus en évidence la liberté de manœuvre des diplomaties qui n’ont pas d’opinion publique à ménager, ni de comptes à rendre à un parlement. Pourquoi les Chinois proposent-ils un « cessez-le-feu » qu’ils dénonçaient, il y a peu de jours, comme une manœuvre américaine pour gagner le temps de renforcer leurs positions militaires en Corée ?

 

Les Causes du Revirement Chinois

On a su que Malenkov, le numéro 3 du Soviet Suprême et le maréchal Malinovski avaient fait, il y a quelques jours, un voyage éclair à Pékin. La diplomatie chinoise semble complètement gouvernée par Moscou.

Or, Moscou est naturellement inquiet de la solidarité de mieux en mieux resserrée entre les Alliés de l’Ouest tant dans l’ordre militaire qu’économique ; quant aux divergences qui n’apparaissent que trop dans leurs politiques, le Kremlin sait bien que ce sont là pures tactiques que le moindre danger dissiperait. Il fallait donc essayer de créer un conflit nouveau entre les Etats-Unis, qu’il s’agit d’isoler, et le reste du monde, toujours hésitant à l’action et préférant les compromis aux responsabilités.

Mais il est évident également que si les Chinois avaient eu les moyens de jeter les Américains à la mer en Corée, ils n’envisageraient pas un « cessez le feu ». Les offensives du général Lin Biao ont été très coûteuses en soldats d’élite dont les Chinois ne sont pas tellement pourvus et en matériel que les Russes sont obligés de fournir et de remplacer. Le moment est venu où il faut choisir entre piétiner sur des positions toujours vulnérables ou faire intervenir l’armée rouge avec son aviation. Ce que le Kremlin n’entend pas faire.

 

La Réponse des Etats-Unis

Voilà donc l’O.N.U. à nouveau divisée. Il s’agissait de proclamer Pékin agresseur en Corée ; on cherche à gagner du temps, à engager des pourparlers bien qu’on n’ait guère d’illusion sur les intentions pacifiques des Sino-Russes, mais il est de règle que, chaque fois que les dictateurs s’adoucissent, on soit prêt à leur céder pour obtenir un répit.

C’est ce que l’opinion américaine n’entend pas accepter. Les réactions du Congrès des Etats-Unis, toujours excessives, ont été très catégoriques là-dessus. Les propositions de Pékin paraissent avoir confirmé en Amérique l’opinion que la manière forte est la bonne voie et que les risques en sont moins sérieux qu’on ne pensait. Il est donc probable que, pressé par l’opinion, Acheson, même s’il était enclin à temporiser, va pousser l’O.N.U. à condamner Pékin et à défaut d’acquiescement, faire cavalier seul.

A Washington, on est persuadé qu’une attitude énergique emportera les hésitations des autres nations. L’expédition de Corée n’effraie plus le Pentagone. La position est tenable, les pertes modérées et surtout, on y fait l’expérience des armes nouvelles et des conditions de la guerre qui évoluent si vite. Un cessez-le-feu est moins nécessaire pour les Etats-Unis que pour Pékin.

 

Conséquences

Cependant, une attitude intransigeante de la part des Etats-Unis aurait sur leur prestige moral une influence défavorable et la propagande soviétique trouverait là un argument de choix. La faute en revient aux Américains eux-mêmes ; pour obtenir que leurs alliés, plus exposés qu’eux aux coups de l’ennemi, fassent bloc en toutes circonstances, il eut fallu d’abord qu’ils soient plus forts – ce qu’ils ne tarderont pas à être – mais surtout qu’ils affirment sans ambiguïté une « global strategy » ; où que le péril menace, ils s’engageraient à y faire face avec toutes leurs ressources. Si, par exemple, la Chine attaque l’Indochine, la Birmanie ou la Malaisie, ils y enverront hommes et matériel.

A défaut d’un tel engagement en Europe aussi bien qu’ailleurs, il est naturel que les partenaires des Etats-Unis cherchent à éviter de provoquer les coups dont ils pourraient avoir à supporter tout le poids.

 

La Conférence des Quatre

La même histoire se répète avec la Conférence à Quatre sur l’Allemagne. Moscou a envoyé deux notes coup sur coup à la France et à l’Angleterre, les accusant de violer les pactes d’alliance et d’amitié signés après la victoire. Moscou ne veut à aucun prix d’une armée allemande de l’Ouest, et sent bien que Paris et même Londres, sans compter Bonn, voudraient bien qu’on leur fournisse un prétexte pour y renoncer.

Si les Etats-Unis promettaient d’envoyer 10 divisions devant l’Elbe avant l’été, on mettrait peut-être moins d’empressement à causer avec Moscou. Disons pour conclure qu’il ne faut pas prendre ces divergences trop au sérieux. La diplomatie a ses exigences et ses méthodes. Elle est l’art des compromis entre les nécessités et les susceptibilités des opinions et celles des hommes d’Etat. La diplomatie est une partie d’échecs qui parait parfois décider de la vie des peuples, mais qui en réalité, de nos jours du moins, n’est qu’un jeu en surface qui tantôt épouse et tantôt dissimule les données réelles des situations. Quant au fond des choses, elle n’y changera rien : le réarmement est en marche vers l’équilibre des forces, le bloc des démocraties, quoiqu’il arrive, demeurera intact parce qu’il n’y a pas d’alternative.

 

Petit Conflit Franco-Anglais

Pour distraire nos lecteurs de ces graves sujets, contons une amusante polémique Franco-Anglaise : ces jours-ci, l’agence Reuter en personne a accusé la Banque de France de se livrer à une un peu trop fructueuse opération. On sait que la Federal Reserve Bank des Etats-Unis a fixé le prix de l’or à 35 dollars l’once, prix arbitraire auquel cependant elle en cède aux instituts d’émission qui lui donnent des dollars en échange. Depuis un an, le trésor de Fort Knox a été ainsi soulagé de quelques 2 milliards de dollars. Comme il y a à Paris un marché libre de l’or qui absorbe l’once autour de 44 dollars, notre institut national avec les dollars cédés par les touristes et les dollars-crédit qu’il soustrait aux exportateurs au cours arbitraire de 350 francs, achète à Washington de l’or à 35 dollars qu’il revend à Paris 44, en échange de Francs qu’il repasse aux touristes et aux exportateurs en compensation de leurs dollars et ainsi de suite. Heureusement qu’un particulier n’a pas les moyens de s’exercer à cette opération, car il aurait bien vite des ennuis.

Mais ce qui fâche les Anglais, c’est que l’institut français fait une concurrence déloyale aux producteurs d’or du Transvaal à capitaux britanniques qui, eux aussi, profitent de la prime de l’or pour arrondir leur bénéfices, et l’on s’indigne à Londres que les Américains ferment l’œil à cette petite combinaison. Et l’on dira que les Français n’ont pas la cote d’amour au-delà de l’Atlantique !

 

                                                                                  CRITON