Criton – 1951-06-23 – Nouvelle Etape

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Le Courrier d’Aix – 1951-06-23 – La Vie Internationale.

 

Nouvelle Etape

 

L’activité diplomatique a été comme suspendue par l’attente du résultat des élections françaises ; celles-ci ont confirmé exactement les prévisions, et la politique internationale n’en sera pas modifiée. A plus ou moins longue échéance cependant, l’influence d’un nationalisme plus intransigeant se fera sentir. D’ici là, le dispositif militaire du pacte atlantique sera mis en place. L’activité de ce côté ne s’est pas ralentie. Cette machine compliquée répartie entre commandants de nations diverses composée d’organismes politiques, économiques et militaires de trois armes différentes, ordonnées selon une échelle subtile de hiérarchies pour accorder les susceptibilités, paraît devoir fonctionner comme une grande affaire américaine déployée tout autour du monde soviétique.

Cet encerclement dont les Russes font des affiches, ils ont tout fait pour le provoquer. L’état de tension entretenu tant par le petit blocus de Berlin que par les dérobades de Gromyko au Palais Rose, facilite la soudure des forces occidentales. Que les Russes veuillent ou non la guerre, il semble que leur intérêt aurait été plutôt de se montrer conciliants.

En tous cas, nous voici engagés dans les semaines décisives pour la paix du monde : si aucun événement grave ne s’est passé d’ici l’automne, le monde libre aura acquis de telles forces qu’une attaque délibérée paraît invraisemblable. Rien d’ailleurs ne fait craindre un été orageux, sinon l’affaire des pétroles persans.

 

En Iran

Nous avons toujours pensé que le conflit de « l’Iranian Oil Company » finirait par un accord. On en est aujourd’hui plus loin que jamais, mais ce n’est pas une raison de désespérer.

Si l’Angleterre et l’Iran étaient seuls en cause, l’Angleterre affaiblie, démoralisée, qui recule depuis la guerre devant la plupart de ses tâches en Orient, ne pourrait résister au coup de force de Téhéran. Mais la question des pétroles persans est internationale, et par conséquent en dernier ressort intéresse les Etats-Unis. Ceux-ci laissent faire pour le moment mais ne pourraient consentir à la perte, même momentanée, des ressources en carburant de la Perse. Les répercussions seraient de nature à obliger tous les pays, y compris les Etats-Unis, à rationner l’essence.

La bataille sera dure et longue car les Iraniens spéculent sur la peur d’une intervention russe que les Alliés occidentaux voudraient éviter cette année. C’est pourquoi Téhéran cherche à réussir son fait accompli avant l’automne.

 

L’Attitude Américaine

Les Américains sont dans une position difficile. Ils ne peuvent intervenir directement, car ce serait contredire la politique suivie jusqu’ici à l’égard des peuples d’Asie qui eut pour but de les aider à recouvrer et à exercer leur souveraineté et traiter différemment la Perse et l’Indonésie par exemple. On doit bien se rendre compte à Washington que cette politique est une faute et que si elle est irréprochable en principe, elle est en fait au moins prématurée. Elle ne serait possible que si les peuples de couleur étaient plus évolués, et si d’autre part les Soviets ne guettaient pas les occasions de désordre.

Dans un monde où, comme reconnaît ces jours-ci Lippmann, le point crucial est un rapport de forces militaires, on ne peut donner aux forces morales le libre jeu que l’on souhaiterait. De plus, l’évolution des consciences est tellement plus lente que le progrès matériel, que les puissances dirigeantes se doivent d’exercer leur fermeté. Il est bon que les Etats-Unis auxquels les faits en Asie ont déjà donné quelques leçons se voient en Perse obligés bientôt d’accorder leur politique aux nécessités du bien commun.

 

En Angleterre

En Angleterre, l’affaire des pétroles iraniens a achevé de démoraliser l’opinion. L’autorité de M. Morrison paraît bien faible. Le travaillisme se cramponne au pouvoir et ne réussira qu’à rendre une future défaite plus lourde. La lenteur, aussi, des évolutions anglaises a toujours fait que le mal est irréparable quand ils songent à y parer. Ils ne réagissent qu’une fois frappés. C’est ainsi que sans le vouloir, ils ont laissé venir les deux grandes guerres. Quand Churchill reviendra au pouvoir, y aura-t-il encore moyen de redresser la situation ?

 

En Hongrie

C’est, en ce moment, vers la Hongrie que se tournent les regards d’une humanité angoissée. Non seulement un nouveau procès Mindszenty commence qui va condamner à une mort lente, après les drogues et les tortures d’usage, un certain nombre de prêtres et de prélats, mais une déportation massive et brutale de citoyens inoffensifs a fait déjà à Budapest dix mille victimes. La terreur règne dans la ville où les suicides se multiplient. Les camps de concentration et de travail forcé se remplissent encore une fois. D’anciens militants communistes, devenus suspects, s’y rencontrent avec d’anciens bourgeois.

Il faudrait que les 5 millions de Français qui ont voté communiste dimanche dernier puissent prendre connaissance de ces documents affreux qui passent en horreur tout ce que les nazis ont inventé. Il faudrait qu’ils lisent le reportage si vivant et si objectif que Vittorio Rossi publie dans le « Corriere de Milan ». On peut parcourir les pays derrière le rideau de fer sans entendre rire. La méfiance et l’accablement partout ; partout aussi la misère, l’obscurité, l’insolente inégalité des classes, l’arrogance et la vanité des militaires. Pays momifiés dans la torpeur et l’esclavage. Cela s’est beaucoup accentué depuis un an ; on ne voit pas bien comment dans ces conditions Moscou tenterait la conquête du monde. Il est bien évident au contraire, que de façon ou d’autre, une immense révolte étouffera le régime.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1951-06-09 – Optimisme

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Le Courrier d’Aix – 1951-06-09 – La Vie Internationale.

 

Optimisme

 

La guerre froide et la menace d’agression soviétique d’un côté, de l’autre le réarmement américain avec l’état d’urgence nationale, le va-et-vient des militaires, les discours, la controverse Mac Arthur, les manœuvres hebdomadaires sur mer, sur terre et dans les airs, ont créé un état de dépression mentale qui sert magnifiquement le bolchévisme.

C’est d’ailleurs dans le domaine psychologique qu’il a le mieux réussi et ses adversaires l’y ont bien aidé. Comme toutes les psychoses individuelles ou collectives, celle-là est injustifiée en raison. Malheureusement la raison n’y peut pas grand-chose.

 

Mise au Point

Le curieux, c’est que la peur de la guerre, disons pour préciser d’une guerre déclenchée par les Soviets comportant une invasion immédiate de l’Occident européen et de l’Asie du Sud-Est, a commencé à partir du moment où elle est devenue improbable ; de 1946 à 1950, l’Europe occidentale a été comme une vitrine de bijouterie séparée du cambrioleur par la glace. Un coup de poing suffisait. A ce moment-là, on n’y croyait point. Si les Soviets ont hésité devant une entreprise facile, c’est qu’ils savaient qu’avec le temps, ils subiraient le sort d’Hitler. Cependant même dans ce cas ils pouvaient espérer une victoire morale, car le monde libre n’aurait pas survécu dans l’état où il était à une nouvelle secousse.

Tout a changé depuis, et ce qui était risqué alors, serait aujourd’hui fatal. Avec la guerre de Corée, les Etats-Unis ont déjà un an d’expérience militaire et un potentiel triple. Même compte-tenu des aléas et des retards, la puissance du monde libre va croître à un rythme que les moyens de l’industrie soviétique ne pourront pas suivre. Ce qui ne veut pas dire qu’un conflit n’éclatera point. Mais à ce moment, la destruction du monde occidental ne sera plus possible.

 

En U.R.S.S.

D’ailleurs, bien des choses ont changé en U.R.S.S. Le parti de la guerre semble avoir disparu. Le parti des compromis économiques et politiques aussi. La ligne qui l’emporte c’est celle de l’autarcie et du collectivisme à outrance, le rideau de fer plus hermétique, la séparation morale des deux mondes plus absolue. Devant une hostilité et un scepticisme croissant du public soviétique, un raidissement doctrinal plus brutal. Notons que le personnel politique de l’U.R.S.S. n’évolue pas. Ce sont toujours à la tête les mêmes révolutionnaires du début, fermés à l’Occident, qui jouent emmurés leur même partie d’échecs, imbus d’un marxisme désuet et purement doctrinal.

 

Pessimisme

Un autre aspect de la psychose européenne, c’est une sorte de mauvaise conscience, comme si le communisme représentait le progrès et la liberté, la réaction et un sentiment de pessimisme diffus, comme si tout allait mal de ce côté, que l’on n’y commettait que des erreurs et qu’il faille, tôt ou tard, se déclarer vaincus.

Sentiment qui est tout à rebours du témoignage des faits. Il suffirait de vivre une semaine en Hongrie, en Tchécoslovaquie, en Roumanie, ou en U.R.S.S., d’essayer à l’aide de témoignages historiques de se reporter à la vie de 1914 dans ces divers pays et dans le nôtre, de comparer : on verrait où est le progrès et où est la régression. Sans parler des pays vraiment libres économiquement, les Etats-Unis, ou plus encore le Maroc ou le Brésil. Mettons en parallèle une seconde, Prague ou Budapest 1951, avec Casablanca ou Sao Paulo. Il n’y aurait pas besoin de statistiques pour montrer où la vie circule, se développe et comment, où la richesse et le bien-être se créent. Malheureusement, il n’y a pas l’évidence qui vaille contre des préjugés et la neurasthénie.

 

Mécontentement

Autre aspect non moins curieux de ce déséquilibre et de ce mécontentement systématique. La guerre de Corée surgit, les prix montent, les matières premières accaparées se font rares, on crie à l’inflation. Inflation dont d’ailleurs on profite largement : activité accrue, hauts salaires, disparition du chômage, bénéfices élevés. Depuis quelques semaines, la marée se renverse ; certains prix de matières s’effondrent, les stocks sortent, le spectre de la pénurie qui devait arrêter les usines, mettre les ouvriers en chômage, tandis que les prix s’élèveraient toujours, disparaît. Croyez-vous qu’on s’en réjouisse ? Point du tout. On voit des faillites, des mines fermées, que n’inventerait-on ?

Aux Etats-Unis où cette psychose sévit aussi, on souhaite la fin de la guerre de Corée, et dès qu’on parle de paix les affaires se ralentissent, on s’inquiète. Et si nous disions que la France est prospère, qu’on y vit bien et même trop bien, un peu en dessus de ses moyens, que la vie y est encore moins chère qu’ailleurs, que les gouvernements de ces dernières trois années ont su choisir entre beaucoup d’inconvénients les moins incommodes on dirait que nous faisons de la propagande électorale pour les sortants.

Bien sûr, d’immenses périls rôdent, qui d’ailleurs ne se réaliseront pas. C’en seront d’autres que nous n’avons pas prévus. Bien sûr, il y a des difficultés insurmontables, des problèmes dont on ne voit pas la solution, des dilemmes insolubles. Mais de tout cela, il y en aura toujours, comme il y en a toujours eu. C’est le propre de l’idéologie de promettre l’âge d’or ; peut-être à ce moment l’homme mesurerait-il vraiment la misère de sa condition, car il faudrait encore mourir.

De ces conclusions banales, tirons seulement deux conclusions : Aujourd’hui, si la sécurité du monde libre n’est pas encore assurée, une agression brusque paraît exclue, le redressement économique du monde libre est un succès qui sans être complet est splendide en comparaison des résultats obtenus en Russie et chez ses satellites, pour ne rien dire de la Chine où règnent la terreur et la misère. Qu’il y ait ou non une Conférence des Quatre, cela ne changera rien à ces faits essentiels.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1951-06-02 – Ombres et Clartés

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Le Courrier d’Aix – 1951-06-02 – La Vie Internationale.

 

Ombres et Clartés

 

On a prêté, sans trop y croire, une oreille complaisante aux bruits d’un armistice en Corée. Il se peut que la question ait été envisagée à Moscou. Mais tout compte fait, et malgré le dur échec militaire des Sino-Coréens, les Soviets préfèrent immobiliser des forces américaines à 10.000 kilomètres de leur base et laisser pourrir la guerre pour lasser l’opinion américaine.

Les Etats-Unis de leur côté auraient été embarrassés de négocier et préfèrent s’être déclarés prêts à un accord et à rejeter la responsabilité de prolonger l’effusion de sang sur les communistes ; d’autant que les Chinois libérés du fardeau coréen auraient été libres de s’employer ailleurs, ce qui eut compliqué la stratégie alliée.

 

Le Conflit des Pétroles

Du côté persan, par contre, l’optimisme qui était raisonnable, se fortifie ; le temps passe ; les esprits ne peuvent que s’apaiser et les conseils de Washington à Téhéran ont eu leur poids. Les Persans ont trop besoin de dollars pour en priver délibérément le trésor public. Une crise financière inéluctable plongerait le pays dans l’anarchie. Il n’en est pas très loin. Il faut évidemment compter avec les passions populaires attisées par le parti Tudeh affilié à Moscou, mais le Moyen-Orient n’est pas la contrée des grands drames nationaux. Des révoltes, des cris, quelques pillages et tout retombe au silence. Il est probable aussi que le Pakistan, jeune état mal équilibré, use de son influence pour prévenir un bouleversement qui l’attendrait.

De leur côté, les grands propriétaires et les hauts dignitaires de la Perse ne verraient pas volontiers se répandre dans le pays des bandes armées par les Soviets. Ils ont profité habilement de la crainte des Occidentaux de voir la Russie intervenir pour conclure avec les Anglais un marché avantageux. Washington n’y mettra pas obstacle, bien au contraire, et les Britanniques devront s’incliner.

Notons enfin, que les Soviets ont été très réservés jusqu’ici ; à peine commencent-ils à en parler à la radio. D’ailleurs, malgré les excès habituels de langage, la Russie, pour des motifs de politique intérieure, semble jouer la prudence. Ayant en Asie un champ d’agitation assez large, et faute de pouvoir affronter militairement les Etats-Unis, on a de plus en plus l’impression que les Soviets s’en tiendront à une politique de guerre froide, sans accord d’aucune sorte, toujours menaçante, mais sans plus. C’est exactement ce que demandent les Etats-Unis ; gagner du temps, fortifier leur armée, organiser et étendre leurs bases, tenir plus étroitement leurs alliés alarmés par la menace soviétique. Si paradoxal que cela semble, les deux adversaires font conjointement la politique qui les sert le mieux.

 

Les Elections en Italie

Les élections italiennes ont été conformes aux prévisions. La Démocratie chrétienne n’en sort pas affaiblie, et la politique de coalition pratiquée par De Gasperi a permis aux petits partis de s’affirmer sans toutefois être en mesure d’entrer en conflit avec le grand. La minorité socialo-communiste reste forte. Elle a encore une clientèle solide. Cela a obligé les électeurs bourgeois à sortir de leur apathie et de courir aux urnes. Souhaitons qu’il en soit de même en France.

Une participation de 85 à 95% pour des élections municipales est un gros succès pour le Gouvernement et une preuve de civisme des masses. A noter que le néo-fascisme comme le néo-nazisme en Allemagne ne représente qu’une minorité négligeable. Un extrémisme de droite est une constante des démocraties. Nous le savons bien.

 

La Querelle Sarroise

La Question sarroise, un moment calmée, a rebondi avec l’interdiction signifiée au parti démocrate pro-allemand par le président Hoffmann. Les ténors du socialisme allemand, Schumacher et Carlo Schmidt en ont profité pour attaquer l’impérialisme français et faire de la surenchère nationaliste. Adenauer cherche à mettre les circonstances à profit pour exercer un petit chantage sur les Franco-Américains en subordonnant la ratification du plan Schuman à une reconnaissance de la Sarre comme terre allemande.

Il faut dire impartialement que la politique française aurait gagné à être plus claire, puisque l’on pouvait s’accorder sur le rattachement économique de la Sarre à la France, on pouvait laisser les Sarrois libres de leurs autres relations. Il nous semble même qu’il serait plus habile de paraître se désintéresser des problèmes autres qu’économiques. Tôt ou tard, la Sarre se rattachera politiquement au Reich et tout soupçon de pression française pour l’en détourner pourrait bien avoir l’effet contraire. Il eut été préférable de ne pas renvoyer à un traité de paix qui n’est pas prochain, le règlement définitif de cette question et faire signer dans un accord formel par les Alliés et l’Allemagne, le rattachement économique de la Sarre à la France. Un jour tout pourrait se trouver remis en question et l’équilibre de l’Europe en être ébranlé.

La capacité allemande de redressement est en effet plus puissante encore qu’on ne l’imaginait. Pour la première fois en Avril, la balance commerciale de la République de Bonn présente un solde actif. Après le déficit alarmant des derniers mois de 1950, ce redressement est surprenant et en dit long sur les possibilités de la concurrence allemande sur les marchés extérieurs. Cette force ne doit pas échapper à tout contrôle, dans l’intérêt de l’Europe, dans l’intérêt des Allemands eux-mêmes. Car les rivalités économiques moins tragiques que les conflits militaires n’en sont pas moins susceptibles, surtout dans le monde de demain, d’aboutir à des formes de domination aussi menaçantes et aussi cruelles que celles de la force brute.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1951-05-26 – La Raison du plus Fort

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Le Courrier d’Aix – 1951-05-26 – La Vie Internationale.

 

La Raison du Plus Fort

 

La guerre de Corée toucherait-elle à sa faim, comme hier la guerre civile en Grèce et le blocus de Berlin ? Les Soviets jugeraient-ils inutile une lutte sans issue à moins de s’y engager à fond ?

Lorsqu’au 26 juin dernier, les Etats-Unis décidèrent de s’opposer à l’agression par les armes, nous avions eu l’impression, toute intuitive, que les joueurs d’échecs du Kremlin s’étaient aussitôt rendu compte qu’ils avaient avancé le mauvais pion. Aujourd’hui, les conséquences de leur geste doivent leur paraître définitivement malheureuses. Echec militaire, déception et irritation de leur allié Chinois, effort fantastique du réarmement américain, renforcement de la solidarité occidentale, perte de force et de prestige des partis communistes à l’intérieur des pays libres, sans compter d’autres inconvénients mineurs dont le moindre n’est pas d’avoir fourni à l’armée américaine un champ d’expérience et d’entrainement de grande valeur tactique. Quant au profit, il n’apparaît guère : le bloc atlantique n’est pas entamé, l’Indochine n’est pas conquise et l’opinion américaine n’est pas, comme la propagande l’assure, lasse du combat.

 

A Téhéran

Le conflit du pétrole en Perse, offre-t-il aux Soviets des chances de compensations ? L’affaire est grave, mais l’est-elle au point de finir tragiquement ?

En mettant les choses au mieux pour l’U.R.S.S., qu’elle puisse s’emparer des puits d’Abadan, qu’en peut-elle faire ? Les Russes pourraient organiser l’extraction avec leurs techniciens, mais le pétrole resterait sur place – inutilisable. – Pas de flotte de tankers pour le transporter, pas de pipeline possible vers la Russie séparée de la Perse par de hautes montagnes, pas de citernes en nombre suffisant, ni de routes, ni de voies ferrées. Il faudrait des années pour établir des transports réguliers.

Les Etats-Unis soutiennent-ils l’Angleterre pour le maintien de ses droits ? En principe, il semble. Ils n’autoriseront pas les Compagnies américaines à se substituer à l’Iranian Oil Company. Ils demanderont sans doute, s’il y a lieu, à toutes les nations de l’O.N.U. d’en faire autant pour les leurs. Les Persans se trouveront dans l’incapacité d’exploiter leur richesse qui ira se détériorant rapidement. Il faut donc gagner du temps, pour que les passions se calment et que la voix de l’intérêt l’emporte.

Une solution de force serait une faute grave. Il est peu probable que les Anglais y songent sérieusement. Ils seraient mal engagés, et matériellement ils n’en tireraient d’autre profit que de donner aux Soviets l’occasion inespérée d’entrer en jeu. Par ailleurs, abandonner la partie serait également funeste. L’économie anglaise recevrait un coup dont elle ne pourrait se remettre dans l’état déjà précaire où elle se trouve ; le succès des Persans serait d’un terrible exemple pour les autres pays d’Orient détenteurs de pétrole. Les Américains s’en rendent bien compte, mais c’est eux à présent qui conseillent le « wait and see ». Le temps arrangera les choses.

 

L’Economie Britannique

En tout état de cause, malheureusement, l’affaire des pétroles persans pèsera sur l’avenir de l’Angleterre ; ces pétroles étaient à la base de l’indépendance économique anglaise. En mettant les choses au mieux, leur exploitation future imposera une charge très lourde sur la balance commerciale du Royaume-Uni. Or, cette balance après une courte amélioration est depuis trois mois plus déficitaire que jamais. Les exportations augmentent peu, les importations ont monté de 40% par suite de la hausse des matières premières. Un rationnement de l’essence aggraverait encore la situation. Voici les chiffres : depuis le 1er janvier, le déficit anglais est de 300 milliards de nos francs, dont cent pour le seul mois d’avril, et le programme de réarmement qui prévoit treize mille milliards de dépenses est à peine en train ; on peut calculer la charge supplémentaire s’il fallait payer l’essence en or ou en dollars. On comprend dans ces conditions que le parti Conservateur n’est pas pressé de reprendre le pouvoir. Il n’y a qu’une solution, c’est que l’Angleterre s’intègre à un espace économique aussi vaste que possible si elle ne veut, en désespoir de cause, devenir le cinquantième état des Etats-Unis.

 

Morrison en Allemagne

Le voyage à Bonn et à Vienne de M. Morrison répond à cette inquiétude. On a été surpris du changement de ton à l’égard du plan Schuman et de l’invitation adressée au chancelier Adenauer de se rendre à Londres. Dans sa réponse, d’ailleurs, le chancelier n’a pas manqué de faire remarquer à Morrison que l’intégration de l’industrie britannique au plan Schuman était aussi essentielle à l’Angleterre qu’aux partenaires européens. La force des choses l’emportera sur tous les calculs égoïstes.

 

Les Elections Françaises

Les élections françaises passionnent les étrangers plus que les Français. Les conjectures vont leur train. Chacun les formule selon ses préférences.

On s’accorde à compter sur le bon sens et d’équilibre qu’on reconnaît à la France sous son apparent désordre ; on rend hommage à la qualité, méconnue ici, de parlementaires de valeur – au Sénat surtout -. On s’attend à une très forte position du Centre droit, le mélange de radicalisme et de conservatisme qui par-delà nos frontières figure l’essence de la France.

Par ailleurs, l’étranger attache plus d’importance au rôle du parlement français que le Français qui y voit surtout un instrument pour faire aboutir ses revendications personnelles. En politique extérieure, le seul qui nous concerne, son rôle est à peu près nul depuis le dernier conflit. La guerre d’Indochine, le pacte atlantique, la participation à l’expédition de Corée entre autres, se sont faits sans le concours du parlement et même de l’opinion, on s’est incliné devant des nécessités faute d’avoir d’autre solution. Et cela vaut sans doute mieux. Les passions s’en seraient mêlé qui eussent tout gâché.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1951-05-19 – L’Europe et l’Asie

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Le Courrier d’Aix – 1951-05-19 – La Vie Internationale.

 

L’Europe et l’Asie

 

A défaut d’événement d’importance, c’est l’affaire Mac Arthur qui occupe le premier plan. Cette controverse dont les termes sont pourtant clairs a été faussée par les commentaires.

Mac Arthur est un militaire auquel les tergiversations et les scrupules diplomatiques des chefs d’Etat paraissent absurdes et nuisibles. Il est convaincu que l’adversaire communiste bluffe et qu’une action massive le dégonflerait, que la victoire acquise, le monde s’inclinerait devant la toute-puissance américaine. L’Etat-Major représenté par Marshall croit au contraire que le but des rouges est d’enliser les Etats Unis de plus en plus en Asie ; l’expérience prouve que dans ces vastes contrées, l’adversaire est indestructible ; les armes modernes y sont de peu de valeur, et qu’au demeurant, le moment de risquer une guerre totale n’est pas venu.

Comme nous le notions déjà la semaine passée, les esprits se calment en U.S.A., et la politique officielle reçoit chaque jour plus d’approbation.

 

L’Europe n’est pas Sacrifiée

Parmi les erreurs qu’a fait commettre l’attitude de Mac Arthur, la plus grave serait de croire qu’il s’agit d’opposer une politique, Europe d’abord, à une autre axée sur l’Asie et le Pacifique, erreur que commet M. Duverger dans « Le Monde », et contre laquelle Mac Arthur lui-même s’est pourtant levé. Il a précisé même qu’il était favorable à l’0envoi des troupes américaines en Europe, que les Etats-Unis étaient assez forts pour faire face en tous lieux, mais que c’était en Asie qu’un coup décisif pouvait être porté dès maintenant avec succès et à peu de frais. C’est en Asie que se joue le sort de l’Europe.

Le point faible de ces discussions publiques c’est qu’on n’en peut rien conclure faute de savoir quelles sont les forces et les intentions de l’adversaire alors que, sous couleur de liberté démocratique, le monde libre étale les siennes. Mac Arthur a contre lui de s’être trompé en novembre sur les plans des Chinois et d’avoir été pris par surprise. Cela enlève à ses convictions beaucoup de poids. Qui sait si les bolcheviks ne vont pas un de ces jours déclencher contre l’armée américaine l’arme bactériologique à laquelle ils font de périodiques allusions ?

 

Politique Anglaise

L’Angleterre et le Travaillisme jouent de guignon. Dans n’importe quel pays, il y a longtemps que le gouvernement serait balayé. Mac Arthur, et avec lui l’opinion américaine, a soulevé la question de Hong-Kong et la contrebande qui s’y concentre au profit de la machine de guerre chinoise. Conservateurs ou Travaillistes, personne ne veut renoncer à cette source de devises fortes et il y a pour cela l’habituel argument : Si ce n’était pas nous qui la faisions, cette contrebande, il se trouverait toujours quelqu’un pour s’en charger, autant en profiter nous-mêmes. Cela entretient quand même un certain malaise anglo-américain.

 

Pétroles Persans

Il n’y a jamais été douteux que l’affaire des pétroles persans s’arrangerait. A regarder de près les choses, elles ne font honneur à personne et l’ingérence de Moscou n’y change rien. Les Persans ont été honteusement exploités par la Compagnie anglaise qui, à coup de pots de vin, a joué des marionnettes de la politique iranienne. Les Compagnies américaines, jalouses d’être évincées de ce pétrole, ont dressé contre les Anglais tous les traquenards, et aujourd’hui encore, guettent la succession. Les extrémistes persans, de leur côté, ont soulevé les passions populaires contre l’étranger pour préserver leurs propres privilèges. Il est rassurant toutefois que les Soviets n’aient, jusqu’ici pas ouvertement profité des troubles.

En tout état de cause l’accord à intervenir enlèvera aux Anglais, sinon leur pétrole du moins un peu de leur indépendance économique. On sent d’ailleurs que Morrison, mieux instruit que Bevin de la véritable situation de l’Angleterre, est prêt à renverser la vapeur. Il va se rendre en Allemagne et à Washington pour s’informer et voir par quels moyens l’Angleterre sortirait avec honneur et profit de l’isolement dangereux où l’a plongé la politique nationaliste du cabinet. Il n’aura fait que préparer les voies, car il est impossible que les élections n’aient pas lieu vers l’automne.

 

En U.R.S.S.

Il serait bon que l’on répandît dans l’opinion française, à la veille de la consultation électorale, les derniers hauts faits de Staline. Nous ne reviendrons pas sur la destruction des onze mille isbas et la concentration progressive, dans des baraquements, de cent mille paysans condamnés à la condition d’ouvrier agricole à perpétuité dans le même kolkhoze. Un autre incident s’est produit à Moscou sans doute provoqué. Les Juifs réunis à l’occasion de leur fête religieuse ont manifesté et crié leur désir de rejoindre leur patrie. Une protestation publique à Moscou cela ne s’était pas vu depuis trente ans. Le ministre d’Israël affolé porta ses excuses au Kremlin. On lui répondit sèchement que le Sionisme n’est pas de mise en U.R.S.S. ; quelques jours après, le foyer juif qui avait été constitué aux confins du Turkestan et où les Israélites étaient jusqu’ici relégués a été dissous, les réfugiés expédiés en Sibérie, et la rafle a commencé dans toute la Russie où 3 millions de Juifs vivent encore. Beaucoup meurent en route et l’accès à la Palestine leur est interdit.

Enfin, comme chaque année en U.R.S.S. on décrète la baisse des prix en mars et on lance l’emprunt forcé en Mai ; 30 milliards de roubles cette fois et avec des lots de 25.000. Cela représente une retenue de quatre semaines de salaire dans les usines et l’on signale beaucoup de résistance ; ces bons ne sont pas négociables et ne sont qu’un impôt déguisé. Comme par ailleurs la baisse des prix n’a été en général que nominale et n’a été sensible qu’à l’intérieur des grandes collectivités industrielles, que le marché noir a plutôt monté, cette nouvelle ponction va abaisser encore le niveau de vie qui, comme l’ont prouvé de récentes études, est inférieur à celui de 1914. Il est hors de doute que l’U.R.S.S. traverse une crise intérieure dont il est difficile de mesurer la profondeur mais qui explique une relative modération en politique étrangère.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1951-05-12 – La Destinée Américaine

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Le Courrier d’Aix – 1951-05-12 – La Vie Internationale.

 

La Destinée Américaine

 

On ne sait d’où viennent les rumeurs d’un prochain armistice en Corée. Soit que les Soviets changent de pédale dans la guerre des nerfs, soit qu’inquiets de l’encerclement et du réarmement intense organisé contre eux par les Etats-Unis, ils cherchent à ralentir le mouvement et à diviser sur la question de l’effort militaire les Européens déjà réticents, de leurs alliés d’outre atlantique ; soit que la Chine, plus épuisée qu’on ne le pensait par ses offensives à corps perdu, ne puisse plus prolonger la lutte sans un renfort considérable que lui refuse Moscou.

Toutes hypothèses plausibles, à moins que les bruits soient simplement une manœuvre politique de Washington pour enlever aux plans de Mac Arthur leur intérêt stratégique. Si en effet les Chinois cherchent la paix, la question du bombardement des bases de Mandchourie ne se poserait plus.

 

Le Fond du Problème

On a beaucoup épilogué sur la déposition Mac Arthur, mais il nous semble que Walter Lippmann a touché le fond du problème dans son article sur la « Question du destin américain ». Est-ce que le destin des Etats-Unis est un destin impérial, ou si l’on veut impérialiste, ou bien est-ce d’être le promoteur et le protecteur de la communauté atlantique et de la civilisation occidentale qu’elle représente ?

Cette alternative n’est pas nouvelle. Elle remonte au temps de la guerre d’Espagne en 1898, de la conquête de Cuba et des Philippines. Elle n’est pas davantage près d’être résolue. Les Etats-Unis seront-ils les maîtres d’un empire qu’ils gouverneront pour leur gloire, pour leur profit et celui de leurs vassaux, comme l’ont été jusqu’ici tous les empires, ou, rompant avec la tradition historique, seront-ils les premiers serviteurs d’une communauté de nations libres, grandes et petites dont ils garantiront l’intégrité, le développement et la prospérité ? La pensée de Mac Arthur serait, en faisant la guerre à la Chine rouge, de transformer le Pacifique en un lac américain, de restaurer Tchang-Kaï-Chek à la tête d’une Chine ouverte à l’expansion industrielle américaine et de maintenir le Japon allié, fidèle et soumis.

Ce vaste plan vaudrait selon Mac Arthur, le risque d’une troisième guerre, danger d’ailleurs assez minime à ses yeux. Il est significatif que dans ses discours, le proconsul ait si dédaigneusement parlé de l’O.N.U. et des Alliés, que Truman au contraire considère comme indispensables à la liberté et au salut même des Etats-Unis. Conflit fondamental de tendances, l’une nationaliste qui trouve toujours beaucoup d’appel parmi les masses, qui flatte leur orgueil et le sentiment de leur force, et une générosité, un respect religieux de la personne et de la liberté humaine qui sont aussi profondément américains.

Ajoutons, ce que Lippmann ne dit pas, que dans les consciences des peuples, comme des individus, il y a des accommodements avec le ciel que l’altruisme et l’intérêt bien compris ne sont pas toujours en conflit et que les Etats-Unis, les passions une fois apaisées, suivront une politique susceptible d’assurer à la fois leur expansion illimitée et une certaine liberté aux autres peuples. C’est d’ailleurs ce que Washington a réussi jusqu’ici.

Dans la mesure où les événements dont Moscou seul tient la clef, ne viendront pas changer les données du problème, le département d’Etat a gain de cause dans l’opinion. Si l’affaire Mac Arthur permet à Truman de maintenir une politique de fermeté et de « non apaisement », elle n’ira pas délibérément à provoquer une réaction fatale des Russes.

 

Tournant de la Politique Anglaise

La nouvelle orientation donnée par Morrison à la politique anglaise s’explicite rapidement. L’affaire Bevan achève de couper le Travaillisme, parti de gouvernement, des « Trade Unions ». Le syndicalisme tend à se désolidariser du pouvoir et à reprendre la lutte professionnelle.

Dans le domaine international, Morrison et Attlee ont reconnu la nécessité de resserrer les liens avec les Etats-Unis. La politique de Bevin favorable à Mao Tsé Tung est abandonnée. Londres a décrété l’embargo sur le caoutchouc à destination de la Chine et a nettement déclaré que la question de Formose ne pouvait être réglée qu’après la cessation de la guerre de Corée et le retour du pays à l’indépendance. A l’O.N.U. Londres soutiendra également les mesures coercitives à l’égard de Pékin.

 

Au Proche-Orient

Le plus important changement est sans doute l’adhésion de la Grande-Bretagne à l’intégration de la Grèce et de la Turquie dans le pacte de l’Atlantique. Les Anglais jusqu’ici s’y étaient opposés voulant en Orient et en Méditerranée orientale à eux seuls la défense de ces régions qu’ils avaient d’ailleurs réussi à assurer seuls pendant la dernière guerre. Mais l’affaire des pétroles persans a été un signe d’alarme. L’appui américain est indispensable si Londres veut conserver son approvisionnement en carburant et maintenir son prestige en Moyen-Orient. Les Anglais ont fait mine d’employer la force s’il le faut pour défendre les droits de l’Anglo-Iranian-Company. Cette extrémité serait grave, car elle donnerait à l’U.R.S.S. le droit d’intervenir en Perse avec des forces militaires. Il est peu probable qu’on en vienne là, mais le conflit n’est pas réglé, il s’en faut.

 

Crise du Socialisme

Un point intéressant était récemment soulevé par le « Times ». Une crise de conscience du Socialisme serait en train de se faire jour : le Socialisme a-t-il eu raison de confondre la collectivité et l’Etat, et de donner à cet Etat tentaculaire tous les pouvoirs et surtout le pouvoir économique ?

Vieille controverse mais qui prend aujourd’hui plus d’acuité à la lumière des résultats. L’Etat n’a-t-il pas contribué à paralyser les initiatives, et surtout en prétendant libérer l’individu des féodalités, n’a-t-il pas constitué de ses propres mains des féodalités autrement redoutables pour la collectivité et qui échappent à tout contrôle ? Réflexions qui ne s’imposent pas seulement en Angleterre.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1951-05-05 – Le Temps de la Réflexion

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Le Courrier d’Aix – 1951-05-05 – La Vie Internationale.

 

Le Temps de la Réflexion

 

L’affaire Mac Arthur revient de sa phase émotionnelle vers une appréciation plus réfléchie. De même, la démission de M. Bevan et de ses collègues, la première surprise passée, est jugée avec une certaine sévérité par l’opinion travailliste elle-même. Dans les deux cas, ce sont les faits qui décideront. L’offensive communiste en Corée a jusqu’ici confirmé les vues du département d’Etat. C’est une répétition de la ruée en masse de l’automne sans intervention de tanks ni d’aviation. Elle est aisément contenue et avec les moyens actuels a peu de chance de réussir. Les temporisateurs auront raison.

 

Un Exposé du général Marshall

Marshall a exposé avec netteté la politique américaine, telle qu’il était aisé de la deviner. L’important pour les Etats-Unis est de ne pas se laisser entraîner dans une guerre illimitée avant la réalisation du programme d’armement et le renforcement des défenses européennes. Le tout est de gagner du temps. Si les Soviets de leur côté, comme il semble, n’osent pas courir le grand risque, l’Amérique pourra contenir la pression des rouges en Corée, et maintenir en Asie un « équilibre mouvant » en attendant d’être assez forte pour imposer une décision. Si cette politique réussit, l’affaire Mac Arthur se résoudra d’elle-même.

 

Diplomatie

Du côté diplomatique, on ne parle plus guère du marathon qui continue au Palais Rose. Gromyko a essayé par des injures de faire perdre patience aux délégués occidentaux pour les rendre responsables d’une rupture. Mais ceux-ci se sont contentés d’offrir de nouvelles propositions repoussées comme les précédentes. La séance continue. Mais on sent bien que l’ère des conversations est près de sa fin.

 

Les Conséquences de l’Affaire Bevan

L’affaire Bevan et consorts a eu d’heureux effets. Elle a montré aux Travaillistes les dangers d’une diplomatie partisane et de l’isolement déjà trop accentué de l’Angleterre, tant à l’égard des Etats-Unis que de l’Europe. M. Morrison, s’appuyant sur ce mouvement raisonnable, est venu à Paris parler du plan Schuman et a fait des avances à Washington. L’affaire des pétroles de Perse a donné à réfléchir à tout le monde. La petite guerre à laquelle se livrent depuis 30 ans les puissances occidentales autour des puits du Moyen-Orient est en passe de mal tourner pour toutes. Un point commun des trois grandes démocraties devrait s’imposer partout pour faire respecter des intérêts profondément solidaires.

L’affaire Bevan a été la cause aussi du voyage en Europe de Charles Wilson, l’organisateur de la mobilisation économique aux Etats-Unis ; ceux-ci ont compris qu’ils ne pouvaient laisser courir l’accusation lancée par Bevan et d’autres, d’accaparer les matières premières pour pouvoir fournir aux Américains des canons et du beurre, tandis que les Européens seraient privés des deux. Wilson est venu à Paris et à Londres pour voir comment alimenter les usines des pays européens, et accélérer leur réarmement qui ne démarre pas vite, en France du moins, cela sans que soit abaissé le niveau de vie des citoyens qui ne le supporteraient pas.

Le réarmement, bien que la nécessité en soit assez généralement sentie de plus en plus en Angleterre comme en France et même en Allemagne, se heurte à une lassitude excusable. Le plan de défense atlantique comporte de plus une coopération militaire avec les Etats-Unis qui se traduit, par force par une sorte de discrète occupation, et par nécessité également à une pression politique. Comme nous le disions, il faut dans tous les pays menacés par le bolchévisme des gouvernements acquis à une collaboration sincère. Il faut préparer de bonnes élections. Tout cela demande un doigté et une souplesse auxquels on n’était pas accoutumé au pays du dollar. Le temps n’est plus où l’on pouvait dire : « J’achète ou je cogne », le Mac Arthurisme est un peu la survivance de cet état d’esprit « middle west »… Dès qu’un pays prépondérant est obligé à une politique planétaire, il faut qu’il mette l’équité et la mesure avec soi.

 

Vers la sagesse

Il semble d’ailleurs que dans bon nombre de pays l’opinion écoute plus volontiers les voix raisonnables. Le Japon a voté très sagement, plébiscitant en quelque sorte l’administration Mac Arthur. L’Australie a retourné ses ministres au pouvoir. Les électeurs allemands en Rhénanie ont indirectement approuvé le plan Schuman, l’effondrement des communistes qui n’ont pas eu 5% des voix ayant profité plus au Centre qu’au socialisme. C’est pour Schumacher et sa haine contre la France, un échec dans un pays justement occupé par nous et voisin de la Sarre. En Italie, malgré les tiraillements et les progrès du néofascisme, la coalition gouvernementale paraît moins menacée qu’en mars. On prépare les « municipales ». Tito lui-même met de plus en plus d’eau dans son vin, sourit à la Grèce et à l’Autriche. Il se propose même de protéger l’Italie si on lui en donne les moyens. Les Italiens vexés l’accusent de faire la cour aux dollars.

 

En Perse

Reste l’affaire persane qui est sérieuse : le chef des nationalistes s’est imposé comme premier ministre, et le Shah a dû s’incliner. Les Anglais élèvent le ton, et les Américains qui prêchaient la modération et craignaient de se compromettre en soutenant les Britanniques qui sont violemment haïs en Perse, vont être obligés de prendre parti. Mao Tsé Tung que Bevin ménageait si bien vient à son tour de s’approprier les biens de la Compagnie pétrolière anglaise qui opérait en Chine. Le pétrole est le nerf de la guerre comme de la paix ; les réserves limitées en sont âprement disputées et la consommation s’enfle à un rythme effrayant. Le temps du petit jeu des influences genre Lawrence est passé. La leçon doit servir à Londres.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1951-04-28 – Politiques Intérieures

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Le Courrier d’Aix – 1951-04-28 – La Vie Internationale.

 

Politiques Intérieures

 

La démission de M. Bevan fixe un terme au Gouvernement travailliste anglais. Les élections ne pourront être reportées au-delà de l’automne. Comme il advient souvent dans un parti qui sent le pouvoir lui échapper, une scission se produit. C’est de l’intérieur que vient ce coup de grâce, plutôt que de l’opposition. Les partis socialistes dans tous les pays portent en eux des lignes de cassure. Il y a toujours une gauche et une droite.

En Angleterre, c’est l’antagonisme entre les politiciens directement issus du syndicalisme comme Bevin et Bevan et les intellectuels d’éducation aristocratique comme Attlee et Morrison. L’attelage s’est brisé quand les éléments populaires ont vu venir le moment de passer à l’opposition avec un programme qui peut flatter les masses : Hostilité au réarmement, résistance à l’influence américaine, priorité pour le maintien des conquêtes sociales.

 

Causes de la Scission

Le parti travailliste jouait de malheur : la maladie de Cripps, la mort de Bevin, l’état chancelant d’Attlee lui-même, et maintenant la défection de l’aile gauche. Mais il était surtout affaibli par la pression discrète mais de plus en plus active des Etats-Unis. Une défense efficace de l’Occident ne peut être organisée que si les pays participants s’accordent sur une politique commune et un idéal commun, c’est-à-dire sont gouvernés par des hommes qui en matière économique et sociale ont des vues concordantes.

Le monde libre ne survivra qu’avec un programme d’ensemble accordé aux mesures particulières à chaque pays. C’est ce que les Etats-Unis cherchent à obtenir dans la communauté atlantique. Avec le socialisme au pouvoir en Angleterre, ce but était irréalisable.

 

La Conférence de Torquay et la Fraction Pacifique

Le dernier conflit en date eut pour théâtre la Conférence de Torquay qui vient de s’achever par un échec, au moins en ce qui concerne les relations anglo-américaines. Les Etats-Unis ont refusé d’abaisser leurs tarifs douaniers si les Anglais ne renonçaient pas de leur côté à la préférence impériale. Par ailleurs, les Américains viennent de conclure avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande un pacte du Pacifique dont l’Angleterre est exclue et qui avait pour but de rassurer les deux Dominions sur les conséquences du réarmement du Japon.

Cette communauté du Pacifique qui s’ébauche parallèlement à l’Atlantique et qui comprendra les Philippines et sans doute l’Indonésie, soudera au continent américain cette partie de l’empire. Le fait que les deux Dominions avaient renversé leurs gouvernements socialistes a pesé sur leur décision.

 

Le Plan Schuman

Le Plan Schuman a été signé. Reste à le mettre en œuvre. Les Etats-Unis y tiennent essentiellement malgré l’opposition qui s’agite de tous côtés. Mais les Anglais qui tiennent le contrôle de la Ruhr ont là un atout majeur qui peut tout empêcher et dès la signature ils n’ont pas manqué d’en user. Ils ont cherché, avant que la ratification ne soit accordée par les divers parlements, de faire sentir que sans leur concours, il n’y avait juridiquement aucun moyen d’aboutir, ce qui est incontestable, et ils ont refusé d’acquiescer sans discussion à la demande de la France de lever toutes les restrictions imposées à l’Allemagne en matière de production et de répartition du charbon et de l’acier. Mais les Etats-Unis ont les moyens d’imposer leur volonté. Par leurs tarifs douaniers, ils tiennent la clef des exportations anglaises dans la zone dollar ; on a vu qu’en Perse, ils ont pouvoir de régler la source anglaise du pétrole. Ils commandent aussi le débit de la concurrence japonaise.

Leur intention n’est nullement de ruiner ou de soumettre l’Angleterre, bien au contraire, mais ils veulent en finir avec une opposition dangereuse pour l’unité du monde libre. Les Conservateurs revenus au pouvoir trouveront l’indispensable compromis.

 

L’Offensive en Corée

La brusque offensive des communistes en Corée montre aux Américains que la controverse Truman-Mac Arthur n0a au fond aucun sens. Il n’y a pas à choisir entre deux politiques : ce sont les Soviets qui imposeront ce choix selon qu’ils interviendront ou non, ou simplement s’ils lancent l’aviation rouge sur les arrières américains. Ridgway fait exactement ce qu’aurait fait Mac Arthur. Si les communistes se contentent comme jusqu’à présent de se ruer sans soutien aérien, il les contiendra aisément. Sinon, il bombardera la Chine et la guerre s’étendra par étapes. Moscou a sans doute déjà décidé.

 

La Réforme Agraire en U.R.S.S.

Des événements considérables ont lieu en Russie sur le plan social auxquels on n’accorde pas assez d’attention. La révolution bolchévique est entrée dans sa dernière phase : la collectivisation de la terre. Après de longues luttes au sein du Politburo qui ont abouti au limogeage d’Andreïev, il a été décidé que la paysannerie en tant que classe allait disparaître. Jusqu’ici, les paysans des Kolkhoses travaillaient par équipes, le plus souvent familiales, habitaient dans leur isba, cultivaient un petit lopin de terre à eux, élevaient quelques bêtes et ne donnaient qu’une partie de leur temps – 180 journées – à la corvée kolkhozienne.

En somme, leur condition était pratiquement la même qu’au temps du servage, sauf que le maître ou l’intendant était remplacé par le directeur de la ferme collective et que les biens dont ils avaient la jouissance étaient moins étendus qu’alors – un hectare au maximum. Mais cela était encore trop.

Dans la région de Moscou, pour commencer, les villages vont être supprimés, les équipes familiales aussi. Les paysans vont être assimilés aux travailleurs industriels. Ils vivront dans des baraquements (provisoires bien entendu), groupés en petites villes et consacreront tout leur temps au travail obligatoire dans des exploitations immenses organisées comme des usines. Il n’y aura plus qu’un seul type d’existence, celle d’ouvrier, exception faite pour les bureaucrates, les militaires et les privilégiés.

Si Karl Marx revenait inopinément des enfers, il trouverait réalisé en Russie le monde capitaliste tel qu’il le prévoyait de son temps et que Dieu merci, l’évolution naturelle a conduit en sens opposé. Tandis que dans tous les pays capitalistes ou même socialisants, la propriété individuelle se développait à tel point qu’aux Etats-Unis un tiers des familles possèdent leur maison et que la plupart des « fermiers » exploitent leur propre sol ; qu’après la réforme agraire imposée au Japon par Mac Arthur, 89% des terres sont cultivées par le paysan propriétaire, il n’y aura plus en Russie qu’un gigantesque trust qui, comme le prophétisait Marx, après avoir englouti les autres, a transformé tous les habitants en prolétaires sans défense comme sans droits, attachés à l’usine et à la glèbe, dirigés par la bureaucratie, surveillés par la police, enrégimentés dans l’armée pour des guerres à l’autre bout du monde et pour des raisons qu’ils ignorent.

Cette évolution logique du bolchévisme me remet en mémoire une amusante parodie de Tolstoï par Paul Reboux. Il imaginait que pour tirer du ruisseau des filles perdues, on les établissait dans une sorte de couvent où devait s’entreprendre leur rééducation morale. Mais les exigences de la nature obligeaient bientôt les organisateurs à ouvrir la porte aux visiteurs, et comme il fallait nourrir la communauté, on dut percevoir un petit péage et, en fin de compte, pour que tout allât commodément, on en vint à solliciter les clients. Et la façade du monastère s’orna d’une magique lanterne. Ainsi vont les révolutions.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1951-04-21 – Après le Coup d’Éclat

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Le Courrier d’Aix – 1951-04-21 – La Vie Internationale.

 

Après le Coup d’Éclat

 

Huit jours après l’éclatement de la bombe Mac Arthur, on peut encore se demander s’il était opportun qu’elle fut lancée. Elle n’a eu aucun effet, comme on pouvait s’y attendre, sur la propagande soviétique pour qui Truman et Mac Arthur sont tout un. Elle n’a pas davantage rallié la politique britannique à la ligne du Président. Après une courte satisfaction, le Foreign-Office a continué d’opposer au ferme refus de l’apaisement par Truman, les propositions déjà formulées pour une conférence à Cinq, la restitution de Formose à la Chine rouge, et la participation du Bloc communiste au traité japonais. Morrison semble plus que Bevin porté à accentuer les divergences entre Londres et Washington.

 

Répercussions en Amérique

L’affaire Mac Arthur est surtout une bataille pré-électorale. L’homme de la rue a au début pris parti contre le Président pour l’homme qui incarne la force américaine et l’autorité pour l’imposer. Les excès de langage des leaders républicains et la défection de quelques-uns ont depuis partagé plus équitablement l’opinion. Après quelques manifestations spectaculaires, l’orage s’apaisera ; le prestige de Truman en sera-t-il renforcé ? On peut en douter. Les Américains lui reprocheront d’avoir sacrifié un grand chef sous la pression de l’étranger, et surtout de l’Anglais dont la cote est assez basse aux Etats-Unis.

En réalité, c’est le Pentagone qui a voulu reprendre la main en Extrême-Orient et l’Administration qui se voyait interdire d’exercer un droit de regard sur le Japon où Mac Arthur était tout puissant. Ce pouvoir absolu couvrait bien des abus. Cependant, au Japon même, Mac Arthur était admiré ; chose curieuse, il représentait aux yeux des Nippons une sécurité pour l’avenir et un gage de résurrection. Il était devenu un allié. On craint que celui-ci étant parti, l’Alliance américano-japonaise ne soit sacrifiée à l’Europe, et surtout aux intérêts britanniques.

 

Le Jeu Russe

Dans un article très autorisé, Robert Guillain parle de la « Prudence de la Russie dans le grand jeu asiatique. Il montre, comme nous l’avons vu ici exposé, que les Soviets ont toujours craint de prêter aux Chinois un appui qui les aurait rendus maîtres de l’Asie du Sud-Est. Si tentante que pouvait être une victoire en Indochine, au Siam, en Birmanie qui aurait donné au Bloc soviétique les matières premières enlevées aux Occidentaux, si tentante qu’eut été la destruction du corps expéditionnaire américain en Corée et peut-être, le ralliement du Japon au communisme, les Russes ne se sont jamais compromis.

Mac Arthur avait probablement raison de croire que la destruction du réduit Mandchourien n’aurait pas déclenché l’intervention soviétique. Les Russes préfèrent une lutte lente où les Occidentaux s’enliseront et où la Chine s’affaiblit. Et le départ de Mac Arthur a dû être un soulagement pour Moscou ; car le moment approchait où les Soviets auraient été contraints de donner à la Chine une aide coûteuse.

Les Américains de leur côté semblent aussi pressés d’en finir. Ils ont besoin de l’appui de l’opinion mondiale. Pour cela, il faut conserver une attitude que l’O.N.U. puisse approuver et rester disposés à des négociations de paix. L’État-major américain, de son côté, cherche à gagner du temps pour achever la préparation militaire. C’est pourquoi, malgré l’échec de la Conférence du Palais Rose, les Etats-Unis insisteront sans doute pour que se tienne cet été la Conférence à Quatre afin d’atteindre l’automne sans accroc fatal.

 

Tito

L’évolution de Tito se poursuit. Il vient de demander des armes à l’Occident et de conclure avec la France un vaste accord commercial. Le retournement est accompli et voilà Tito l’allié des anciens adversaires. Il semble même que, sur le plan social sa déviation du communisme stalinien va plus loin qu’il ne l’avait annoncé. Il se dirige plutôt vers Mussolini, vers une sorte de socialisme autoritaire corporatif et policier qui ressemble au fascisme comme un frère, ce qui prouve qu’en politique, le choix des systèmes n’est pas large. Il semble même avoir pris une subite admiration pour les méthodes américaines. En tous cas, la chaine méditerranéenne se trouve sérieusement soudée.

 

Les Événements de Perse

On a peut-être exagéré la gravité des événements d’Iran. La nationalisation des pétroles et la grève des puits, les échauffourées d’Abadan. Que Moscou y ait poussé, c’est certain, mais on n’a fait que profiter d’une occasion de désordres. L’affaire s’arrangera et cette énorme source de pétrole qui dépasse à elle seule la totalité de la production soviétique, continuera de couler vers l’Occident.

Parmi les causes du conflit, il ne faut pas négliger la rivalité anglo-américaine. On se souvient que l’an passé les compagnies américaines ont dû céder aux Anglais dans les questions du paiement en Sterling des carburants importés en Grande-Bretagne. Les Anglais avaient en Perse un contrat draconien qui leur laissait le pétrole à un prix dérisoire tandis que les Américains en Arabie payent des redevances énormes aux roitelets du pays. Il est probable qu’après la nationalisation, les Anglais payeront leur pétrole au prix mondial.

Les Américains ont cherché à mettre le Gouvernement britannique en difficulté et il est probable qu’en échange de dollars que les compagnies américaines avanceront à la Perse pour compte anglais, elles tireront quelques précieuses concessions de part et d’autre.

 

Un Discours Churchill

On attend avec un vif intérêt le discours que Churchill prononcera le 8 mai aux Etats-Unis et qui aura le même retentissement que naguère celui de Fulton. Churchill voit avec inquiétude la politique isolationniste du Gouvernement travailliste qui se refuse à collaborer aussi bien avec l’Europe qu’avec les Etats-Unis et qui est obligé comme il l’a souligné avec ironie, de chercher des combinaisons avec les Italiens pour conserver un champ de manœuvres sur l’échiquier européen. Va-t-il d’un coup d’audace proposer une fédération atlantique ? On le dit.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1951-04-14 – Méfaits de la Politique

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Le Courrier d’Aix – 1951-04-14 – La Vie Internationale.

 

Méfaits de la Politique

 

Le désaveu infligé à Mac Arthur par le président Truman marque surtout l’échec de la diplomatie sur la place publique pratiquée aux Etats-Unis. Pour maintenir en balance deux politiques et ne choisir qu’au dernier moment, il eut fallu le secret qui est la force du Kremlin. La question Mac Arthur a soulevé les passions partisanes, non seulement aux Etats-Unis, mais dans le monde entier ; la droite a pris parti pour le Pro-consul, la gauche contre. Une divergence de vues utile au dessein général a dégénéré en lutte de factions. Il y a un vainqueur et un vaincu, des rancœurs et des divisions durables au moment où l’union nationale et internationale était plus nécessaire que jamais. On ne peut rien changer aux mœurs des peuples, ni concevoir les Américains sans publicité ni conférences de presse. Dommage.

 

La Chute de Mac Arthur

La chute de Mac Arthur présente toutefois un avantage, celui d’enlever aux Communistes un argument de poids. C’était une belle cible.

Les Etats-Unis ont senti qu’une politique trop agissante en Chine pouvait achever de décomposer l’O.N.U. en divisant ses membres sur la question. Le gouvernement travailliste et même l’Angleterre tout entière était hostile à une action directe contre la Chine communiste et plus encore à Mac Arthur. On n’aime pas dans les pays Anglo-saxons que les militaires se mêlent de politique et la subordination de ceux-ci au pouvoir civil est un dogme en temps de guerre comme en temps de paix.

En France même, malgré nos intérêts en Indo-Chine, on hésitait à suivre les Etats-Unis dans une guerre totale en Asie. La Maison Blanche, en cédant avec éclat à cette pression, donne une preuve de son respect des forces morales et de ses intentions pacifiques. Comme toute la propagande de Moscou vise à présenter les Etats-Unis comme des fauteurs de guerre, le geste de Truman n’était pas inopportun.

 

La Question Coréenne

Cela dit et fait, le fond du problème demeure et il se pourrait bien qu’avant peu on doive reconnaître, que Mac Arthur avait raison et même qu’il soit rappelé, car sa disgrâce n’est qu’affaire de circonstance. La question coréenne était en effet mal posée parce que les partisans de la limitation du conflit et du compromis semblaient persuadés qu’une négociation avec la Chine était possible. Or cette hypothèse est absolument contredite par les faits. Il faut rendre justice aux communistes. Ils ont été francs là-dessus et Staline tout comme Chou-en-Laï n’ont cessé de proclamer que la seule issue de la guerre de Corée était l’élimination de l’envahisseur américain. Par ailleurs on voit par les pourparlers du Palais Rose qu’il n’y a pas d’accord possible entre les Soviets et l’Occident.

Il y a sept ans que nous ne cessons de le répéter et les circonstances ne nous ont jamais démentis. Si l’on s’en était avisé, dès la fin de la guerre et même avant, on aurait évité la périlleuse situation d’aujourd’hui. La guerre de Corée durera donc indéfiniment. Mille soldats américains tombent chaque semaine. Les Soviets ont tout intérêt à ce que cette lutte se poursuive. Elle entretient le malaise général, irrite l’opinion américaine, et surtout affaiblit la Chine et par là, la rend plus que jamais dépendante du Kremlin. Il est probable que Mao Tsé Tung avait compris dans quel piège mortel il avait conduit sa patrie car il est malade et en traitement à Moscou. Les régents actuels de la Chine rouge sont des exécutants de Staline.

Nous avons toujours pensé que les Soviets ne désiraient pas une Chine forte et unie. On a vu en novembre dernier comme les succès chinois en Corée avaient aussitôt déchaîné un impérialisme latent. Il aurait vite échappé à la tutelle russe. Aussi, les Soviets ont-ils dosé leur aide aux communistes chinois de façon à entretenir la guerre sans leur donner les moyens de la gagner. C’est ce qu’ils vont continuer de faire. Moscou nous a avertis ces jours-ci qu’il n’y avait pas de troupes russes en Mandchourie. La Russie n’interviendra pas directement. Elle enverra au besoin des volontaires pour rétablir la situation si elle était trop compromise. Il faudra donc, tôt ou tard, rechercher une décision qui ne pourra être que militaire. Mais le moment n’est pas venu et Mac Arthur était trop pressé.

 

Le Chancelier Adenauer à Paris

Le Chancelier Adenauer vient à Paris. L’événement est d’importance. Malgré toutes les difficultés que ses adversaires à l’intérieur lui opposent, il cherche avec ténacité le moyen de former une Europe où l’Allemagne et l’Italie s’uniraient à la France. Ce grand politique a compris quels dommages le nationalisme arrogant et la mégalomanie avaient apporté à son pays. Les énergumènes ne manquent pas outre-Rhin depuis certains magnats de l’industrie jusqu’à Schumacher que l’on ne peut entendre à la radio sans retrouver dans l’oreille l’écho de la voix d’Hitler et l’opinion est prompte à les suivre. Ce sont eux qui ont réédité récemment le coup de l’autre après-guerre en procédant à des importations massives, créant ainsi un déséquilibre de la balance des paiements que les Américains devront combler. Ce sont eux aussi qui ont cru pouvoir faire chanter les Alliés en marchandant le réarmement de l’Allemagne. Le résultat a été clair. Les Américains ont vu reparaître l’expansionnisme germanique et se sont tournés vers la France.

L’Allemagne a perdu toute chance de prendre la direction de l’Europe. Adenauer avait vu cela et va s’efforcer de réparer les fautes. Si, dans la question du réarmement il s’est montré ferme, par contre dans le domaine économique, il s’est trop prêté à un libéralisme désordonné et à l’influence de la grande industrie, l’application du plan Schuman, si elle est possible et durable, mettrait un frein à des ambitions excessives et disciplinerait pour le bien commun cette puissance de travail et d’organisation qui par son extraordinaire valeur tendra toujours à écraser ses concurrents. Si la France et les Etats-Unis comme il semble, y tiennent la main et si une majorité d’hommes en Allemagne y consent, ce serait une belle espérance.

 

                                                                                            CRITON